Centres commerciaux monstresClés pour comprendreFocus

26 novembre 2013

monstre des projets de centres commerciaux

Au fil de l’eau, Les Grands Prés, La Strada, Just under the sky… Que de poésie déployée par les promoteurs immobiliers ! Tous ces jolis noms sont en effet ceux de quelques-uns des centres commerciaux monstres qui semblent déferler sur la Wallonie et Bruxelles depuis peu. Des noms qui tentent de nous faire rêver – mais qui pour certains cachent plutôt un cauchemar.

Spéculation sur le temps de cerveau disponible *

« Un avatar de la financiarisation de l’économie. » Benjamin Wayens, maître de conférences à l’IGEAT/ULB, analyse les récents projets de centres commerciaux qui fleurissent chez nous (voir carte). « En réalité, dès le premier centre bruxellois construit en 68, l’objectif était déjà de réaliser un placement immobilier. » Les banques et les assurances avaient alors besoin d’immobiliser des sommes importantes, pour de longues périodes, avec un rendement intéressant. Elles sont à présent rejointes par des fonds de pension, des spéculateurs, etc. Si les hypermarchés ont été construits par des commerçants, ce n’est donc plus le cas de ces centres commerciaux, qui s’adressent tout autant (sinon plus) aux investisseurs – notamment à Bruxelles, où le marché du bureau est aujourd’hui saturé. « Les promoteurs attirent des enseignes, puis revendent souvent directement à d’autres spéculateurs privés, explique Jean-Baptiste Godinot, porte-parole du rassemblement R (1). Et le retour sur investissement reste intéressant. » Mais du coup, la durabilité à long terme du centre commercial n’est pas nécessairement au cœur de leurs préoccupations.

« Il y aussi à présent une fenêtre d’opportunité législative, ajoute Benjamin Wayens, que les promoteurs ont bien saisie. » Des permis octroyés par les communes (qui se font alors concurrence entre elles) et non plus par le fédéral, la directive européenne dite « Bolkenstein » qui interdit tout critère économique (2) dans la délivrance de ceux-ci et des Régions qui n’ont pas encore mis en place des outils d’arbitrage via la politique d’aménagement du territoire forment un ensemble qui a accéléré le développement des projets de mégacentres.

D’autant plus que ces plans financiers croisent bien souvent pour l’instant des politiques en leur faveur… « On a contracté – plutôt tardivement en Belgique – la maladie du modèle de la ville métropole, constate Claire Scohier, chargée de mission à Inter-Environnement Bruxelles. Ces villes sont en compétition au niveau mondial, à coup de grandes structures : un grand musée, un stade de foot de niveau international, une gare… et un centre commercial. Les fantasmes des politiques rencontrent les envies des promoteurs. » « La ficelle de la modernité fonctionne encore, ajoute Jean-Baptiste Godinot, et un mégacentre fait partie du package. C’est pourtant bien un symbole du passé, construit avec le tout-pétrole ! »

Arme anti-chômage ?

Un argument systématiquement avancé est celui de l’emploi. 350 ici, 900 là-bas, les promoteurs avancent des chiffres prometteurs, dans des zones où souvent le chômage est fort, comme Seraing, Verviers, Charleroi ou Bruxelles. « Or le nombre d’emplois au mètre carré de ces endroits n’est pas mauvais, et ce sont des emplois salariés, à propos desquels il est facile de communiquer », remarque Benjamin Wayens. Mais la réalité de cette augmentation de l’offre d’emploi est difficile à quantifier. « Car ces emplois peuvent être déplacés, d’autres commerces étant fermés, comme être des emplois ajoutés, grâce au développement de la vitalité du quartier alentour. Ces évolutions sont multifactorielles, donc compliquées à mesurer. » Et à évaluer dans le temps.

Jean-Marie Lambotte, du LEPUR (Centre de recherche sur la ville, le territoire et le milieu rural) à l’ULg, s’y est quand même risqué en 2011, pour la Conférence permanente du développement territorial de la Région wallonne (3), comparant les chiffres de l’emploi salarié (en équivalents temps pleins) dans le secteur commercial et ceux des indépendants (4). Et n’y trouve qu’une légère augmentation (+ 2,36 %), inférieure à celle de l’emploi total (+ 10,83 %) « Cette faible croissance de l’emploi dans le commerce de détail au cours d’une période où un grand nombre de projets commerciaux ont vu le jour est bien le signe d’un important effet de vases communicants (les gains et les pertes s’annulent largement). » Les projets en cours actuellement changeront-ils la donne ? Du côté de la CSC, on y croit peu. « Ce sont de plus des emplois mal payés, en horaires coupés, de nombreux temps partiels imposés », commente Myriam Gérard, secrétaire régionale bruxelloise du syndicat. C’est évidemment le cas dans beaucoup de commerces, qu’ils soient hébergés dans un centre commercial ou pas, et les indépendants connaissent également la précarité, mais ces centres sont en plus fréquemment composés de grandes enseignes internationales, très facilement délocalisables. « Favorisons donc plutôt des entreprises qui amènent une plus forte valeur ajoutée ! », poursuit la syndicaliste.

> Namur : Côté Verre, 20 000 m², City Mall, 1 000 places (parking), pas encore réalisé
> Verviers : Au fil de l’eau, 29 000 m², City Mall, 1 180 places, pas encore réalisé
Crescend’eau, 21 000 m², Allfin/Retail Estates, 900 places, en rénovation
> Mons : Les Grands Prés, 37 000 m², Forum Invest/City Mall, 2 800 places, réalisé
>Charleroi : Rive Gauche, 36 000 m², Saint-Lambert Promotion, 760 places, pas encore réalisé
> Liège : Médiacité, 45 000 m², Wilhem & Co, 2 350 places, réalisé
> Louvain-la-Neuve : L’Esplanade, 53 500 m², Wilhem & Co, 6 000 places, réalisé
> La Louvière : La Strada, 39 000 m², Wilhem & Co, 1 722 places, pas encore réalisé
> Seraing : Cristal Park, 60 000 m², Immoval (Val-Saint-Lambert), 2 000 places, pas encore réalisé
> Bruxelles : Just under the sky, 55 000 m², Equilis, 1653 places, en cours de construction
NEO, 72 000 m², Ville de Bruxelles (en attente d’adjudication), 4 490 places, pas encore réalisé
> Mechelen : Uplace, 50 000 m², Uplace, 6 000 places, pas encore réalisé
Note : Les m² signalés ici sont les m² GLA (Gross Leasable Area), soit « louables » à des commerçants. Ils ne représentent donc pas la surface totale, ni l’emprise au sol.

La grande crainte des opposants à ce type de mégaprojets est d’assister peu à peu au « siphonnage » de rues commerçantes ou/et à l’échec de complexes trop grands, trop gros, et alors extrêmement difficiles à reconvertir. A Bruxelles, les « shopping monsters » (voir encadré) en projet ont ainsi réussi à réunir contre eux des associations aussi différentes que l’Union des classes moyennes, la CSC ou Inter-Environnement Bruxelles. « Ces grands projets ne nous semblent pas très réfléchis, remarque Myriam Gérard, ils sont juste basés sur des comparaisons superficielles avec d’autres villes, à d’autres époques. » « La société a changé, ajoute Francine Werth, secrétaire patronale de l’Union des classes moyennes. Le pouvoir d’achat n’est plus le même, on n’achète plus pour acheter, et le tout à la voiture c’est fini. »

Le shopping sensoriel

Du côté des promoteurs, on affirme avoir renouvelé le genre, avec le fun shopping, le shopping d’expérience ou sensoriel (sic), s’assurant ainsi le succès. Pour attirer un public, lui donner envie de se déplacer (alors qu’il pourrait commander ses produits par Internet), c’est toute une mise en scène qui est proposée, des animations, des restaurants, des jeux pour enfants, etc. Les villages Chic Outlet Shopping® (à Maasmechelen, chez nous) ciblent ainsi carrément les touristes, chinois, russes, brésiliens, qui dépensent beaucoup plus, au moyen de packages proposant un jour à Bruges, un jour à Anvers… et un jour à Maasmechelen (5).

D’autres comptent sur la poussée démographique pour trouver de nouveaux clients. Et que ces nouveaux habitants soient pauvres n’est pas pour eux nécessairement négatif : « Les plus pauvres sont très consommateurs, ils thésaurisent peu, remarque Hélène Ancion d’Inter-Environnement Wallonie. Et lorsqu’on n’a pas de travail, on a du temps… »

Chaque promoteur affirme par ailleurs avoir choisi un créneau spécifiquement adapté aux lieux, et venir combler un vide. « J’ose espérer tout de même qu’ils mettent de tels projets sur la table en ayant assuré leurs arrières, commente Benjamin Wayens. Mais les promesses relatives à la composition d’un shopping center ne sont pas toujours tenues, car le lieu se remplit en fonction des enseignes trouvées. » Avec le risque de multiplier les clones…

Fondamentalement, ces assurances de « shopping sensoriel » sont en réalité encore plus effrayantes, car elles tendent à contaminer tous nos espaces de loisirs par le commerce. « C’est d’un mental complètement manipulé qu’il s’agit, remarque Claire Scohier. A la puissance dix ! » « Ce sont des lieux clos, dans lesquels les gens sont enfermés, réduits à leur dimension de consommateurs, décrit Myriam Gérard. Le plaisir de consommer y est sacralisé. Pour nous ce n’est pas un projet d’avenir ! Il y a bien d’autres choses à favoriser ! » Jean-Baptiste Godinot y voit quant à lui des lieux négatifs, où l’on vient consommer la misère du monde, à travers des marchandises qui ont fait le tour de la planète.

Revitaliser, consommer

Nombreux sont les projets qui se profilent aujourd’hui au sein même des villes, à la fois favorisés par des élus qui veulent y voir un moyen de revitaliser leur commune, et poussés par la critique environnementale envers les installations en périphérie. Mais si la grande majorité d’entre eux proclament être facilement accessibles par les transports en commun, le nombre de places de parking prévues témoignent souvent du contraire, et de leur volonté d’attirer des clients lointains. En outre, architecturalement parlant, même s’ils sont de plus en plus performants sur le plan énergétique, ils sont encore trop fréquemment monolithiques, refermés sur eux-mêmes, ne participant pas à la vie de la cité. Pour Hélène Ancion, d’IEW, l’argument des clients allant ensuite visiter la ville ne tient pas : « Un centre commercial, on en fait le tour, et on finit en général par y acheter quelque chose, quand le tour est fait on est fatigué… trop fatigué pour ensuite aller ailleurs. »

L’association a ainsi actualisé récemment sa position, réclamant des centres adaptés, intégrés aux lieux où ils se trouvent, poreux, perméables, multifonctionnels. Tout en restant indépendants : les pouvoirs publics n’ont pas à financer l’aménagement des abords comme « cadeau d’accueil », à assumer des dépenses liées au fonctionnement d’un shopping center !

Et tous réclament enfin des plans régionaux autorisant une vue d’ensemble, concertée et réfléchie, des implantations commerciales, travaillant sur des critères qualitatifs plutôt que quantitatifs. Pour que s’arrête cette course à celui qui aura le plus grand, le plus beau des centres commerciaux…

Laure de Hesselle
Article publié dans Imagine demain le monde (n°99, sept-oct. 2013)

* « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible » (Patrick Le Lay, ancien président-directeur général de TF1).

(1) Parti politique issu du Mouvement politique des objecteurs de croissance.
(2) L’argument de la concurrence économique entre un nouveau centre commercial et des commerces de centre-ville par exemple ne peut donc plus être évoqué pour refuser un permis.
(3) « Le commerce », Notes de recherche, n° 21, CPDT, novembre 2011, cpdt.wallonie.be/sites/default/files/NDR_21.pdf
(4) Du 31 décembre 1999 au 31 décembre 2008.
(5) Lire Philippe Berkenbaum, « Les shopping centers, la nouvelle destination de rêve ? », Le Vif, 22 juin 2013.

Résistances

Un peu partout, ces projets de mégacomplexes entraînent des protestations d’habitants. A Verviers, la lutte aura duré sept ans, mobilisant énormément de personnes et de temps. Là, c’est la couverture de la rivière par le futur centre Au fil de l’eau qui déclenche tout particulièrement la révolte. « Nous ne nous connaissions pas, nous étions des Monsieur et Madame Tout-le-Monde, mais nous ne pouvions pas laisser gâcher ainsi un endroit où la Vesdre – et donc la nature – est visible, présente », raconte un membre de l’association Vesdre-Avenir. Courriers, manifestations, pétitions, recours juridiques, tout sera tenté. Avant de finalement jeter le gant, les recours ne permettant pas la suspension du chantier (1). Le groupe est aujourd’hui amer : « Il y a selon nous une telle pression, une telle masse d’argent en jeu que les politiques, quels qu’ils soient, ne jouent plus leur rôle de garants de l’aménagement du territoire. »
Cependant, pour Hélène Ancion (IEW), leur combat n’a pas été vain : « Leur action a eu un vrai impact, le projet, s’il n’a pas été annulé, a été quand même amélioré, la Vesdre notamment ne sera pas couverte. Que les associations tapent du poing sur la table vaut vraiment la peine ! »
Autre exemple à Bruxelles, où trois projets concurrents sont en cours. Au-delà de la frontière régionale, à Mechelen, le président du FC Bruges voudrait construire Uplace. Au Heysel, c’est la Ville de Bruxelles qui veut monter son NEO, et financer le centre de congrès dont elle rêve grâce au centre commercial. Et tout près, le long du canal, c’est le groupe Mestdagh qui va placer l’imposant Just under the sky sur le site historique des poêleries Godin, détruisant le tout à l’exception du Familistère, seul bâtiment classé de l’ensemble.
Une plate-forme interrégionale pour une politique économique durable s’est créée, réunissant francophones et néerlandophones, CSC, ACV et ACW, IEB, Bral, Bond Beter Leefmilieu, UCM et Unizo (2). « C’est délirant, constate Myriam Gérard, tout le monde sait que les trois centres ne peuvent cohabiter ! » Bien que faisant l’objet de recours, tous poursuivent cependant leur chemin – Just under the sky devait entamer ses travaux en août. Mais la plate-forme va continuer ses actions. « Le gouvernement bruxellois parle de développement durable, de réduction du flux des voitures, de création d’emplois durables… Or c’est tout le contraire qui se fait ! Quelle est la cohérence ? », se demande Francine Werth.
User de tous les recours possibles, surveiller les procédures, protester, informer les habitants… La lutte est difficile, mais vaut la peine d’être menée : c’est une autre vision du monde qu’il s’agit de défendre.
L.d.H.

(1) Beaucoup plus d’infos sur www.vesdre-avenir.be.
(2) Voir www.shoppingmonster.be

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Un commentaire sur “Centres commerciaux monstres”

  1. [...] de centres commerciaux, à proximité de Bruxelles cette fois, lire aussi sur Mondequibouge.be Centres commerciaux montres et A l’assaut des métacentres [...]

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