Le belge a poussé la bouchon trop loin

10 octobre 2005

chastellainExpert international en mobilité, le Suisse Pierre Chastellain connaît bien les bouchons belges. Son bureau, Transitec, s’échine à vous faciliter la ville, en concevant par exemple les plans de circulation de Verviers, Liège, Namur, Mons… Son autre dada ? L’éducation, en tant que formateur de conseillers en mobilité. Vision helvétique d’un technicien pédagogue.

En matière de mobilité, quel regard portez-vous sur les Régions wallonne et bruxelloise, en comparaison avec ce qui se fait chez vous, en Suisse ?

Il faut bien admettre qu’en Europe de l’Ouest, vous êtes l’un des pays qui a pris le plus de retard et qui est resté le plus longtemps accroché à la voiture. Vous avez fait des choses terribles, en Belgique, au nom de la voiture. Le ring de Charleroi, par exemple : une autoroute en milieu urbanisé et à hauteur des fenêtres. C’est effrayant. Par ailleurs, la complexité du système politico-administratif belge, avec ses conflits linguistiques et de compétences, rend difficile la cohérence entre les politiques communales, provinciales, régionales, nationales… A Bruxelles, qui n’est pas bien grand, il y a presque 19 politiques du stationnement différentes, une par commune. Or, le stationnement est un outil incontournable pour agir sur la mobilité. Autre aberration, en Belgique, les voitures de société représentent plus d’un tiers du parc automobile. C’est monstrueux. Pour ces personnes, cela veut dire qu’il est plus avantageux financièrement d’utiliser sa voiture que de prendre le train. Là, c’est la responsabilité du Ministre des Finances.
Heureusement, depuis quelques années, les choses changent ici aussi. Les gens sont de plus en plus conscients de l’enjeu que représente la mobilité en termes de qualité de vie, face à la pollution, le réchauffement climatique, les nuisances sonores, l’impact des bouchons sur l’économie, l’insupportable bilan des morts sur nos routes…

Devons-nous pour autant crier « Mort à l’auto » ?

Il ne s’agit pas de s’inscrire comme des Ayatollahs anti-bagnole. La voiture est un outil formidable, mais victime de son succès. Dans les années 50 à 70, tout le monde pensait que la voiture était l’outil parfait de liberté et de bien-être. On en a donc fait un usage abusif et il est difficile aujourd’hui de passer la marche arrière. L’objectif n’est pas de supprimer la voiture, mais d’en limiter l’usage abusif et de la combiner à d’autres transports. Il n’est pas normal qu’au sein de la capitale, vous ayez chaque jour 350.000 voitures faisant du Bruxelles-Bruxelles.

Depuis 99, vous avez formé plus de 600 conseillers en mobilité en Wallonie et 150 à Bruxelles. Que leur conseillez-vous ?

La formation repose sur un constat général : les compétences sont fortement cloisonnées. En matière de mobilité, on a le grand spécialiste des transports publics, le responsable chevronné du stationnement, le technicien sachant régler pile-poil un carrefour à feu… Mais la transversalité de ces domaines intimement liés n’existe pas ou – pire – est vécue comme une concurrence. L’idée est de décloisonner et de faire comprendre que la mobilité est une affaire globale où l’on doit mener ces combats en parallèle, en mutualisant les efforts. Notamment au sein des communes. Le conseiller devrait être cette personne relais, ce liant.
Leur place n’est cependant pas encore trouvée partout : si certaines communes dédicacent un poste ou même une cellule spécifiquement aux conseillers en mobilité, dans d’autres le conseiller est avant tout policier, technicien, urbaniste…

Faut-il plus de personnes se déplaçant en transport en commun pour en développer l’offre, ou à l’inverse augmenter les cadences et le confort pour espérer convertir les automobilistes ?

Il faut sortir les naveteurs de leurs voitures, sans quoi nous ne pourrons pas donner de la place aux bus et aux trams. En ville, l’espace est saturé. Si nous voulons des transports en commun rapides et nombreux, sur site propre, il faut d’abord prendre cet espace à la voiture. Ce ne sont pas des plans sur la comète. C’est empreint de bon sens et de nombreuses villes l’ont déjà fait : Zurich, Berne, Strasbourg … Les businessmen et les politiciens s’y déplacent en bus ou en tram. On a ainsi revalorisé l’image des transports publics, en en faisant un transport noble, voire une fierté comme le magnifique tram à Strasbourg.
Il faut un jour avoir le courage et la volonté politique de passer à l’acte, même si c’est souvent impopulaire. Lorsque l’on voit le tsunami de contestations qu’a provoqué la piste cyclable rue de la Loi, parce que l’on piquait une voie sur cinq à la bagnole, mon Dieu ! Maintenant je pense pourtant que ça marche plutôt bien.

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