Quand des agriculteurs fabriquent eux-mêmes leurs outilsReportages

25 septembre 2017

Se réapproprier. Verbe pronominal et transitif, reprendre le contrôle de quelque chose, rendre à nouveau « propre », à soi. À côté de la réappropriation de son alimentation, de son habitat, de la biodiversité, pourquoi ne pas se réapproprier également les outils et les machines ? C’est ce que propose l’Atelier Paysan au monde agricole. Une sorte de « Farm Repair Café » mais pas seulement pour réparer : surtout pour concevoir et fabriquer. Condition de cette réappropriation ? On vous le donne en mille : fonctionner en accès libre, en « commun ».

François de Gaultier est ingénieur agronome et professeur à la Haute École de la Province de Namur (HEPN), à Ciney. En 2014, après cinq ans passés chez Nature & Progrès, il a initié la première formation d’enseignement supérieur en agriculture biologique en Wallonie, sous forme d’année de spécialisation. Fin avril 2017, il participe aux rencontres annuelles de l’Atelier Paysan, une société coopérative française. La revue Valériane l’a interviewé quarante-huit heures après son retour, pour apprendre de vive voix tout ce que cette coopérative a d’audace, de magie, de pertinence à nous offrir dans une réflexion sur les communs (menée par la revue Valériane depuis plusieurs numéros).

Un moment fort : « soudain, je suis devenu un faiseur »
« Pendant ces rencontres, il m’est arrivé une chose assez particulière. Durant les trois jours, l’essentiel des activités concerne le travail du métal. Il y a un espace d’initiation à la soudure, et autour, divers ateliers de fabrication d’outils spécifiques, d’un four à pain, et également un travail sur les machines de la ferme qui nous accueillait. Des triangles d’attelage ont été fabriqués pour une quinzaine d’outils de l’agriculteur sur place.
Le premier jour, je me suis donc rendu à l’initiation à la soudure. Je ne connaissais personne. On commence par un peu de théorie. Puis on passe aux gestes fondamentaux. Nous sommes deux par poste à souder. Ce n’est pas très compliqué : comment se placer, l’angle, les types de soudure, faire des soudures d’angle. Il y a des masques pour tout le monde, des gants, des tabliers en cuir. J’étais là, avec tout mon attirail, me demandant ce que j’allais bien pouvoir faire après ces quelques minutes d’expérience de soudeur seulement. Je vais donc trouver le formateur et lui demande ce que je peux faire, car tout le monde commençait à s’affairer sur diverses pièces, le chantier commençait. Il me demande quelles sont mes compétences. Je lui réponds que je n’ai jamais travaillé le métal, que je viens tout juste de faire l’initiation, que j’ai vingt minutes d’expérience. Et lui, il me dit : OK. Et il m’envoie souder une pièce qu’il venait de découper pour un triangle d’attelage. Mes premières soudures n’étaient pas au top, j’ai donc recommencé, puis à la seconde tentative, c’était bon, moyennant un petit point de consolidation du formateur. Esthétiquement, il y aurait eu à redire, mais c’était bien suffisant pour l’usage de la machine. Je venais donc de contribuer à une pièce qui allait être utilisée sur la ferme. Une demi-heure plus tôt, je n’étais nulle part, et là j’avais goûté à une reprise de maîtrise sur l’outil… Mon rapport aux machines était celui, disons, d’un prolétaire sans savoir-faire, dépendant de mes revenus si j’avais voulu acheter une machine. Et je me suis senti, tout d’un coup, devenu un « faiseur » en mesure d’agir sur cette nouvelle chose avec laquelle je n’avais auparavant qu’une relation de consommation. Ce que j’ai vécu, c’est surtout la parole de ce type qui m’a dit : vas-y, fais-le. Pas besoin d’appeler un spécialiste, tu es là, tu peux le faire… Et cela rejoint le principe que tous les autoconstructeurs connaissent : construire, c’est aussi se construire. Ou, en version jardinière, cultiver, c’est se cultiver. »

Valériane : En quoi consistaient ces rencontres ?

François : C’était un moment d’échanges, de travail et de « célébration » pour toutes les personnes touchées par cette société coopérative, dans une ferme en bio du côté de Valence. Ces rencontres, à tonalité festive, sont l’occasion de faire le point, de faire le bilan, de célébrer l’année écoulée. L’ambiance est à la détente et aux concerts en soirée. On y campe, il y a un chapiteau, deux librairies. La journée est consacrée à des ateliers techniques de fabrication, à des échanges et à des conférences. L’essentiel des participants sont des agriculteurs ou des futurs agriculteurs, qui ont participé à des ateliers de l’Atelier Paysan lors des années précédentes.

En deux mots, L’Atelier Paysan, qu’est-ce que c’est ? Que fait-il au quotidien ?

Il s’agit d’une SCIC – société coopérative d’intérêt collectif – qui s’appelait auparavant Adabio et qui a reprécisé son projet. Son objectif est de promouvoir, soutenir et faciliter l’autoproduction d’outils adaptés aux pratiques techniques et culturales de l’agriculture biologique. Il s’agit essentiellement d’outils agricoles tractés, par des tracteurs ou par des animaux, et poussés. Se sont ajoutés récemment des autofabrications dans le domaine du bâtiment agricole : fours à pain, poulaillers mobiles… L’Atelier Paysan organise des stages de fabrication d’outils, sur base de plans sous licence libre Creative Commons. Ces plans sont diffusés, améliorés, partagés par l’Atelier Paysan. Un comité d’utilisateurs valide les plans qui sont librement accessibles sur le site de la coopérative. On en dénombre aujourd’hui une soixantaine, déjà validés ou en cours de validation.

Lors des ateliers, les outils sont-ils intégralement fabriqués ou seulement conçus et initiés ?

Non, non, à la fin des ateliers, les agriculteurs repartent dans leurs fermes avec leurs outils terminés ! Pour donner un chiffre, cette démarche d’autofabrication permet de diviser par deux ou par trois le budget d’équipement agricole en maraîchage biologique. Tout est travaillé en métal. L’essentiel est fait en atelier. Certaines pièces spécifiques – par exemple, des pièces tournées – sont achetées via des commandes groupées. Bien sûr, il y a aussi des personnes qui travaillent seules, chez eux, à partir des plans diffusés librement, et certaines proposent des améliorations. C’est un véritable mouvement : l’Atelier Paysan propose des formations itinérantes avec son camion mobile et centralise l’expertise technique, mais il y a des personnes autour qui viennent régulièrement enrichir la démarche. C’est une sorte de cercle vertueux.

Concrètement, à la place d’acheter une pièce dans le commerce, l’agriculteur rémunère le service fourni par l’Atelier Paysan et les pièces, c’est cela ? Mais cela suffit-il à financer la coopérative ?

L’Atelier Paysan reçoit aussi des dons et des subventions régionales et européennes, en plus de ce que paie l’agriculteur pour la formation. Mais au-delà des chiffres, il y a une autre dimension importante, c’est que le paysan formé acquiert une technique et une connaissance de son équipement puisqu’il a contribué à sa conception. Il peut donc réparer son outil s’il tombe en panne, il peut aussi l’améliorer, l’adapter à ses besoins, pour travailler plus ou moins profond, par exemple. Cet outil devient une sorte de couteau suisse, il en a une maîtrise beaucoup plus complète qu’avec une pièce commerciale. En plus, le travail du métal n’est pas quelque chose de compliqué : soudure, découpe, assemblage, perçage… Il n’y a pas d’énorme prérequis.

Quelles sont les pièces les plus fabriquées par l’Atelier Paysan ?

Le cultibutte recontre beaucoup de succès. C’est un outil adapté à la production de légumes sur planches permanentes, c’est-à-dire en agriculture respectueuse du sol, sans labour. C’est l’avenir, tant en bio qu’en non-bio. Cet outil – cf. plan ci-contre – est destiné à travailler ces planches permanentes, avec des roues d’appui hors des planches, dans les passepieds comme on dit. En réalité, le cultibutte est un porte-outils sur lequel on peut mettre des dents, des griffes, des butteuses, des arracheuses, des sarcleuses. Il est très simple et très modulable mais de fabrication accessible, ce qui le rend très populaire.

Un outil peu connu du monde agricole traditionnel…

En effet. Un autre exemple est le triangle d’attelage, que les agriculteurs en conventionnel peuvent connaître. C’est une pièce qui vient s’ajouter à n’importe quel outil que l’agriculteur possède. Une partie femelle côté outil, et une partie mâle côté tracteur, permettent d’atteler en quelques secondes, sans même devoir descendre du tracteur. C’est donc un apport ergonomique pour le travail.

Dernière question sur la coopérative en elle-même : est-elle ouverte à l’extérieur des réseaux bio ?

Bien sûr. Elle est née dans le monde de la bio, car il y a une convergence de préoccupation, de réappropriation de l’outil comme on peut avoir une réappropriation des semences, des techniques, de l’autonomie, de la transformation… Mais n’importe quel agriculteur peut s’inscrire aux formations. Il y a une communauté de pratiques, d’échanges, mais qui n’est pas fermée sur l’extérieur.

Et toi, comment as-tu atterri à ces rencontres ?

J’avais assisté à deux reprises à des exposés de formateurs de l’Atelier Paysan. J’ai tout de suite senti qu’il y avait une convergence avec les initiatives que l’on connaît en Wallonie. On a un mouvement sur les semences, sur la bio, sur les circuits courts… Et c’est la même logique : se réapproprier ses moyens de production. Je voulais donc en savoir plus, dans l’idée de ramener une graine à faire germer ici. J’ai d’ailleurs demandé à l’Atelier Paysan s’ils étaient d’accord de venir en Belgique, et ils le sont ! Par ailleurs, je vois un lien avec mon travail actuel puisque je pense qu’il y a aussi un potentiel à développer ce type de démarches dans l’enseignement agricole technique, notamment en agromécanique.

Une république des savoirs et des objets
A priori, on n’aurait pas pensé aux machines agricoles comme exemples de communs. Pourtant, le projet de l’Atelier Paysan repose sur cette vision des objets et des savoir-faire comme ressources à partager et à gérer collectivement de manière libre.
« L’autoproduction encourage une société de la transparence et de l’ouverture. Elle participe de mettre en place une véritable république des savoirs comme des objets, dont la conception devient chose publique. Cette dynamique repose sur une pédagogie ambitieuse, généreuse et intégratrice. La transmission se fait, en effet, par un accompagnement adapté aux différentes réalités humaines. Le développement des technologies, des outils, des objets, des services, est adapté, approprié, au plus près des besoins des individus qui sont acteurs de leur satisfaction. »
Lire ADABio, ITAB, Guide de l’auto-construction. Outils pour le maraîchage biologique, décembre 2011, p. 22.

Élargissons le regard… J’ai lu que Fabrice Clerc, co-gérant de l’Atelier Paysan, a affirmé de manière un brin provocatrice que 50 % des machines agricoles ne servaient à rien. Est-ce une réalité ?

C’est une excellente question car cela nous amène à nous demander sérieusement de quels outils on a vraiment besoin en agriculture. À partir du moment où on achète une machine commerciale, elle n’est pas prévue pour une ferme particulière. Or toutes les fermes sont différentes, tous les agriculteurs sont différents. La machine, elle, est conçue de manière standardisée, avec beaucoup de potentiel, beaucoup d’options mais qui ne seront pas forcément utilisées. Par contre, lorsqu’on fabrique sa machine, avant de commencer, on se pose la question : de quoi a-t-on vraiment besoin, soi-même ? Qu’est-ce qu’on aime ? Quel type de légumes, de céréales on produit ? Quel est mon rythme de travail, la largeur de mes planches ? On se pose la question des réels besoins. Et on peut alors adapter un plan de machine disponible en libre à son cas précis.

Mais ce sont des outils assez spécifiques, uniquement destinés à des professionnels puisqu’ils sont prévus pour être tractés…

Il y a aussi des plans de poulaillers, des abreuvoirs, des mangeoires, une machine pour trier les semences, un four à pain… Cela a commencé avec des outils tractés mais il n’y a pas de limite à la réappropriation. Un autre concept génial est celui des serres sur rail, qu’on déplace d’année en année pour laisser le sol retrouver des conditions de plein air. C’est un système génialissime qui peut intéresser certains jardiniers, de même que des plans d’outils poussés, montés sur base d’un châssis de vélo : des bineuses, des sarcleuses, des herses… Ce sont des outils performants, modernes, avec lesquels on peut travailler des surfaces impressionnantes.

Cette volonté de fabriquer soi-même ses outils, est-ce un refus critique de la technologie, de la modernisation ? Quel est le point de vue de l’Atelier Paysan sur cette question ?

Aujourd’hui, la modernisation dans le monde agricole est toujours liée à de l’aliénation et à de l’endettement. L’aliénation, au sens où l’agriculteur devient dépendant, pour la machine qu’il achète, des compétences techniques de la firme commerciale privée, pour l’entretien, les pannes, les pièces de rechange, etc. Et l’endettement car l’achat de machines est un investissement à long terme. Pour l’Atelier Paysan, la modernisation ne doit pas être liée à l’aliénation et à l’endettement.

Dans une certaine mesure en tout cas… Car je suppose que l’objectif n’est pas non plus de tout réaliser par soi-même ?

Non, et de toute façon c’est impossible. Mais il s’agit de sortir de l’imaginaire d’une technique qui serait infiniment complexe, hors de notre compréhension et de nos besoins propres. Les machines conventionnelles achetées sont toutes liées à des nouvelles demandes qui ne sont pas celles des agriculteurs. On est dans une logique commerciale classique, exactement comme pour les voitures aujourd’hui. On devient dépendant d’un système technique qui comprend plein de choses qu’on n’aurait pas forcément choisies ! Options, entretiens, accessoires, pièces de rechange, clés spéciales, ordinateur intégré, etc. C’est exactement ce que l’on voit se poursuivre aujourd’hui avec les drones en agriculture, qui servent avant tout le commerce du big data, et le commerce de drones. Cela nous lie à une firme privée, à un suivi, c’est de l’aliénation. Rien de tout cela n’est personnalisé, au contraire de la démarche d’autofabrication qui fait naître un outil sur une ferme, pour une ferme avec ses besoins précis. À partir des communs que sont les plans et les processus de fabrication, les savoir-faire, une communauté d’autoconstructeurs peut s’approprier une ressource qui est ici technique.

Y a-t-il des critiques autour de l’initiative ?

Disons qu’on va retrouver dans ce mouvement les mêmes personnes qui sont déjà dans l’esprit de la réappopriation des semences, des circuits de commercialisation… C’est pour le moment un mouvement fertile dans son monde. On est encore dans un groupe sociologique restreint, animé par cet esprit de réappropriation.

Mais comme cela concerne les outils et les machines, le potentiel d’ouverture vers l’extérieur n’est-il pas plutôt prometteur ?

Oui, j’en ai l’intuition. Mais j’aimerais mettre cela à l’épreuve, et le tester dans l’école où j’enseigne. Les jeunes sont passionnés de technique, de technologie. Ils aiment cela et j’apprécie ce côté passionné. Je crois donc que fabriquer des outils à tracter pourrait leur parler davantage, en tout cas à un plus grand nombre, par exemple, que de faire ses semences soi-même ou de retrouver des légumes anciens… Mais c’est à vérifier. En France, l’Atelier Paysan collabore déjà avec des lycées agricoles. En fait, de façon générale, on devrait en Belgique davantage familiariser les enfants et les jeunes aux processus techniques qui font notre quotidien. En France, je pense que le système éducatif a davantage intégré cela aux apprentissages. Cela fait partie de notre vie. Les algorithmes, même, sont aussi des « outils » qu’il serait sain et utile de mieux maîtriser collectivement.

Interview de François de Gaultier, autour de l’Atelier Paysan, par Guillaume Lohest
Photographies de François de Gaultier et de l’Atelier Paysan
Article publié dans Valériane n°126, juillet-août 2017

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