Comment enseigner les comportements écologiques ? L’expérience du « dilemme du prisonnier »Clés pour comprendre

31 janvier 2011

Comment favoriser les gestes écologiques ? Et si l’optimisation de nos chances de succès passait par l’enseignement des comportements coopératifs ? C’est l’expérience du « dilemme du prisonnier », ce jeu qui montre comment chacun gagne, au bout du compte, en œuvrant apparemment « pour tous ».

Dans un article récent intitulé intitulé « Comment favoriser les comportements écologiques », Johanne Huart s’intéressait aux facteurs psychologiques pouvant favoriser ou empêcher l’adoption de comportements écologiques (1). Eric Lambin (2), dans son ouvrage Une écologie du bonheur (3), définit trois groupes d’individus en matière de comportement écologique. Les « éco-centriques » (représentant 20 % de la population), prêts à modifier leurs comportements vis-à-vis de la nature pour des raisons éthiques et par solidarité avec les générations futures ; les « suiveurs » ou « coopérateurs conditionnels » (60 % de la population), prêts à adopter des comportements écologiques à condition que tout le monde le fasse ; et les « free riders » (20 % de la population), poursuivant leur intérêt personnel indépendamment de toute préoccupation altruiste.

Mon expérience d’enseignant dans le secondaire, où je donne des cours sur le réchauffement climatique, les économies d’énergie, la sauvegarde de la planète, etc., m’amène à poursuivre cette réflexion par le biais de la théorie des jeux, utilisée entre autres en sociologie. En réalité, cette idée m’est venue d’une réflexion récurrente de la part des élèves : « On n’a pas envie de se priver si les autres ne le font pas. » Voilà un problème que la théorie des jeux, et en particulier ce que l’on appelle le « dilemme du prisonnier », peut venir éclairer. Dans le but de le dépasser, et donc d’aller plus loin.

Le dilemme du prisonnier

Habituellement, le dilemme du prisonnier est formulé comme suit : deux prisonniers qui ont commis ensemble un délit sont arrêtés et placés dans des cellules séparées sans moyen de communication entre eux. On leur propose trois possibilités :

  • si l’un des deux prisonniers dénonce l’autre, il sera libre et l’autre écopera de la peine maximale (dix ans par exemple) ;
  • si les deux prisonniers se dénoncent l’un l’autre, ils seront tous deux condamnés à une peine moyenne (cinq ans par exemple) ;
  • si aucun des deux prisonniers ne dénonce l’autre, la peine sera minimale (un an par exemple).

Comme on le voit, la « meilleure » solution pour les deux prisonniers serait de se taire (un an de prison chacun). Mais comme aucun des deux prisonniers ne peut savoir ce que va faire l’autre, et que l’autre risque, lui, de le dénoncer, il est fort probable que ces prisonniers choisiront tous deux la dénonciation, et écoperont donc chacun de cinq ans de prison. Autrement dit, la solution la plus rationnelle au niveau individuel (dans le doute, dénoncer l’autre) est la plus mauvaise au niveau collectif.

Les comportements écologiques

C’est le même genre de raisonnement que beaucoup font lorsqu’il s’agit d’adopter un comportement écologique, particulièrement si ce comportement est perçu comme contraignant, qu’il implique une privation, un sacrifice ou un effort quelconque (pensons à tout ce que l’on peut faire en matière de mobilité douce, de diminution de sa consommation, de gestion de l’énergie, etc.). La peur principale est de se retrouver dans la peau de ce prisonnier qui choisit de se taire, alors que son complice le dénonce. Ce qui fait peur, c’est de se retrouver doublement perdant.

Il y a donc quatre possibilités :

  • soit je fais un effort, et les autres également. Dans ce cas, nos efforts seront payants et peut-être pourrons-nous enrayer le réchauffement climatique et toutes ses conséquences ;
  • soit je ne fais pas d’effort, et les autres non plus. Nous ne nous privons de rien et tout le monde subira les conséquences du réchauffement climatique ;
  • mais il est aussi possible que je fasse des efforts, alors que les autres n’en font pas. Dans ce cas, malgré toutes les privations que j’ai été amené à consentir, je subirai les conséquences du réchauffement climatique, et je serai donc « doublement perdant ». C’est là que l’on retrouve la phrase des élèves : « On n’a pas envie de se priver si les autres ne le font pas » ;
  • enfin il y a l’inverse de cette possibilité : je ne fais aucun effort, mais heureusement les autres en font. Dans ce cas, je suis en quelque sorte « doublement gagnant ».

Personne ne veut être « doublement perdant », c’est-à-dire être celui qui va « se sacrifier », qui va faire l’effort de prendre son vélo ou les transports en commun plutôt que sa voiture, qui va diminuer son chauffage et sa consommation de viande ou de produits hors-saison alors que les autres ne le font pas, avec pour conséquence que le processus de réchauffement climatique va se poursuivre. Par conséquent, comme pour le dilemme du prisonnier, la solution la plus rationnelle, à titre individuel, est de ne pas se priver. Au pire, on subira les conséquences du réchauffement climatique, comme tout le monde, mais on en aura bien « profité » avant ; au mieux, les autres auront fait l’effort nécessaire et on ne subira pas le réchauffement climatique sans avoir dû faire le moindre effort ou sacrifice (doublement gagnant).
La solution la plus rationnelle à titre individuel est donc la solution la plus catastrophique et irrationnelle au niveau collectif, puisqu’elle amène à ne pas adopter de comportements écologiques.

L’éducation à l’écologie

En quoi cette mise en œuvre de la théorie des jeux est-elle utile lorsqu’il faut enseigner et favoriser les comportements écologiques ? Elle permet, en allant plus loin, de dégager quatre « idéaux-types » en matière de comportements écologiques :

  • si je suis prêt à faire des efforts parce que les autres en font aussi, j’adopte un comportement « grégaire », qui pourra être profitable à l’ensemble de la planète. C’est le cas des « suiveurs » ou « coopérateurs conditionnels » d’Eric Lambin ;
  • si je suis prêt à faire des efforts et des sacrifices, même si je pense que les autres n’en font pas, au risque d’être doublement perdant, j’adopte un comportement que l’on pourrait qualifier de « militant » ou « éco-centrique » : je pense que je dois le faire, quelles qu’en soient les conséquences. C’est un comportement « rationnel en valeur », pour reprendre les idéaux-types du sociologue Weber. Mais si j’adopte ce comportement, c’est malgré tout dans l’espoir de convaincre les autres, que je suppose non encore acquis à ma cause ;
  • si je ne fais aucun effort, mais que les autres en font, évitant ainsi les conséquences catastrophiques possibles du réchauffement planétaire, j’adopte un comportement « profiteur ». Je profite simplement des efforts des autres. Malgré ce chacun gagne in fine en œuvrant apparemment qualificatif peu glorieux, c’est probablement une position que beaucoup envient, au moins secrètement, de temps à autre. Voilà les « free riders » définis par Lambin : « profitant d’un bien public sans contribuer à en assurer le maintien » ;
  • enfin, si je pense que ça ne sert à rien d’adopter des comportements plus respectueux de l’environnement, parce que de toute façon les autres ne le feront pas non plus, j’adopte un comportement « défaitiste » et démobilisateur : c’est l’inertie.

Ramener vers des comportements plus « grégaires »

Lorsqu’on donne cours ou lorsqu’on est face à un groupe quelconque, il y a de fortes chances que l’on y trouve des individus ayant ces quatre comportements, avec des proportions différentes selon les cas. Il est alors utile de savoir à qui on parle, et quel type de discours peut toucher tel ou tel type de public :

  • si on s’adresse à des « militants », la tâche est facile : ils sont déjà convaincus. Hélas, ce cas n’est pas fréquent lorsqu’on enseigne dans les écoles ;
  • si on s’adresse à des individus « grégaires », il suffit de « réactiver la croyance », de confirmer qu’ils participent bien à un mouvement de plus grande ampleur en faveur de la sauvegarde de la planète.

La tâche se complique lorsqu’on s’adresse à des « profiteurs » ou à des « défaitistes » :

  • pour les « profiteurs », il s’agit de les réintégrer dans un processus social, de leur montrer que le comportement égoïste est un comportement « infantile » (4) et peu responsable (argument très puissant lorsqu’on s’adresse à des ados qui n’ont pas du tout envie de passer pour des bébés…). L’objectif est donc de ramener l’individu vers des comportements plus « grégaires » ;
  • pour les « défaitistes », le meilleur argument est probablement de montrer que de plus en plus de personnes commencent à adopter des comportements écologiques, que les pouvoirs publics prennent des mesures, etc. En mettant l’accent sur les réalisations existantes, on leur montre qu’ils ne seraient pas seuls à adopter ces comportements. On joue en réalité sur la tendance de l’individu à mesurer l’opinion sociale de son entourage et à s’y conformer par peur d’être marginalisé. C’est ce qu’Elisabeth Noelle-Neumann appelait la « spirale du silence » : l’individu évalue les opinions et comportements en progrès et en déclin, et aura tendance à ne plus exprimer que les opinions et comportements dominants. Autrement dit, l’objectif est ici aussi de ramener l’individu vers un comportement plus « grégaire ».

Participer chacun à un processus collectif

L’important pour tout enseignant qui souhaite expliquer le réchauffement climatique, et qui espère que son cours « servira à quelque chose », c’est-à-dire qu’il amènera l’élève à réfléchir sur sa propre utilisation des ressources de la planète et donc à son impact sur l’environnement, est de savoir qu’expliquer les principes de base du réchauffement climatique, ainsi que ses conséquences, mêmes dramatiques, ne suffit pas. Il faut expliquer le changement de comportement, le phénomène social qu’est la participation de chacun à un processus plus large de prise de conscience collective.
Et le dilemme du prisonnier peut être un bon moyen pour que chaque élève exprime sa propre attitude, qu’il puisse comprendre ce qui, éventuellement, l’empêche d’adopter des comportements responsables, et qu’il puisse dépasser son inertie pour adopter des comportements plus écologiques et sociaux.

Yves Patte
Enseignant et sociologue
Article publié dans Imagine demain le monde (n°82 – novembre & décembre 2010)

(1) Imagine, n° 71, janvier-février 2009, p. 28-29.
(2) Professeur dans le domaine des interactions entre l’homme et son environnement à l’Université catholique de Louvain et à l’Université de Stanford, et lauréat du prix Francqui 2009.
(3) Editions Le Pommier, 2009.
(4) Voir l’article de Jacques Janssens : « Et si respecter la planète, c’était devenir adultes ? », Imagine, n° 71, janvier-février 2009, p. 26-27.

6 commentaires sur “Comment enseigner les comportements écologiques ? L’expérience du « dilemme du prisonnier »”

  1. bruno dit :

    intéressant je pense « expérimenter » selon l’acceptation des loulous

  2. bruno dit :

    les comportements écologiques ne subisent aucune logique mais un minimum de culture

  3. [...] This post was mentioned on Twitter by Brendan Catherine, Didier Bieuvelet and missbalagan, Karen Bastien. Karen Bastien said: Comment enseigner les comportements écologiques ? L’expérience du « dilemme du prisonnier » http://tinyurl.com/4nlsn23 [...]

  4. Cécile dit :

    Je ne me sens pas perdante deux fois en faisant des efforts ! en circulant à vélo, je fais du sport et me déplace gratuitement ou presque, et entretiens ma santé. Idem en faisant l’effort de manger bio et moins de viande : total gagnante pour la santé, pour le goût, et pour les finances quand on remplace la viande.
    La plupart des efforts d’économie d’énergie ou d’eau font faire d’importantes économies. De même la chasse au tout jetable (mouchoirs et serviettes tissus, coupe menstruelle) représente une grosse économie.
    Il faut aussi présenter le mode de vie écologique comme un plus qui fait envie, c’est plus motivant que tout réduire à une somme d’efforts aux résultats hypothétiques.

  5. comment enseigner dit :

    Article intéressant !

    J’ai une autre idée pour inciter les gens à adopter des comportements écologiques : on les y contraint par la loi. C’est-à-dire qu’un comportement non approprié, du genre consommer 500L d’eau par jour, se verra recevoir une jolie amende pour manquement à ses « devoirs civils ». Bon, ça c’est la manière forte, mais c’est pour montrer que l’individu change s’il se rend compte qu’il a tout à y gagner (= ne pas recevoir d’amende), comme le code de la route.

    Enfin, ce n’est qu’une idée de comment enseigner et inculquer des valeurs écolo, bien sûr.

    - Brice

  6. Céline dit :

    Contraindre par la loi? Une solution partielle, oui, en veillant cependant à ne pas frôler la dictature…

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