L’éducation permanente : un outil contre le racisme ?Gestes pratiques

13 février 2017

Qui n’a pas été témoin, ces derniers mois, de réflexions à caractère raciste ? Que ce soit sur les réseaux sociaux, sur les plateaux de télévision ou même dans la rue, des opinions intolérantes de tout type foisonnent et s’entrechoquent. L’éducation permanente peut être une précieuse alliée pour contrer les idées reçues, favoriser la rencontre et inviter à un changement de regard.

« C’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer. » Amin Maalouf, Les Identités meurtrières

« Je ne suis pas raciste, mais… » Nous avons tous entendu – ou peut- être employé – cette expression… Le racisme (1) a toujours existé, mais à la faveur du climat de « crise » migratoire et sécuritaire des années 2015-2016, on a assisté à une avalanche de commentaires négatifs à l’égard des étrangers/migrants/réfugiés (amalgamés ou non), souvent précédés de la formule énoncée ci-dessus. Précisons que les Belges et plus généralement les Occidentaux sont, eux aussi, souvent victimes de propos hostiles : le racisme ne connaît pas de frontières.

Sous couvert de liberté d’expression, valeur chère à nos démocraties, des opinions extrêmes sont exprimées avec d’autant plus de facilité que les moyens de communications modernes permettent souvent de le faire par écran interposé.

Dire « je ne suis pas raciste, mais… », c’est aussi une manière de nier le caractère raciste de certains propos. À partir de quel stade peut-on parler de racisme ? Quelles en sont les formes actuelles ? Enfin, que ce soit au niveau collectif ou à titre individuel, quelles réflexions pouvons-nous mener pour faire évoluer les choses ?

Une hostilité en mutation

Certains types de déclarations, particulièrement agressives – comme comparer une personne noire à un singe (2) ou affirmer qu’un pays est de « race blanche (3) » – semblent se faire plus rares… encore qu’on en soit régulièrement témoin sur les réseaux sociaux, dans les stades ou même en pleine rue. Même les croix gammées et les saluts nazis n’ont pas disparu.

Pour Pap Ndiaye, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, « ce qui est beaucoup plus courant en revanche, c’est ce qu’on appelle en histoire et en sociologie le « racisme culturel ». Autrement dit : on ne justifie pas le rejet de l’autre au motif que celui-ci serait radicalement différent mais au motif que sa culture, sa religion, etc. sont irrémédiablement différentes des nôtres et rendent la cohabitation proprement impossible. (4) »

Ce constat rejoint celui proposé par Anne-Claire Orban, chargée d’étude et d’animation à l’association Pax Christi. Elle observe que, dans le nouveau schéma en vogue, « tout comme on imputait aux « noirs » des comportements collectifs, certains imputent a priori à tous les réfugiés musulmans des comportements arriérés qui entacheraient la modernité européenne et mettraient « nos enfants » en danger. Tout comme il était courant de séparer blancs et noirs durant des siècles, il s’agit aujourd’hui de séparer chrétiens et musulmans… La différence ? Parler de « séparation des cultures » n’est pas encore condamné et arrive à se faire passer pour une idée raisonnable (5) ».

Dans le flux de déclarations fracassantes relevées ces derniers temps, on peut déplorer les idées les plus saugrenues évoquées sans vergogne par des personnalités fortement médiatisées, comme Nicolas Sarkozy affirmant dans un simplisme affligeant que « nos ancêtres étaient les Gaulois », ou encore Éric Zemmour prétendant qu’« un prénom français, c’est un prénom chrétien». Fantasme, distorsion historique et populisme, le cocktail est explosif. Comment imaginer que l’opinion publique puisse en sortir indemne ?

Responsabiliser les détenteurs de pouvoir

Les enjeux auxquels nous sommes confrontés – de l’arrivée massive de demandeurs d’asile au terrorisme, en passant par les questions identitaires et les libertés fondamentales – ne laissent personne indifférent ; il est donc souhaitable que les gens aient la possibilité de s’exprimer sur ces sujets.
Cela justifie-t-il pour autant la déferlante à laquelle nous assistons depuis quelques mois ? Une véritable guerre des mots se joue sur tous les terrains, donnant lieu à une surenchère d’arguments parfois extrêmes : lors de repas de famille, de conversations entre collègues, nous avons tous connu de telles situations, nous amenant parfois à prendre position nous aussi…

Ces confrontations de vive voix ne sont pas forcément négatives, si elles permettent d’aiguiser l’esprit critique des gens. Mais sur Internet, les coups les plus vils semblent désormais permis. En témoigne le déchaînement d’insanités suscité sur les réseaux sociaux par la mort d’un adolescent nommé Ramzi Mohammad Kaddouri, décédé fin juillet 2016 à la suite d’un accident de quad au cours de ses vacances au Maroc, pays d’origine de sa famille. (6) Et il ne s’agit là que d’un exemple parmi tant d’autres.

Même si elle a son importance – nous y reviendrons –, il serait trop simple d’en appeler à la seule responsabilité individuelle. Comme l’observe Hugues Dorzée, rédacteur en chef du magazine Imagine demain le monde, « cette pluie de haine virtuelle ne tombe pas de nulle part. Elle a pour arrière-plan une parole publique et politique de plus en plus simpliste et pernicieuse, clivante et délétère. De Donald Trump à Bart De Wever, de Marine Le Pen à Victor Orban, les populistes de tout poil donnent le « la » en surfant sur la menace terroriste ambiante et en flattant à l’envi le peuple à coups de slogans, d’amalgames et de mensonges. Dans leur sillage, nos dirigeants [...] s’engouffrent dans cette surenchère démagogique ou s’enfoncent dans un silence étouffant. Offrant, dans les deux cas, un terrain favorable à une parole prétendument « libérée » et « décomplexée », cache-sexe d’un racisme nauséabond et sans vergogne. (7) »

Le rôle des médias n’est pas innocent, ni celui des grands groupes économiques. Citons encore Hugues Dorzée, lorsque il dénonce « l’immense (ir)responsabilité des géants du net, Facebook en tête, qui laissent faire le marché. Mais aussi celle des médias à grand tirage qui, pour générer du trafic sur leurs sites, multiplier les « clics » et appâter les annonceurs publicitaires, ferment les yeux sur ce flot de réactions malfaisantes (8) ». (9)

L’éducation permanente : un outil pour aller au-delà des clichés

Alors que la parole raciste semble se libérer sans borne, quel rôle pouvons-nous jouer? Grâce à des méthodes comme celles de l’éducation permanente, nous pouvons en tout cas favoriser une prise de conscience, que ce soit au niveau individuel ou collectif.

Nous l’avons évoqué: l’actualité des années 2015 et 2016, et notamment ce que les médias ont appelé la « crise des réfugiés », a suscité de vives tensions sur fond de xénophobie, ou à tout le moins d’incompréhension. Cela a amené Vivre Ensemble à s’y intéresser de près. Plusieurs animations ont donc porté sur ce thème, que ce soit en grandes assemblées ou en groupes plus restreints.
Il n’existe évidemment aucune recette miracle, mais quelques éléments paraissent importants à prendre en compte :
1. Permettre la libre expression des sentiments, des opinions et des craintes suscités par le sujet, sans tabou.
2. Encadrer le débat et l’objectiver à l’aide de données précises et documentées.
3. Faciliter la rencontre.
4. Inviter à l’introspection.

En quoi ces paramètres sont-ils importants ? Prenons le temps d’y réfléchir un instant.

1/ Libérer la parole

Toutes sortes de stéréotypes et d’idées préconçues ont le vent en poupe. Pour s’y confronter, il serait dangereux de se contenter de poser un couvercle sur la marmite. C’est pourquoi il est essentiel de créer un espace pour que les opinions soient exprimées librement. Organiser des temps d’échange sur nos propres conceptions de la réalité permet souvent de réaliser que l’imaginaire de chacun est peuplé de stéréotypes.

Cette entrée en matière permet non seulement de fixer un cadre, mais également de révéler les blessures dont souffrent parfois certains participants, eux-mêmes malmenés par des circonstances de vie qui ne facilitent pas une bonne compréhension de la situation.

2/ Objectiver le débat

Les chiffres ne disent pas tout et il convient de les nuancer, mais on constate qu’ils permettent souvent de déconstruire des idées fantasmées. Les migrations sont des réalités méconnues ; cette méconnaissance alimente les peurs ; peurs sur lesquels se greffe une hostilité qui, en fin de compte, aboutit parfois au racisme.

De nombreux documents sont disponibles, qui permettent de passer les clichés au crible. Ces données sont fournies en abondance par les structures institutionnelles (Eurostat, le CGRA (10), Myria (11)) et ont souvent été vulgarisées par des acteurs associatifs (le Ciré (12), Amnesty International ou encore… Vivre Ensemble).

3/ Se rencontrer

La rencontre, la relation interpersonnelle, permet de faire passer des visages et des noms devant des craintes. C’est aussi une manière de décloisonner les populations et d’arracher les étiquettes, pour apercevoir la diversité derrière les groupes trop souvent présentés comme homogènes et, en même temps, notre humanité commune, en laissant émerger l’empathie: qui, vivant une situation difficile, ne cherche pas à trouver une solution pour lui et pour les siens, a fortiori s’il y a danger de mort? Précisons toutefois que cette démarche nécessite confiance et respect, indispensables à l’expression d’expériences parfois douloureuses.

Concrètement, écouter un réfugié syrien évoquer le conflit dans son pays et les circonstances de sa venue chez nous, ou le témoignage d’une femme enlevée et torturée par le groupe terroriste Boko Haram, lève bien des doutes sur la légitimité d’une demande d’asile. Une visite interactive d’un centre Fedasil suffit à lever le voile sur de nombreuses idées erronées (non, les demandeurs d’asile ne bénéficient pas de logements luxueux ; non, leur accueil n’est pas un gouffre financier…).

4/ Se remettre soi-même en question

Nous avons évoqué l’indispensable responsabilisation des gens de pouvoir et le travail collectif qui peut être fourni. Mais il serait réducteur d’accuser uniquement les politiques, englués dans leur communication électoraliste, ou les médias, en quête désespérée d’audience et de lectorat.

Même si les responsabilités individuelles sont limitées, il n’est pas inutile de renvoyer chacun à son autocritique. Les tensions et les crises que nous connaissons invitent à la lucidité. N’avons-nous pas, toutes et tous, tendance à employer certaines expressions, certains stéréotypes, sans avoir conscience que ces habitudes façonnent notre manière de voir nos contemporains, et peuvent parfois blesser ?

Dans son livre Les Identités meurtrières, l’écrivain Amin Maalouf nous pousse à comprendre que, « par facilité, nous englobons les gens les plus différents sous le même vocable, par facilité aussi nous leur attribuons des crimes, des actes collectifs, des opinions collectives ». Or, il est extrêmement réducteur, et parfois dangereux, de définir les gens en groupes prétendument homogènes : les Belges, les Européens… les chrétiens, les musulmans… les autochtones, les immigrés, les réfugiés, etc. ; cela au mépris des « appartenances multiples » et du caractère unique de chacun.

Amin Maalouf invite chacun à se rendre compte que « ses propos ne sont pas innocents, et qu’ils contribuent à perpétuer des préjugés qui se sont avérés, tout au long de l’Histoire, pervers et meurtriers. (13) »

Ce travail sur notre propre vision du monde, et sur nos propres habitudes de parole, doit nous aider à ne pas enfermer les gens dans une « case ». L’Histoire, notre histoire, nous pousse à cet effort de réflexion, afin d’abattre les cloisons qui nous empêchent trop souvent de bien vivre ensemble.

Cette réflexion personnelle peut également être menée dans le cadre d’animations en éducation permanente, ou bien être proposée comme prolongement.

Leçons et limites

Quels enseignements tirer de telles démarches? Ces animations permettent avant tout aux participants de poser des questions et d’obtenir des éléments de réponse. Elles sont aussi une manière d’aller au-delà des « on-dit ».

Ensuite, ces activités portent leurs fruits ! Elles permettent souvent de mettre de mots sur des tensions, parfois très vives. Lors de telles animations, il n’est pas surprenant d’entendre la fameuse phrase « je ne suis pas raciste, mais… », dès l’entame. Mais on s’aperçoit que, bien souvent, les questionnements et les craintes portent davantage sur des idées préconçues, plutôt que sur des faits concrets.

Cependant, il convient aussi de garder à l’œil les limites de toute démarche de ce type, la première étant que sur des questions aussi sensibles, la rationalité et les arguments les mieux construits ne suffisent pas toujours à démystifier certaines idées reçues, a fortiori dans le contexte politique et médiatique évoqué plus haut.

Enfin, certaines personnes rencontrent de telles difficultés sur le plan personnel qu’il leur est parfois difficile de prendre du recul ou de faire preuve d’empathie. Cette souffrance doit être entendue.

Signalons encore que ce type de travail n’est pas l’apanage des mouvements d’éducation permanente. Il peut se vivre un peu partout, à l’école, ou encore dans des groupements de jeunesse tels que MagMA, une association qui se donne pour mission de « provoquer la rencontre entre jeunes, adolescents ou jeunes adultes, par des activités journalistiques et ce afin de promouvoir l’interculturalité et la mixité sociale et lutter contre le racisme. (14) » Sa méthode se fonde sur la publication de portraits réalisés par des jeunes. Le processus leur permet d’aller à la rencontre d’un « autre », afin de réaliser une interview. Cette rencontre favorise l’apprentissage mutuel et le dialogue, de manière à déconstruire les stéréotypes.

Une autre expérience forte d’empathie a été suscitée par Amnesty International qui a simplement invité une personne réfugiée et une autre, autochtone, à se regarder sans rien dire pendant 4 minutes. Au cours de ces rencontres presque silencieuses, jalonnées de quelques signes, de quelques mots, de rires et de larmes, se crée un puissant lien d’humanité entre deux inconnu-e-s. Elles ont été filmées et sont visibles sur Internet (15).

Pourquoi ce travail est-il utile ?

Une prise de conscience collective est cruciale, pour des raisons éthiques évidentes, mais aussi parce que le racisme et les discriminations ne sont pas seulement des faits de société isolés : ils ont aussi une influence négative sur la cohésion sociale et la prospérité, avec des retombées en cascade sur l’ensemble de la population. Sans même parler des phénomènes de radicalisation et des extrémismes de tout type.

Il est donc important d’interroger les mécanismes qui, en nous-mêmes comme au sein de la société, ont facilité ce reniement de nos valeurs. La banalisation de certaines déclarations fait partie de ces mécanismes, de même qu’une tendance lourde à classer les gens dans des cases : genre, nationalité, couleur de peau, religion, etc. – tous éléments constitutifs de l’identité d’une personne, mais pas à l’exclusion des autres.

Renato Pinto
Analyse publiée en 09/2016 par Vivre Ensemble Education
Photo © Vivre Ensemble Education – Rencontre avec Soleiman (à dr.), réfugié syrien, lors d’une animation avec Vivre Ensemble Education.

(1) Le racisme est une « idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les « races » ». Ce peut être également un « comportement inspiré par cette idéologie » ou une « attitude d’hostilité systématique à l’égard d’une catégorie déterminée de personnes. » Source : www.larousse.fr
(2) Ce qui s’est produit avec les anciennes ministres française et italienne Christiane Taubira et Cécile Kyenge.
(3) Dixit la députée européenne Nadine Morano.
(4) BOURTON W., « Le racisme est devenu culturel », Le Soir, 21.10.15, p. 21.
(5) ORBAN A.-C., « Crise des réfugiés : le « shopping humanitaire » », Signes des Temps. Crise migratoire : au-delà des peurs, Pax Christi, novembre-décembre 2015, pp 4-5.
(6) Parmi les commentaires les plus abjects relevés et dénoncés dans la presse, on note entre autres « baiseur de chèvres », « gueule de singe », ou encore « dommage qu’il n’y en avait pas deux »…
(7) DORZÉE H., « Laisser hurler les loups », Imagine demain le monde, septembre-octobre 2016, p. 5.
(8) Ibidem.
(9) Exception notable pour France 3 Midi-Pyrénées, qui a publié sur son site internet un article intitulé : « Certains de vos commentaires sur facebook sur l’arrivée des migrants dans la région sont insupportables ». Lien raccourci : https://miniurl.be/r-18v5
(10) Commissariat général aux réfugiés et apatrides.
(11) Centre fédéral migration
(12) www.cire.be
(13) Les citations d’Amin Maalouf proviennent du livre Les Identités meurtrières, Éditions Grasset & Fasquelle, 1998, 189 p.
(14) Voir http://www.mag-ma.org/
(15) Lien raccourci : https://miniurl.be/r-18v9

En savoir plus :
Vivre Ensemble Education : 02 227 66 80 – info@vivre-ensemble.be

Laisser une réponse