D’une rive à l’autreClés pour comprendreGestes pratiques

23 mars 2015

Passer d’une culture de l’oralité à une culture écrite, vaste chantier, et pourtant indispensable pour la réussite scolaire.

Hamid, 12 ans, arrive en 1re différenciée après une 5e primaire non réussie. Son regard ne s’arrête jamais, il papillonne, il est sans cesse en quête d’interactions, il interpelle, se lève continuellement, prend la parole sans jamais la demander. Il est méfiant face à l’adulte, même pris sur le fait, il va nier, jurer, s’offusquer. Nous sommes le 1er octobre et il a déjà perdu son journal de classe, il a plus de 10 remarques pour oubli de matériel, devoirs non rendus ou pour signatures manquantes. Ses devoirs, il cherche à les faire, en classe, pendant que le cours se déroule en parallèle. Il détient aussi le record de la classe pour les remarques disciplinaires. Dès qu’un copain est suspecté de quelque chose, il prend fait et cause pour lui, la solidarité avec ses pairs est inconditionnelle. Il met la pression à tout le monde lorsqu’il faut voter. Ce qui est dit oralement, par l’enseignant, n’est capté que si on répond directement à une de ses questions. Et avant toute mise au travail, il demande inlassablement : « C’est pour des points ? »

Nasser, 12 ans vient lui aussi d’une 5e primaire. Son institutrice voulait qu’il poursuive ses études dans le spécialisé, mais sa maman (qui est ma voisine) s’y est opposée. Un jour, elle me raconte que cet été, elle ne partira pas, car elle n’a pas l’argent. Son mari vient de trouver un nouveau travail, mais il économise pour une voiture. À la rentrée, je vois le gamin tout bronzé, le départ s’est décidé à la dernière minute… En classe, Nasser est sage, discipliné, il cherche à bien faire, mais ne comprend jamais du premier coup. À chaque fois, il se plante, on réexplique et alors, il se tape sur le front comme si la réponse était une évidence… Cela ne l’empêchera pas de se tromper, à nouveau, sur le même exercice, si on le lui représente une semaine plus tard.

Formes sociales orales

Je pourrais continuer à décrire chacun des 14 enfants qui composent la classe, mais chaque année les noms changent, les caractéristiques restent. Tous ont un point commun : ils sont issus de milieux populaires qui privilégient des formes sociales orales avec un rapport à la loi, au temps, au travail et au langage qui leur est propre.

Pour ce qui est de la loi, on le voit clairement avec Hamid, il n’obéit que sous l’oeil du maitre et encore ! Il faut lui répéter les choses plusieurs fois et sur un ton ferme. Même comme cela, il tentera d’esquiver, de minimiser, de ne suivre que son bon vouloir…

Pour ce qui est du temps, je suis, encore et toujours, stupéfaite par ces jeunes qui demandent en cours de journée, à quelle heure ils terminent aujourd’hui ou si la sonnerie qu’on entend annonce déjà la récré…

Ils ont du mal à anticiper les échéances, mais, jusqu’à la veille, Nasser ne savait pas s’il partirait, ou pas, en vacances. Mes élèves sont dans l’ici et le maintenant, comme si le temps leur coulait entre les doigts…

Avec Hamid qui me demande sans cesse s’il sera payé en points, on voit clairement se dessiner le rapport au travail. C’est donnant, donnant. Tu veux que je travaille ? Paie !

Et pour ce qui est du langage, je me bats tous les jours pour qu’au lieu de venir près de moi me montrer dans le journal de classe, ou sur la feuille ce qui ne va pas, ils me l’expliquent depuis leur banc. J’essaie de les titiller un peu lorsqu’ils racontent et sont en plein dans l’implicite. Je fais celle qui s’emmêle les pinceaux ou qui comprend mal, mais je ne dois pas beaucoup me forcer ! Parfois, c’est réellement difficile à suivre tant ils sont dans le gestuel, l’intonation et les rires (ils se marrent d’avance, car la suite s’annonce drôle !).

Lorsque je fais de l’analyse avec eux ou qu’on observe des structures de phrase, j’ai toutes les peines du monde à les sortir du message, surtout si la phrase travaillée fait référence à un vécu du groupe. Dans ce cas-ci, ça m’est égal que la balle de Priscilla soit rouge ou orange, ce que je veux, c’est voir l’accord de l’adjectif. Ça suppose un déplacement. Je leur demande de quitter leur place d’acteurs et de devenir observateurs du message produit.

Autre caractéristique commune à tous ces enfants, c’est qu’ils arrivent, en secondaires, fort abimés, ils ont une image d’eux-mêmes très dévalorisée. L’école est un passage obligatoire. Ils cherchent à masquer leurs lacunes. L’entrée dans l’écrit ne s’est pas faite : ils déchiffrent les lettres, les mots, mais rares sont ceux qui construisent du sens. Ils sont là, tentent de se mettre en conformité avec ce qu’on leur demande. Ils cherchent à « soutirer » les réponses, à morceler les tâches, à éviter la réflexion. Ils n’ont aucune autonomie « scolaire » alors qu’ils sont super débrouillards dès qu’ils franchissent les grilles de l’établissement. Ils freinent des quatre fers lorsque je souhaite des moments de recherche individuelle. Ils me disent très clairement qu’ils préfèrent un bon petit cours normal (entendez magistral) avec explications, exercices et corrections collectives au tableau.

Ce proverbe chinois, « L’encre la plus pâle vaut mieux que la meilleure mémoire », met l’accent sur un des rôles de l’écriture : celui de faire mémoire. Mais pour les élèves de milieu populaire, c’est bien plus que cela. Entrer dans l’écrit va supposer un autre rapport au monde. Ils se trouveront en décalage avec les copains, la famille. Ce passage va leur coûter d’autant plus que le gain n’est pas très évident… C’est un parcours de ruptures qui les attend. Vont-ils se l’autoriser ?

Écrire pour en reparler

Dans ma classe, nous pratiquons le Conseil, 2 heures tous les 15 jours. C’est un moment intense de décisions, de discussions, avec un point « ambiance » alimenté par ce que les élèves notent sur l’affiche « Je critique/Je félicite ». Un jour, j’arrive en classe et je constate que celle-ci a disparu. Cette feuille de papier est complétée par les élèves au cours de la semaine. Ils y notent leur propre nom et ensuite celui de la personne qu’ils critiquent ou félicitent. C’est Youmna qui l’a arrachée. Son nom revenait un peu trop souvent dans les critiques. En supprimant l’affiche, elle espérait régler les problèmes.

Mettre par écrit, pour faire mémoire, pour différer, mais surtout pour en reparler. Posément, longuement même. Pour ne pas être dans le « tout de suite et maintenant », pour que la parole puisse parler du passé, pour chercher à comprendre, imaginer ensemble des solutions ou des réparations, pour envisager un futur, s’y projeter. Avec un secrétaire qui prend des notes, pour y revenir après : a-t-on fait ce à quoi on s’était engagés ? A-t-on respecté les échéances ?

Lors du Conseil, un ordre du jour est construit en commun, un président donne la parole, un secrétaire note les décisions. Nous sommes dans une oralité qui n’est plus celle de la maison ni celle de la rue, dans une oralité structurée et codifiée. On demande la parole, on attend de la recevoir, on reste dans les sujets énoncés au départ. Des décisions se prennent, les élèves voient là un gain direct sur leur quotidien. Je prends grand soin de retaper les notes du secrétaire, de distribuer ensuite un rapport que le secrétaire relit pour tous et que chacun glisse dans sa farde s’il est approuvé. La parole a pris un autre statut, elle est couchée sur papier avec leurs mots, leur cheminement.

Qui scripsit bis legit (1)

Ce qui frappe dans ma classe, ce sont les affiches qui organisent la vie et le travail de la classe : celle des responsabilités, celle des ceintures de lecture, celle des devoirs remis, celle du planning des devoirs et leçons, celle des défis, celle du « Je critique/Je félicite ». Ce sont les élèves qui en sont responsables, ce sont eux qui les complètent. Elles sont des lieux d’inscription. Inscription dans le travail, dans la vie du groupe, dans la classe, dans l’école.

Des écrits sérieux, à la vue de tous. Ce sont eux qui font loi, autorité. Les élèves ont décidé dans un lieu, un temps et avec des mots qui étaient les leurs. Le rapport à l’autorité peut lentement bouger.

Ces écrits structurent la semaine, les mois et même l’année pour ce qui concerne les responsabilités. Les élèves feuillètent les rapports du Conseil pour voir si c’est bien vrai que Sami n’a pas encore fait la responsabilité de « facteur » tant convoitée. Ce ne sera pas la loi du plus fort ou du plus rapide, le temps permet de faire des tournantes et chacun pourra s’essayer à tout. Le rapport au temps se construit au fil des jours.

Avec les « ceintures de lecture et d’outils », les élèves avancent à leur rythme, ils progressent et à chaque avancée, ils vont coller la ceinture correspondant à leur nouveau niveau sur l’affiche. Les couleurs marquent la progression, à chacun son rythme, mais le travail est reconnu et payé autrement qu’avec des points. Une réelle émulation nait, la fierté des progrès aussi et un esprit de coopération se met assez spontanément en place. Le rapport au travail s’en trouve modifié.

Je ne m’attarderai pas sur le rapport au langage qui forcément a évolué. La multiplication des temps de parole ayant des fonctions différentes au sein de la classe a permis de distinguer une parole individuelle ou collective, une parole pour amuser ou une pour dénoncer, une parole pour proposer ou une autre pour décider. Tous les élèves évoluent même les plus taiseux.

Est-ce qu’ils écrivent mieux après ?

« L’écriture se travaille. Elle travaille même toute seule. Elle nous travaille. » (2)

Lorsque les rapports bougent, que l’erreur est permise, reconnue et qu’elle permet une discussion, lorsque des activités sont pensées sans imaginer d’éventuels prérequis, lorsque les élèves se sentent devenir plus acteurs, alors oui, certains se permettent le changement. Pour d’autres il faudra plus de temps, car le système scolaire les a fort malmenés et une année ne suffit pas à leur redonner confiance et à croire en leurs capacités.

Thérèse Diez
Article publié dans le magazine TRACeS de ChanGements n°219, jan-fév. 2015

(1) Qui écrit lit deux fois, proverbe latin.
(2) Petite pensée de praticiens de Pédagogie institutionnelle, réunis à Saint-Véran, en 2001.

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