Vivre ensemble, ça commence à l’écoleClés pour comprendreReportages

15 février 2016

« Préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures ». Cet extrait du Décret « Missions » de l’enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles ne laisse pas de doute : le vivre-ensemble, ça doit commencer à l’école.

Démocratie, solidarité, ouverture, contribution au bien commun… nous sommes nombreux à considérer que ces valeurs sont la clé de notre avenir commun sur cette planète. Mais les écoles, comme la société dans son ensemble, baignent dans un capitalisme néolibéral qui non seulement régit le travail, les échanges marchands et financiers, mais qui imprègne aussi nos vies à un point dont nous n’avons pas toujours conscience. Et que dire de l’imprégnation des jeunes, qui n’ont pas connu l’avant-1989, quand il y avait encore au moins deux idéologies qui s’affrontaient1 et pas une seule, triomphante, soi-disant indiscutable (« There’s no alternative », disait Margaret Thatcher) comme aujourd’hui.

Les plus de 40 ans sont les enfants de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, des progrès de la sécurité sociale, de l’espoir d’un avenir plus beau que le présent. La solidarité, la force de l’action collective, la primauté des droits humains faisaient partie de leur univers mental, culturel. Ce qui n’est, et de loin, plus le cas de tous les élèves aujourd’hui.

À contre-courant

Le système dans lequel nous vivons aujourd’hui, ce modèle de société qui a été choisi au tournant des années 90, va à l’encontre du vivre-ensemble, puisqu’il est fondé sur l’accumulation de richesses et de pouvoir par une minorité, sur la surconsommation comme clé de l’existence sociale, sur la concurrence généralisée, sur la loi du plus fort, sur le mérite individuel et la croyance qu’on peut se construire et s’épanouir par la seule force de sa propre volonté. Or, ce sont les valeurs du vivre-ensemble – la solidarité, le respect, le partage, la justice… – que les écoles sont censées inculquer aux jeunes. Autant dire que la tâche n’est pas facile. On lui demande, en quelque sorte, pour caricaturer et pour parodier une célèbre marque de chocolat suisse, d’être une oasis de vivre- ensemble et de citoyenneté dans un monde de brutes égoïstes et sans scrupules.

Bien vivre ensemble n’est pourtant pas seulement nécessaire pour former les citoyens de demain : vivre bien ensemble est nécessaire pour que les élèves soient en condition de réaliser des apprentissages. Il est difficile à un élève de se concentrer quand son esprit est absorbé par des problèmes relationnels, des moqueries, voire des harcèlements – plus ou moins perçus par l’équipe éducative. Respect et bienveillance ne sont pas des options, ce sont des conditions de l’apprentissage. Entre les élèves comme des profs envers les élèves et inversement. Vivre ensemble n’est pas un concept statique. Vivre ensemble, dans la société comme à l’école, ne se résume pas à la paix sociale, à la coexistence pacifique, à vivre les uns à côté des autres sans se taper dessus. Vivre ensemble, c’est dynamique, c’est fécond, c’est porteur de vie et de joie. Vivre ensemble, c’est avant tout ÊTRE ensemble, et puis c’est FAIRE ensemble.

Être soi-même à l’école : un défi ?

Être ensemble, tout d’abord. Et, pour cela, pouvoir être soi-même. A quoi ressemble le vivre-ensemble dans une école secondaire aujourd’hui ? L’école n’est-elle pas souvent un lieu où le jeune doit montrer une image de lui-même qui va lui permettre d’être intégré, admis, reconnu ? Ne doit-il pas se doter d’une carapace, jouer un rôle, sous peine de souffrir moqueries et exclusions diverses ? Qui fréquente des jeunes connaît forcément les expressions casser ou clasher, qui signent la victoire de l’un (celui qui a de la répartie, de l’assurance, de l’ironie, voire de la méchanceté) sur l’autre (celui qui s’est laissé piéger, qui est du côté des perdants, qui s’est fait avoir, qui est pigeon). Agresser et rabaisser l’autre semble être la norme dans les relations, le top pour se faire bien voir de ses congénères.

D’où la question : l’école est-elle un lieu où l’on peut être soi-même ? Les adolescents ne se sentent-ils pas obligés d’occulter une partie d’eux-mêmes ? Le timide, le roux, le sensible, celui qui a toujours des bonnes notes, celui qui au contraire ne comprend jamais rien, le trop basané… S’ils ne se construisent pas cette apparence « conforme », ou s’ils essaient mais qu’ils n’y parviennent pas, ils risquent bien des exclusions et parfois de réelles difficultés affectives et psychologiques. Se fabriquer et entretenir cette image conforme – notamment sur les réseaux sociaux, où cette image de soi « idéale » prend des proportions démesurées – leur demande certainement beaucoup d’énergie – qu’ils ne pourront pas consacrer sereinement aux apprentissages scolaires – et occasionne une souffrance, en raison du décalage entre ce qu’ils sont vraiment et ce qu’ils doivent paraître pour «survivre» à l’école. Si l’on ajoute à cela des situations familiales parfois douloureuses, on imagine ce que cela peut représenter comme énergie gaspillée et comme poids dans la vie d’un adolescent.

Indispensable bienveillance

Sans un climat de bienveillance où chacun est accueilli et reconnu tel qu’il est et pour ce qu’il est (et non pour sa popularité, ses résultats scolaires ou sa façon de s’habiller), on ne peut pas vraiment parler de vivre ensemble, que ce soit dans une école où dans la société en général. Mais comment le créer, ce climat ? Il peut bien-sûr être favorisé par l’enseignant, par sa façon d’être, par les règles et limites qu’il applique en classe durant ses cours (comme de ne pas tolérer les insultes, les manques de respect ou les injustices), par le climat d’écoute et de non-jugement qu’il peut instaurer dans la classe. Tout cela peut avoir une influence positive mais, pour un réel « être bien ensemble », il faudrait que cet esprit règne dans toute l’école, et que ce soit une démarche intériorisée, intégrée. Sans cela, les jeunes en resteront au stade des règles imposées et n’arriveront pas à un changement durable et profond.

Pour installer un climat bienveillant dans sa classe, l’enseignant doit être lui-même suffisamment serein. Or, enseigner est de plus ne plus difficile et les pressions que subissent les enseignant sont multiples. « Quand on est jeune prof, on doit plaire à la fois à la direction, aux collègues, aux élèves, aux parents et à l’inspection », constate une jeune enseignante. Pressés par le programme à respecter, par certains élèves difficiles à gérer, par l’insécurité d’emploi (pour les jeunes non nommés), il faudrait aux profs une heure de méditation chaque matin pour rester toujours « zen » ! Il conviendrait aussi intégrer davantage cette dimension de « climat bienveillant » dans la formation des enseignants.

Ouvrir les jeunes à leur propre intériorité paraît essentiel dans ce monde où le règne de l’apparence et du tape-à-l’œil les exile d’eux-mêmes. Un cours de citoyenneté qui ne commencerait pas par une reconnexion à soi-même risquerait bien de n’obtenir que des résultats de surface et pas le changement radical dont nous avons besoin pour aujourd’hui et pour demain. C’est le fondement souvent négligé – de toute démarche de « citoyenneté », cours ou autre. Spiritualité, sensibilité, foi éventuellement, fragilité, fêlures, diversité des vécus et des aspirations… ont-ils leur place dans nos classes et nos cours de récréation ?(2)

Vivre ensemble pour changer (le monde) ensemble

Deuxième facette : vivre ensemble, c’est faire ensemble. Faire ensemble, parce que c’est avant tout par l’expérience qu’on découvre que vivre ensemble n’est pas seulement une obligation, mais aussi une source de joie et de créativité. Enseigner quelque chose qui est de l’ordre des valeurs – la participation, la solidarité, le respect de la diversité, le sens du collectif… sans avoir l’occasion de le vivre, c’est très artificiel et peu efficace. Faire ensemble, aussi, parce que vivre ensemble, aujourd’hui, c’est changer ensemble, construire ensemble une société où il fasse bon vivre. Les jeunes peuvent, comme les adultes, constater que la terre ne tourne pas très juste. Ils ont parfois l’impression que l’école est un microcosme hors de la société et qu’en tant qu’élèves, en tant que jeunes, ils n’ont pas de rôle à jouer dans cette société qui, par ailleurs, ne leur semble guère accueillante. Leur donner l’occasion, par une action collective, de faire changer les choses, même au niveau local, renforcera leur confiance en eux-mêmes et en leur capacité à devenir des acteurs de changement.

Pour cela, on peut créer, avec la participation des élèves, des projets au sein de l’école, où chacun-e peut exprimer ce qu’il/elle est, en tenant compte de la diversité des intelligences(3), de façon à ce que chacun-e soit reconnu-e comme compétent-e (ce qui renforce le «être – bien avec – soi-même »). Cela peut-être un projet culturel, ou lié à l’environnement, ou à l’aménagement de l’école et de ses alentours, etc.

Pour vivre des expériences de vivre-ensemble, l’école gagnerait à sortir plus souvent de ses murs et à systématiser des expériences de vie avec des personnes différentes par l’âge, le milieu social, le handicap, l’origine culturelle, etc. Systématiser, parce que cela doit être plus qu’une visite ponctuelle à la résidence pour personnes âgées ou au centre d’accueil pour réfugiés, même si ces rencontres sont déjà positives en soi. Cela doit être un processus qui se construit avec les élèves, qui les amène à se rendre compte qu’ils ont dès maintenant un rôle positif à jouer dans la société, qu’ils peuvent y être utiles, qu’ils ont des compétences et que toutes les compétences sont nécessaires pour faire société(4). Pas seulement l’intelligence logico-mathématique et linguistique, mais aussi toutes les autres, et notamment l’intelligence relationnelle, qui n’est peut-être pas assez stimulée ni travaillée à l’école.

Pour cela, il faut bien entendu que ce vivre-ensemble soit l’affaire de toute l’école, de toute l’équipe éducative. Cette dernière doit être prête à s’engager dans l’aventure, à y mettre de l’énergie. L’équipe éducative doit accepter de céder un peu de son pouvoir (les enseignants sont maîtres dans leur classe, ce sont eux qui détiennent le savoir) pour se lancer dans des projets nouveaux, afin que ce pouvoir qu’ils cèdent se transforme en puissance d’agir pour les élèves, pour reprendre une expression chère à l’éducation populaire. Une remise en chantier des méthodes d’enseignement, donc, qui sera tout bénéfice pour les élèves, mais aussi, l’expérience le montre, pour les enseignants. Et, faisons-en le pari, pour la société.

Et le vivre-ensemble ? Pour ces élèves, découvrir de près, par l’action, la réalité des sans-abri ou des réfugiés ne peut que le renforcer la cohésion sociale : rencontrer l’autre, c’est combattre les préjugés et empêcher une concurrence stérile et dangereuse entre les exclus de notre système. Nous sommes à une époque où de nombreuses initiatives un peu hors-cadre, hors-système, voient le jour, promues par des personnes ou des collectifs qui sont persuadés que le changement viendra des citoyens avant de venir du monde politique. On les observe dans des secteurs aussi divers que l’agriculture, la culture, le logement, l’épargne, les monnaies locales, les réseaux d’échanges et d’entraide… ou l’enseignement. Elles n’attendent pas que le monde change pour changer le monde.

Pourquoi attendre que l’école change (par un nouveau décret, de nouveaux socles de compétences, un nouveau pacte d’excellence, un nouveau cours de citoyenneté…) pour changer l’école ? Montrer qu’autre chose est possible, c’est peut-être le meilleur moyen de convaincre nos élus d’oser innover. Travailler à un mieux vivre-ensemble à l’école, on l’a dit, c’est contribuer à la réussite et à l’épanouissement de chacun-e (y compris des enseignants, d’ailleurs), mais aussi contribuer à donner au monde de demain des citoyens responsables et désireux de mettre leurs compétences au service d’un monde qui, pour reprendre le slogan d’Entraide et Fraternité, tourne plus juste.

« J’enseigne la religion au Centre scolaire Éperonniers-Mercelis ; c’est une école technique et professionnelle à Bruxelles. Nos élèves sont parfois issus de milieux défavorisés, ils arrivent chez nous après un parcours scolaire souvent parsemé d’échecs. En face de l’école, il y a une association « SOS Jeunes », Action en milieu ouvert (AMO). Elle accueille les jeunes en décrochage scolaire, mais travaille aussi dans la rue avec ceux qui sont confrontés à la drogue ou à la violence, ceux qui fuguent… Nous avons la chance de travailler en collaboration avec SOS Jeunes pour monter des projets communs. Cela nous donne l’occasion de faire évoluer notre manière de donner cours, en travaillant sur des compétences et en décloisonnant les différentes matières. En 4e professionnelle, les élèves (toutes des filles) ont travaillé sur le thème de la pauvreté. Au cours de math, on en a examiné les chiffres, les pourcentages, les moyennes… En français, c’est l’analphabétisme qui a été abordé. En sciences humaines, les élève et leur professeur se sont penchés sur la réalité des familles monoparentales ; tandis qu’en religion, on évoqué les valeurs comme l’attention aux plus pauvres ou la charité fraternelle.

Mais nous n’avons pas voulu en rester à la théorie. La suite logique de notre démarche, c’était de passer à l’action. Avec les élèves, nous avons élaboré et préparé un repas que nous sommes allés donner au SAMU social à Bruxelles. Au préalable, une journée entière de formation avait eu lieu, avec une visite sur place. Les élèves 3e professionnelle, option services sociaux, ont quant à elles organisé une soirée de Saint-Nicolas pour les enfants du centre pour réfugiés d’Uccle. C’est à la fois d’une grande valeur pédagogique pour les élèves, et un chouette moment pour les enfants du centre : un après-midi de fête avec des gâteaux et des jeux, ça ne leur arrive pas tous les jours. Et pour moi, c’est un plaisir aussi, puisque, l’espace de quelques heures, je me transforme en Saint-Nicolas !

Et les points, là-dedans ? Les élèves sont évaluées dans tous les cours sur le travail fourni durant tout le déroulement du projet. C’est autrement motivant pour elles que de passer sans lien ni transition d’un cours théorique à un autre. Tout cela demande évidemment beaucoup d’investissement, de coordination et d’énergie de la part des élèves comme des enseignants, et c’est rendu possible grâce aux subsides que reçoit l’AMO pour travailler en milieu scolaire. Mais nous pensons que cela vaut la peine, à la fois pour les élèves, qui retrouvent confiance en leurs capacités tout en recevant une formation solide, et pour ceux et celles qui bénéficient de leur travail. On découvre des élèves avec une fibre sociale très développée, et parfois même des vocations se font jour: deux filles ont notamment affirmé avoir découvert que travailler dans l’associatif, c’est ce qu’elles veulent faire plus tard. Elles vont donc s’orienter vers des études d’assistante sociale ou d’éducatrice. »
Benoît Mandy

Isabelle Franck
Analyse publiée en 10/2015 par Vivre Ensemble Education
Photo © Entraide et Fraternité

(1)… dont une, sans nier tous ses défauts, était fondée sur l’idée d’égalité.
(2) Au sujet de cette ouverture à l’être bien avec soi-même pour mieux vivre ensemble’, voir « Violence à l’école : sévir ou prévenir »
(3) En référence à la notion d’intelligences multiples proposée par Howard Gardner.
(4)À ce sujet, voir notamment l’expérience menée par Jean-François Lenvain, évoquée dans l’analyse « La mixité sociale peut-elle se décréter ? »

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