Plaidoyer pour une pédagogie de la coopérationClés pour comprendreGestes pratiquesReportages

28 août 2017

Isabelle Peloux est directrice et enseignante à l’école du Colibri (France). Au quotidien, elle pratique la pédagogie de la coopération avec ses élèves. Elle la transmet aussi, via des formations pour enseignants et animateurs. Interview mêlant coopération et environnement, rencontre avec soi et avec l’autre, sens et apprentissages, émulation plutôt que compétition.

Comment apprendre à des élèves à coopérer et faire de la coopération un levier d’apprentissages ?

Pour coopérer, il faut tenir compte à la fois de nos besoins personnels et des besoins de l’autre, car chacun est dépendant de son entourage. Dans les besoins de l’autre, il y a aussi les besoins de l’environnement, dont nous sommes aussi dépendants. Coopérer, c’est apprendre à prendre tout cela en compte.
Pour ce faire, on apprend d’abord à écouter l’autre, à favoriser l’écoute active. Ensuite, on apprend à l’enfant à ressentir et à mettre des mots sur ses émotions : ce qu’il ressent, ce qui le construit… A formuler ses apprentissages aussi : ce que je comprends, comment j’ai fait dans ma tête pour apprendre et comment je le restitue. Cela l’invite à clarifier sa pensée. Enfin, l’enfant va partager avec d’autres sa stratégie mentale, le chemin qu’il a pris pour comprendre, pour résoudre. Ceux qui y arrivent disent aux autres « Moi, j’ai fait comme ça ». Comme l’imitation est l’apprentissage de base, les autres vont imiter mais en intégrant cette stratégie à leur façon d’apprendre, en faisant leurs propres connexions.

Selon le pédagogue Philippe Meirieu : « En classe, l’important n’est pas seulement d’apprendre, mais c’est d’apprendre ensemble ». Pour vous c’est un incontournable ?

En effet. L’apprentissage se fait dans le lien social. Cet apprentissage doit avoir une raison d’être et donner l’envie de le partager avec l’autre, de mieux rencontrer l’autre. En rencontrant mieux l’autre, on se rencontre mieux soi-même. De plus, l’école est un endroit spécifiquement fait pour l’apprentissage de la vie sociale. C’est là que pour la première fois, un enfant est confronté à rencontrer l’autre, même ceux qu’il n’a pas choisis, même celui qu’a priori il n’aime pas tellement. En famille, le groupe est beaucoup plus restreint et intime et l’enfant n’a pas la même posture. A l’école, on lui impose des personnes et des activités, on ne lui demande pas son avis.

Dans votre ouvrage L’école du Colibri (1), vous écrivez que les enfants rencontrent des difficultés dans le lien à l’autre. Pourquoi ?

Ce sont des difficultés principalement liées à la comparaison. Quand on travaille avec quelqu’un, on posera un jugement interne : l’autre y arrive mieux, est plus fort. De temps en temps, ça nous arrange. Parfois aussi, ça nous écrase et on va s’auto-juger mauvais. La comparaison à l’autre crée la principale souffrance chez l’humain. Comme on apprend beaucoup par imitation, la comparaison est pourtant incontournable. Il faut donc apprendre qu’on peut se comparer sans pour autant juger qu’il y a quelqu’un qui gagne et quelqu’un qui perd. On peut juste se rendre compte qu’on est différent… La convoitise, la jalousie, la rivalité sont propres à l’humain. Ce sont des mots qu’on n’ose pas utiliser ou qu’on utilise que dans des cas très graves.
A l’école, les enfants sont très confrontés à la comparaison. Même si l’enseignant veille à ne pas les mettre en compétition, ils vont se mettre en compétition eux-mêmes. Car la compétition, c’est comme tout. Il y a le bon côté : l’émulation, qui donne envie de faire mieux, de donner le meilleur de moi-même et qui va donc me faire grandir et m’élever. Et puis, il y a la comparaison négative, qui m’écrase. Quand l’enfant grandit, il va pouvoir se décentrer et mettre des mots dessus.

Une coopération qui n’est possible qu’à partir de l’âge de 7 ans …

Avant cet âge, l’enfant est centré sur lui-même. Il n’est pas ouvert au monde extérieur. C’est lié à son développement psychologique. Entre 0 et 6 ans, il remplit sa bande de données personnelle. Ca va continuer toute sa vie, mais une fois que la base est posée vers 7 ans, il va apprendre à faire avec les autres. Avant cela, il fait « ensemble à côté », mais pas « avec ». Le « avec » demande un décentrage, de se mettre à la place de l’autre.

La pédagogie de la coopération sort des rapports hiérarchisés conventionnels. Vous soulignez cependant l’importance du leader.

Si le mot « leader » est pris dans le sens anglais de « leadership », c’est-à-dire donner le meilleur de soi-même, alors oui, chacun a son leadership. On est tous amenés à être leader de quelque chose. Quand on travaille ensemble, on va mettre ensemble plusieurs leaders pour des compétences différentes. En cas de vide de compétence, il y aura compétition. Par contre, si on amène de la diversité, on se retrouvera dans la complémentarité. On travaillera ensemble pour se compléter, c’est du donnant-donnant. On est très différents dans nos compétences. Certains seront très à l’aise dans certains types de rôles, d’autres pas. Si il ne faut pas garder le même leadership indéfiniment, il ne faut pas non plus vouloir absolument que tout le monde remplisse tous les rôles.

Un conseil pour l’enseignant ou l’animateur qui fait ses premiers pas en la matière ?

La coopération, on ne peut pas la faire vivre aux enfants si on ne sait pas la vivre soi-même. Pour apprendre à contourner les difficultés, il faut les avoir vécues. Cela passe toujours par un éprouvé. L’éprouvé est la base de l’apprentissage. Quand on est en situation d’apprentissage avec des enfants, il faut soi-même, en tant qu’enseignant, repréciser sa pensée afin de la formuler au mieux. La reformulation, c’est la clé de voute de l’existence du dialogue social, du lien social… C’est un outil tant pour les enfants que pour les enseignants. Dans un contexte d’apprentissage, le rôle de l’enseignant, c’est de le faire faire aux enfants. Pour que ce soit les enfants qui parlent plutôt que les adultes.

Les enseignants travaillent souvent seuls. Comment initier la coopération au sein même des équipes éducatives ?

En créant des situations de liant : manger ensemble, favoriser l’informel… On ne fait pas de coopération sans liens. On ne fait pas non plus de la coopération pour faire de la coopération. Il faut qu’il y ait un projet, quelque chose à faire ensemble. La coopération est utile pour atteindre certains buts. Faire à plusieurs, cela permet d’amener d’autres idées, de faire des choses qu’on ne peut faire seul.

L’éducation à l’environnement, un beau levier pour pratiquer la coopération ?

Un levier indispensable ! Coopérer est un incontournable pour survivre sur cette planète. Tout seul, je ne peux pas vivre. Pour se nourrir, se vêtir… on est complètement interdépendants et dépendants du monde. Sur une planète aux ressources limitées et de plus en plus peuplée, il n’y a pas le choix, il va falloir coopérer. On va se serrer les coudes et on en est capables.

Vous êtes directrice et enseignante à l’école du Colibri (lire encadré). Un beau projet… sous cloche ? Comment l’adapter à d’autres réalités ?

Oui, on est sous cloche et on a beaucoup de chance. Néanmoins, on ne l’a pas fait exprès et on n’allait pas ne pas le faire à cause de ça ! De là où on était, la petite part qu’on pouvait faire, c’était celle-là, donc on l’a faite. On est comme toutes les niches, à savoir on est très regardés, donc parfois c’est pesant. On est comme toutes les niches, à savoir on apprend, donc quelques fois on se trompe. Et on essaie de l’ouvrir le plus possible, par exemple, en tirant nos élèves au sort et en essayant de diffuser ce que l’on fait le plus largement possible. Donc, nous faisons notre part du Colibri, mais nous n’avons aucune prétention à révolutionner le monde. On reste très humbles sur notre mission.
C’est certain qu’on est en milieu rural et pas dans des quartiers difficiles. Quand je travaille avec des éducateurs et des profs de quartiers difficiles, je leur dis que, nous, on est en pleine campagne, donc inutile de tenter de copier cet aspect-là. Par contre, ce qu’ils peuvent copier, c’est que quand on apprend à coopérer, il ne faut pas d’abord coopérer avec les autres, il faut d’abord coopérer avec soi-même. Et dans les quartiers difficiles, il faut d’abord passer un gros moment pour que les enfants et les jeunes apprivoisent d’être en paix avec eux-mêmes. Vous leur demanderez ensuite d’apprendre à coopérer. Tout ce qui est en lien avec la nature, la créativité ou l’art va permettre de construire des bases à l’intérieur pour ensuite aller en paix vers l’autre. Mais, il faut d’abord s’aimer soi-même, c’est la base.

Propos recueillis par Céline Teret
Dans le cadre du dossier « Coopérons » de SYMBIOSES (n°115, été 2017), magazine du Réseau Idée
Photos : Les Amanins

(1) L’école du Colibri : la pédagogie de la coopération, Isabelle Peloux et Anne Lamy, éd. Actes Sud, 2014. Découvrez-y tant des apports théoriques que des pistes d’outils pratiques.


FOCUS SUR L’ECOLE DU COLIBRI

L’école du Colibri a ouvert ses portes en septembre 2006, dans la Drôme (France). Elle accueille 35 à 40 élèves de primaire au cœur du centre agro-écologique des Amanins (co-fondé par Pierre Rabhi), sur un territoire de 55 hectares de nature et de terres cultivées.

« Avec la nature et l’espace dont nous disposons, nous ne manquons pas de sujets pour faire vivre ‘en vrai’ ce que les enfants apprennent en classe », explique Isabelle Peloux, directrice et enseignante principale. Ici, les enfants découvrent l’élevage, la transformation du lait en fromage, du blé en pain, ou encore les énergies et le recyclage. « Autant de démarches très concrètes en rapport avec le programme officiel. Les apprentissages du lire, dire, écrire, compter sont ainsi concrétisés dans des exemples réels, ce lien direct permet à l’enfant de donner du sens à ses apprentissages. Il peut comprendre très clairement que ce qu’il apprend est utile en dehors de l’école. » Isabelle Peloux souligne encore : « Il y a une conscience commune, tant des enfants que des adultes qui les entourent, qu’on est tous responsables de notre environnement. Pour les enfants, être entourés d’adultes cohérents, c’est la meilleure des éducations. »

A l’école du Colibri, la classe unique réunit des élèves du CP au CM2 (1ère à 5e primaire), suite à un tirage au sort (60 dossiers reçus en 2017 pour 8 places vacantes). La pédagogie de la coopération pratiquée ici au quotidien part du principe que « c’est en expliquant à un autre ce que l’élève a compris, qu’il l’intègre le mieux ». L’équipe éducative favorise cette dynamique, à l’aide de différentes pratiques et outils. La gestion mentale, d’abord, permettant d’apprendre à l’enfant comment il apprend. L’atelier philo, aussi, visant à apprendre à argumenter sa pensée pour la faire partager aux autres. L’éducation à la paix et à la citoyenneté fait également partie de la culture de l’école, passant par exemple par une heure de discussion hebdomadaire autour du vivre ensemble. Cette discussion a lieu en groupe, part des sujets proposés par les enfants et est animée par eux. Le temps « blabla » invite quant à lui à une discussion par deux, si nécessaire. En matière d’éducation à la paix toujours, différentes approches sont proposées par l’équipe enseignante pour apprendre à être en paix avec soi-même (gérer ses émotions au travers de jeux de clown et d’expression corporelle, par exemple), avec les autres (écoute active, médiation par les pairs…) et avec son environnement. « Le respect de l’environnement se vit principalement en transversalité. Les enfants suivent le rythme des saisons aussi bien dans leur assiette que dans la cour ou dans leur jardin potager. Ils expérimentent que la nature donne, leur fait du bien et qu’ils en ont besoin pour trouver la paix en eux. »

Une école qui, par ailleurs, accueille chaque année une poignée d’enfants en grande difficulté scolaire. « L’inclusion scolaire de ces enfants est une vraie réussite, ça les tire vers le haut, dans un milieu sécurisant et bienveillant, explique encore Isabelle Peloux. C’est aussi tout bénef pour les 30 enfants ordinaires, qui apprennent à faire avec l’inégalité dans la fraternité. Tout le monde est gagnant. »

C.T.

Plus d’infos : www.lesamanins.com/ecole

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