Celui qui sait, agitClés pour comprendreFocusReportages

14 juin 2011

Voilà plus d’une semaine maintenant qu’un camp (tentes de différentes grandeurs, bâches tendues entre les arbres, mobilier récupéré sur les puces…) rassemblant « des indignés » s’est installé sur le Carré de Moscou à Saint-Gilles (Bruxelles). C’est sans doute la seule information que je peux simplement donner sur ce qu’il se passe en cet endroit très précis du globe terrestre. Tout le reste est compliqué et demande distinctions et nuances. Qui s’y retrouve ? Pourquoi ? Comment ? Que s’y passe-t-il ?

Qui écrit ?

Le principe directeur de toute communication au sujet du campement est que celui qui écrit, le fait en son nom.

Je ne passe qu’un temps limité sur la place (je n’ai participé qu’aux Assemblées Générales, pas toutes, et à l’une ou l’autre soirée festive, j’y passe souvent pour m’assurer qu’il est bien là). Je ne suis ni militant, ni scientifique. J’ai l’atroce défaut des mauvais philosophes : cette tendance à me retirer. Je me sens cependant très proche et concerné par ce qu’il se joue là-bas.

Plus qu’indigné – un certain nombre de personnes sur ce camp s’est défini de la sorte – je me qualifierais d’indigne :

J’aime et je suis entouré. Je mange bien. J’ai un toit – un bon plan. Je pars en vacances. Je travaille (trop, certes) et mon job me plaît. Mais je ne suis pas digne de recevoir tout ça. Car l’ombre de mon bonheur fout la mort, pue la mort : je ne vis pas !

Combien d’êtres humains manquent de reconnaissance ? Combien ne sont pas entendus car leur parole, hors norme, est d’emblée discréditée, bruyante et non signifiante ? Quel genre de nourriture j’avale ? Dans quel fruit irrespectueux de la terre je croque ? Combien de bouches restent-elles affamées parce que je bouffe un pain, de la viande ou que je bois un café ? Combien de SDF ? Quelle famille j’enrichis en payant mon loyer ? Quelles entreprises je paie pour le diesel, le gaz et l’électricité ? Quelle guerre ou déboisement suis-je en train de financer ? Quel système cannibale je soutiens en étant salarié et en recevant mon salaire sur un compte en banque ? Combien de cris mon rire camoufle-t-il ?

Et je sais ce qui m’aliène. Je sais sa puissance et me sens si désarmé.

Je n’attends pas une parole du Seigneur pour être guéri. Mais j’attends quand même, blessé par mes contradictions, sans réel espoir de guérison. Je suis culturellement pris dans une sorte de passivité gluante toute judéo-chrétienne. Sauf que je ne crois pas au paradis.

Mais maintenant, il y a cette chanson révolutionnaire brésilienne qui me trotte dans la tête. Et ce qu’elle dit m’attire :

Viens, allons-y,
Attendre, ce n’est pas savoir
Celui qui sait, agit
Il n’attend pas les évènements…

Serait-ce alors ce refrain qui m’amène sur le camp ?

Qui occupe la place ? Pourquoi ?

Quantitativement, il faut noter le caractère encore fort marginal du campement. Il réunit, un après-midi de weekend ensoleillé, quoi ? Quatre-cents personnes, maximum…

Parmi celles-ci, il faut distinguer ceux, plus nombreux, qui gravitent autour du Carré et ceux qui y dorment. Parmi ces derniers, un nombre significatif n’a pas attendu l’installation des tentes pour passer la nuit sur cette place. D’une certaine manière, ce sont ces résidents permanents qui accueillent le camp. Ils n’ont rien demandés. Bien qu’ils soient heureux d’avoir un repas gratuit, ils ne se retrouvent pas forcément dans l’initiative. Ce sont pourtant leurs souffrances qui révoltent les occupants de la place.

L’ensemble est indéfinissable. Aucun dénominateur commun ne peut être trouvé. Cette assemblée bigarrée ne tient que sur un large désaccord avec la situation politique, économique, sociale et culturelle. Si ce n’est ce désaccord et une volonté d’agir collectivement, rien ne réunit ce groupe – peut-être la cuisine. Ce qu’il faut faire, ce pourquoi plus précisément et comment il faut le faire, n’aboutit, pour le moment, à aucun consensus véritable en AG. Mais des choses se font tout de même. Et le camp en est solidaire.

Au tout début de l’expansion du modèle capitaliste, au XVIIe siècle, le mythe d’Hercule venant à bout de l’Hydre était souvent utilisé pour donner une image de la lutte que les puissants livraient aux résistants du modèle, qui n’avaient entre eux aucun point commun, si ce n’est de lui résister, en vivant autrement et en luttant pour se conserver. C’est cette figure qui renaît ici. C’est une force de ne se laisser réduire à aucune position unilatérale, de ne se soumettre au commandement d’aucun leader charismatique, d’agir dans tous les sens, tels des suricates qui harcèlent un serpent…

Comment ? Que s’y passe-t-il ?

Depuis quelques jours, les questions de logistiques et d’organisations internes prennent une place importante lors des AG. Il est difficile d’y débattre sur des questions de fonds, ou sur des actions à mener, et donc de maintenir l’attention des passants qui ne sont pas a priori concernés par la vie pratique du camp. Le déroulement des débats est laborieux car la majorité des membres de l’assemblée n’a pas l’habitude de ce genre de discussions et des situations de conflit qu’elles occasionnent inévitablement. Cela demande un apprentissage, qui n’est pas court. Il est même exigeant et ne se conçoit que dans la pratique. Croire qu’après deux assemblées générales les débats de la troisième seront exemplaires tant sur la forme que sur le contenu est bien naïf, en tout cas dans ce cadre.

Peut-être est-ce avant tout ça, l’exercice politique à ses débuts : au sein d’un collectif partageant depuis peu un même espace de vie, une discussion longue et difficile sur l’hygiène (quatre WC – technique des toilettes sèches), la cuisine (300 repas par jour, à prix libre, grâce aux dons et au glanage en fin de marché), le vivre ensemble (un enjeu local : relation au voisinage) et la façon dont on se donne la parole ; dont on construit ensemble une discussion cohérente ; dont on prend des décisions ; dont on gère les conflits. Pour qui voudrait faire une phénoménologie de la chose politique, il y a là matière à observation !

Ici, les personnes qui se réunissent ne se connaissent pas et l’autogestion du campement ne va pas de soi (même si elle fonctionne : l’endroit est propre – pas moins qu’avant en tout cas -, aucun incendie dans la cuisine, aucune intoxication alimentaire, …). En outre, le campement se trouve depuis le début en état de siège. Sa survie est en jeu. Les menaces d’expulsion ne se justifient pour le moment que par rapport à la question de la salubrité et du tapage. D’où la centralité des aspects logistiques dans les débats actuels. L’existence du campement reste le souci premier de l’AG car il permet de faire exister cet espace. Il est un symbole : la réappropriation légitime de l’espace public par des formes de vie gratuites, égalitaires et solidaires.

Mais le but de cette Assemblée Générale, qui réunit beaucoup plus que les seuls campeurs, est aussi de débattre des projets menés en commun (manifestations, festivités, campagnes), des innombrables raisons de la colère et des innombrables manières de s’apaiser. Souvent, ces points se trouvent en bas de l’ordre du jour car la priorité est donc pour le moment accordée à la logistique, l’organisationnel.

Ceci dit, des débats de fond, stratégiques, se matérialisent également dans ces questions pratiques : Dans quelle mesure les autorités communales n’utilisent-elles pas les raisons de l’hygiène pour éviter les raisons politiques de l’expulsion ? Dans quelle mesure cette attention à l’hygiène – le camp est sain ! – vire à l’hygiénisme et est révélatrice aussi d’une attitude politique à combattre ?

L’AG ne fait que suivre l’évolution naturelle d’un groupe qui se constitue sur des bases égalitaires. Elle est avant tout ce lieu où venir déposer une parole, quelle qu’elle soit, car elle sera entendue. Quoi qu’il s’y déroule, le fait même de son déroulement est précieux et passionnant.

C’est un apprentissage de la démocratie – dans sa forme la plus primitive et essentielle – qui se joue en ce moment sur le Carré de Moscou. Ce qui distingue ce type d’assemblée d’un «café philo», où l’on met également en place un dispositif de distribution «démocratique» de la parole, c’est qu’ici il y a un objectif pratique qui guide la discussion. La parole ne vaut pas pour elle-même, elle vaut parce que derrière, il y a l’urgence d’actes à poser.

C’est exemplaire ! Et pas seulement l’existence de cette AG : aussi le fait que, sans médiation professionnelle, certains habitants de la place – ces exclus, ces bons à rien – se sont, après quelques jours de cohabitation, impliqués dans la vie du camp ; le fait que leur marginalité n’a pas été écartée de la vie et des débats mais considérée comme égale à la marginalité de chacun ; le fait que, sans médiation professionnelle, des cultures différentes, dont on nous dit qu’elles sont inconciliables, parviennent ici à s’entendre, à s’unir et se fêter.

Quelles suites ? Quelle efficacité ?

Qu’il serait navrant qu’une fois le camp dissout, on s’aperçoive que l’effet de mode est passé : que les militants retournent, entre eux, à leur militance, les punks à leur squatte, les étudiants à leurs études et examens de second session, les passants et voisins à leur vie moribonde et habituelle, les artistes à leur souffrance. Certes l’expérience aura été belle… Nous aurons beaucoup appris, nous aurons rencontré de nouvelles personnes à qui nous dirons peut-être bonjour en rue, nous reconnaîtrons lorsque nous passerons sur la place l’un ou l’autre de ses résidents que nous hésiterons à aller saluer, pensant qu’ils ne nous reconnaîtront pas…Ces semaines fabuleuses auront été telles les derniers soubresauts d’un mode de vie effectivement à l’agonie…

Oui, le camp est éphémère – un podium, pour les fêtes de la musique est prévu, son installation va certainement provoquer son expulsion, sauf si une collaboration est possible. Il doit, pour perdurer, se muer en une forme plus viable sur le long terme. Le lieu de l’AG n’a pas, fondamentalement, à être entouré de tentes, de cuisine et de WC (bien que les préoccupations liées à la vie quotidienne doivent y être discutées). Il a à rester public et ouvert. Cet endroit existe : une place dans un quartier peut tous les jours, ou tous les trois jours, réunir une Assemblée populaire lors de laquelle des questions sont débattues, des informations échangées et des décisions qui concernent le quartier (en toutes matières : culturelles, sociales, économiques) pourraient être prises et soumises aux autorités… comme contre pouvoir autonome.

Certes, il faut agir contre un macro-système inhumain, inégal, injuste et liberticide, mais l’échelle de cette opposition doit être avant tout locale : la plus juste et naturelle proportion de l’exercice politique. Ce n’est pas Washington qu’il faut d’abord renverser, mais les pouvoirs communaux ! Je ne peux résister à vous citer Kropotkine : Dès que l’Etat n’est plus à même d’imposer l’union forcée, l’union surgit d’elle-même, selon les besoins naturels. Renversez l’Etat, la société fédérée surgira de ses ruines, vraiment une, vraiment indivisible, mais libre et grandissant en solidarité par sa liberté même. (…) Pour nous « Commune » n’est plus une agglomération territoriale ; c’est plutôt un nom générique, synonyme de groupements d’égaux, ne connaissant ni frontières, ni murailles.

Renverser peut faire peur. Nulle intention ici de guillotine ! Je le lis comme supprimer le pouvoir en le vidant de son contenu : n’accordons plus d’importance à ce qu’il nous propose d’important : l’argent, la conservation des biens, le travail, la bagnole, le temps, la télé… La vie – viable ensemble ! – est de l’autre côté.

C’est un renversement symbolique qu’il est urgent de mener dans nos imaginaires.

BDR

En savoir plus :

Le site des Indigué-e-s de Belgique: www.indignez-vous.be

4 commentaires sur “Celui qui sait, agit”

  1. Céline dit :

    Manifestation Internationale des Indignés à Bruxelles ce Samedi 15 octobre 2011!!
    RDV 13H30 – Gare du Nord
    Infos : http://www.walktobrussels.eu/
    Et sur le mouvement mondial : http://15october.net/fr/

  2. Huelsenbeck dit :

    Quoique plus ironique et davantage pessimiste, mais parlant d’une position sans doute assez analogue, je dois dire que je partage tout à fait l’analyse de Céline.

  3. celine dit :

    Dimanche, je suis passée à la fin de manif du mouvement des Indigné-e-s à Bruxelles, puis à l’Assemblée populaire qui a suivi.

    Ce que moi j’en retiens (je parle en mon nom) et ce que j’ai envie de partager aux sceptiques (sans vouloir les persuader à tout prix, je ne fais que partager mon point de vue…) :

    - il s’agit d’un mouvement de soutien à ce qui se passe en Grèce et en Espagne > ce n’est pas parce que nous nous sentons préservés, que nous ne devons pas marquer notre soutien à ceux qui vivent des injustices sociales et difficultés socio-économiques ailleurs. Et ce n’est pas parce que chez nous il n’y a pas encore un jeune sur deux qui est au chômage que nous devons rester silencieux et simplement « attendre que ça nous arrive ».

    - la manif visait aussi à refuser des mesures européennes qui vont mener à, je cite : « pression sur les salaires, attaques sur les mécanismes de négociation collective, recul de l’âge de la retraite, réforme du marché du travail pour faciliter les licenciements, réduction des services publics et sociaux, … » Et dans mon entourage, j’en entends des histoires aberrantes dans le monde du travail, de « restructuration », de « mesures d’austérité », de « décisions face à la crise »… souvent pour, en réalité, grossir des bénéfices déjà colossaux et mieux contenter les actionnaires! J’ai le sentiment, aussi, que ce mouvement (de nouveau, je parle en mon nom) vise à contester plus largement des mesures renforçant un système du tout au capital, du tout à l’argent, au détriment de l’humain, du social, de la solidarité, de l’environnement aussi > c’est donc bien large… oui, et alors? ça a le mérite d’exister, de tenter de construire une contestation, plutôt que de ruminer sa colère dans son coin ou de s’imposer des œillères…

    - nous, jeunes travailleurs à l’emploi relativement stable et au salaire décent (et je m’inclus bien entendu dedans), nous n’avons pas à nous plaindre, mais que ça ne nous empêche pas de garder les yeux ouverts sur ceux qui vivent la précarité et l’injustice. J’ai l’impression que nous n’avons pas idée de la situation dans laquelle certaines personnes peuvent se trouver ou se retrouver du jour au lendemain, pas idée non plus de la chance que nous avons d’avoir accès à l’éducation, à la culture, à l’emploi… « On ne naît pas tous égaux… » En prendre conscience, dépasser certaines idées reçues et en parler autour de soi est un premier pas qui me semble fondamental et accessible à tous.

    - en effet, le site internet des Indigné-e-s a des allures de fourre-tout, en effet l’Assemblée populaire à laquelle nous avons participé part dans tous les sens, laissant échapper des idées tantôt révolutionnaires et contestataires, tantôt positives et utopistes, parfois peu constructives, parfois innovatrices… En effet tout cela semble un peu désorganisé… Mais, mais… au moins ce mouvement laisse la place à toutes les idées, réunit des gens d’horizons différents sur la place publique, incite les gens entrer en réflexion, à écouter d’autres point de vue, à aller à contre-sens d’un système dominant, à bousculer habitudes et petit confort… Ce mouvement a aussi le mérite immense de laisser s’exprimer ceux qui souvent sont réduits au silence, ceux qui ont l’impression de ne pas avoir la capacité ou les armes pour le faire habituellement.

    - mon père me disait ce matin là « T’as pas encore compris que ces manifestations ne servent à rien et que tu perds ton temps »… Sur le coup, ma réponse s’est cantonnée à un « Ecoute papa, ça me regarde ». Peut-être aurais-je dû aller plus loin et lui rappeler que si personne n’avait jamais marché, contesté, si personne ne s’était jamais indigné… les femmes n’auraient toujours pas le droit de vote, les travailleurs pas de congés payés, les pensionnés et malades pas d’allocation, les enfants pas d’obligation scolaire… et la liste est longue. Et lui rappeler aussi que le souci c’est qu’actuellement on est en train de nous retirer ces droits acquis. Et que le souci, encore, c’est qu’il y a des tonnes d’autres injustices sur le feu: le sort réservé aux sans-papiers, la violence faite aux femmes… Que le fossé entre pauvres et riches se fait de plus en plus en plus gigantesque à en devenir complètement grotesque et nauséabonde (là où l’ex président du FMI – oui celui qui fait tant parler de lui, autant surfer sur la vague de le presse à sensation pour faire passer des idées ;0) – peut s’accorder un loyer de 35 000 euros, le salaire d’un jeune salarié grec ne dépasse plus les 500 euros, et celui d’un instituteur cambodgien à peine 40 euros).

    Je tiens à souligner que je ne me considère pas comme une militante, je n’ai pas l’impression d’être engagée, je n’ai pas installé ma tente sur la place de Moscou à Saint-Gilles, j’ai participé seulement dimanche à ma première et peut-être unique Assemblée populaire… Je ne suis qu’une « simple citoyenne », tentant de comprendre ce qui se passe autour de moi, d’ouvrir les yeux, d’en parler, d’échanger… Et pour moi, ce mouvement, c’est le terreau de quelque chose qui a peut-être pour l’instant des allures de « déconstruction » dans son aspect contestataire, mais qui est amené petit à petit à construire… Du moins je « le et leur » souhaite…