La lutte contrastée des potagistesReportages

5 août 2014

C’est l’histoire d’une lutte. La lutte de citoyens pour sauver leurs potagers menacés de destruction par un projet immobilier. Et comme toute lutte, elle est faite de victoires et de défaites, d’euphorie et de découragement. Récit.

Rappel des faits, brièvement. En 2009, des bulldozers rasent les 2/3 d’un potager collectif situé à la lisière des communes bruxelloises d’Ixelles et de Watermael-Boitsfort. Des potagers qui existent depuis près de 100 ans. Y sont construits des logements sociaux. Le tiers restant, sis sur la commune ixelloise et comptant 40 parcelles potagères, est ensuite menacé de destruction par un PPAS (Plan Particulier d’Affectation des Sols, élaboré par la Commune pour déterminer la manière dont doit s’organiser un territoire). Quelques « potagistes », riverains et sympathisants se constituent alors en Comité de soutien aux potagers Boondael-Ernotte pour s’opposer au plan. Ensemble, distribuent des flyers, installent des panneaux revendicatifs pour attirer les passants, font circuler des pétitions, contactent associations et médias, organisent des fêtes qui attirent plus de 500 personnes aux potagers… Le récent documentaire « Les Potagistes » (1) fait état de leur combat.

« Grâce à cette mobilisation, on a réussi à repousser le PPAS », explique Stefano, l’un des potagistes militant. Mais un nouveau projet est ensuite mis sur la table par la Commune : des logements privés viendront écraser la quasi-totalité des potagers. « Ce deuxième projet ne nous convient toujours pas, enchaîne Caty. On a élaboré une proposition alternative, qui intègre davantage les potagers existants et tient compte de l’ouverture au quartier. On a prévu des logements dans notre projet, car on est bien conscients des enjeux en termes de densification de la population. Notre but est d’entamer le dialogue avec la Commune. Mais à ce jour, on n’a aucune réponse. Sauf par voie de presse, où ils semblent dire que notre projet n’est pas assez rentable. »


Autre mobilisation, celle du Potager des Tanneurs, autrement appelé jardin du Bonheur. Cet espace est situé au coin de la rue des Tanneurs et de la Querelle, au coeur du quartier populaire des Marolles, dans le centre de Bruxelles. Créé à l’initiative d’un habitant, ce petit coin de verdure est désormais bien plus qu’un simple potager, expliquent les participants : « Localisé à un point géographique stratégique, il est devenu un lieu fédérateur pour le quartier, une aire de rencontres, de mixité et de métissage, d’éducation, de participation citoyenne et d’intégration pour les enfants, les habitants et les usagers du quartier. » Ce potager de quartier est actuellement menacé par un projet de construction de logements sociaux. Un Comité de défense s’est constitué et fait circuler une pétition pour maintenir en vie ce coin de nature en ville.
> Accès à la pétition
> Page FaceBook du Potager des Tanneurs
> Dossier avec vidéos sur Rtbf.be

« Il y a quand même de la vie ici ! »

Selon les potagistes, la commune veut certes répondre à la demande de nouveaux logements, mais surtout renflouer ses caisses en cédant un terrain communal à un promoteur immobilier. (2) Et si la Commune évoque la volonté de préserver l’environnement local, difficile de jauger ce qu’il en sera dans les faits… surtout après le passage des bulldozers.

Maurizio, lui aussi potagiste militant, brandit les plans du projet communal : « Tout risque de disparaître ! On parle partout de biodiversité et de protection de l’environnement et eux, ils vont tout détruire. Les potagers sont là depuis près de 100 ans. Il y a quand même de la vie ici ! » Et justement, Stefano, en train de désherber un coin de potager, revient avec, dans le creux de sa main, un petit lézard sans pattes : « Oh, un orvet… Il est magnifique ! » Le temps s’arrête, le groupe admire. Quant à Maurizio, il se faufile dans la serre pour y récolter quelques feuilles de roquette qu’il glisse dans sa tartine. Caty, elle, se délecte de framboises. « Ces framboisiers, on les a sauvés des potagers qui ont été détruits. Et ces vignes là aussi. » Oui, il y a indéniablement de la vie dans cet écrin abondant de nature, entouré d’arbres majestueux. On en oublie qu’à deux pas se dressent des bâtiments à appartements, se croisent routes et chemin de fer.

« On y croit, malgré la fatigue »

Pour l’heure, les potagistes redoutent l’arrivée de l’affiche rouge: ce panneau qui viendra marquer l’avis d’enquête publique sur le projet immobilier de la Commune. Quelle ampleur prendra alors la mobilisation ? Pour l’heure, les potagistes semblent fatigués et découragés. « Ca fait 8 ans que je me mobilise, soupire Stefano. On a fait plein de choses, on a récolté plus de 4000 signatures, et pourtant j’ai l’impression qu’on n’a pas assez de poids. On a fait l’erreur de croire que la Commune voulait bien coopérer. Plus que jamais, on a besoin de relais dans la mobilisation, parce qu’on est épuisés par la lutte. Certains pensent qu’il n’y a aucun moyen de s’opposer à la destruction des potagers. Mais si les potagers ont tenu jusqu’à ce jour, c’est parce qu’on s’est mobilisé ! » Cette mobilisation contrastée, elle saute aux yeux lorsqu’on se balade sur les sentiers qui traversent les potagers. Seules quelques parcelles accueillent ouvertement les promeneurs. Les autres sont fermées d’un cadenas. Les potagers sont ici cultivés à plusieurs, là-bas seul. Certains arborent fièrement des panneaux « Sauvons nos potagers », d’autres semblent presque à l’abandon.

Caty, qui enfant courait dans ces potagers, se semble pas vouloir baisser les bras : « C’est vrai que ce sont toujours les mêmes qui sont les moteurs. Mais si on est encore là aujourd’hui, c’est parce qu’on y croit malgré la fatigue. On ne lâchera pas ! On veut que la Commune respecte le processus participatif, que les citoyens soient concertés (3). Et pour que les jardiniers se sentent davantage concernés, on demande aux nouveaux qui souhaitent une parcelle – on a des demandes toutes les semaines ! – de s’engager dans la lutte. Ce n’est pas facile, parce que chacun a sa vie et ses engagements, mais ça nous semble essentiel… »

Céline Teret
Article réalisé dans le cadre du dossier Cultiver en ville du magazine Symbioses (n°103, été 2014)

Photos : Céline Teret

(1) Film de Pascal Haass, voir www.lespotagistes.be
(2) Nous avons contacté l’échevine de l’urbanisme afin d’obtenir son point de vue et celui de la Commune sur ces questions. Nous n’avons pas obtenu de réponse à ce sujet.
(3) Sur ce point, l’échevine de l’urbanisme, Nathalie Gilson, répond lors d’une interpellation en février 2014 : « Il n’y a pas de déni de l’expression démocratique dans ce dossier. La population a été consultée sur le projet de plan à plusieurs reprises tout au début de son élaboration. Des visites ont eu lieu sur le site. L’enquête publique et la commission de concertation qui se sont tenues en 2011 ont permis de recueillir officiellement des réclamations. Plusieurs personnes, dont le Comité Potagers, ont été reçues à la Commune. Une nouvelle enquête publique va avoir lieu sur un projet modifié. »

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