La force de l’investissement citoyenReportages

13 août 2018

La commune de Forest, le croiriez-vous, ne comptait qu’un seul magasin bio sans aucun produit frais, ni produits en vrac ! Contrairement à sa voisine plus « bobo » de Saint-Gilles qui en est saturée… Manquait donc un vrai lieu de vie dans cette jolie commune jeune et verte. La coopérative Bloum veut proposer une alternative aux amateurs de bio et de local. Rencontre avec Christine Stanczyk, cheville ouvrière du projet.

La coopérative à finalité sociale Bloum est née officiellement il y a un peu plus d’un an ; les actes ont été signés le 8 décembre 2016 ; elle a installé son magasin rue des Alliés à Forest et ne demande qu’à laisser grandir son projet de quartier, essentiellement axé sur la fourniture, à prix modiques, de produits bio et locaux.

« L’idée a germé, il y a quatre ans environ, explique Christine, quand j’ai vu un magasin bio de produits en vrac ouvrir à Anvers. J’ai rêvé d’en avoir un semblable à Forest, sans nécessairement penser que ce serait moi qui devait le faire, ce qu’une amie m’a pourtant aussitôt proposé. Le temps passant, comme j’étais par ailleurs en transition professionnelle, je me suis dit : « Christine, au fond, pourquoi pas ? » Je venais du domaine culturel et je voulais évoluer vers l’environnemental… »

Un modèle inspiré par l’Allemagne

« Ayant déjà contribué au lancement d’un GASAP, je me suis orientée vers un projet coopératif, BEES Coop étant déjà en phase de lancement à Schaerbeek, poursuit Christine Stanczyk. J’ai donc activement cherché d’autres coopérateurs, bon nombre d’entre eux venant naturellement du GASAP. Celui-ci ne proposait que des légumes alors que la volonté, à travers cette nouvelle coopérative qui appartiendrait à tous les habitants du quartier, serait de mettre à disposition la gamme complète de produits alimentaires et domestiques qu’on trouve ordinairement en épicerie… Différents coaches nous ont aidés et c’est dans ce cadre que Henning Mellin nous a parlé d’une coopérative qu’il connaissait à Kiel, en Allemagne. Widerhaken fut créée, il y a plus de vingt-cinq ans, pour permettre l’accès à tous à une alimentation bio ; son succès – elle compte aujourd’hui six cent cinquante membres – lui a même permis de se lancer dans l’importation de café… C’est une des coopératives allemandes que nous avons visitées ; nous avons passé quatre jours en Allemagne pour analyser en détail leur fonctionnement. D’emblée, notre volonté fut de rester petits, nous avons cent mètres carrés de magasin, contre six cents en ce qui concerne BEES Coop, par exemple… Nous n’avons donc pas opté pour la solution consistant, comme BEES Coop, à demander des prestations à nos coopérateurs : cinq cents coopérateurs – notre break even idéal – travaillant trois heures par mois auraient représenté dix « équivalents temps plein », ce qui n’était pas utile dans notre cas, vu notre espace. Avec les marges très basses que nous souhaitons maintenir, les coopérateurs auraient dû acheter beaucoup trop pour que notre projet soit en équilibre… Le modèle du bénévolat pour tous ne fonctionne donc pas à notre échelle ; de plus, notre expérience du GASAP nous a montré la difficulté que représente la formation de tout ce petit monde aux tâches à réaliser. Enfin, contrairement à BEES Coop, Bloum doit se débrouiller avec zéro subvention : rien de la Région et rien de la Commune, même si leur soutien moral nous est quand même acquis. Et, quoi qu’il en soit, un projet comme Bloum doit être viable, à moyen terme, sans aucune aide, d’où qu’elle vienne… »

Développer bénévolement un projet pour le quartier

« Sur la base de notre voyage en Allemagne, continue Christine, nous avons diffusé une première information dans le quartier afin de recruter d’autres coopérateurs qui accepteraient de lancer le projet avec nous. Nous étions alors au mois de juin 2015 et avons alors mis sur pied différents groupes : communication, épicerie, finances, etc. Une petite dizaine de personnes travaillèrent régulièrement sur le projet, en fonction de leur temps et de leurs compétences… Nous avons commencé par de gros achats groupés, une fois par mois, des produits en vrac distribués dans un garage ; pas de frais, évidemment, mais nous avions déjà un peu de tout. Nous avons rapidement atteint les limites de ce mode de fonctionnement et, en scrutant les lieux vides du quartier, j’ai repéré un rez-de-chaussée dans la rue des Alliés. Nous avons passé une convention d’occupation précaire avec un loyer très modéré – et déjà beaucoup travaillé pour rendre le lieu utilisable -, ce qui nous a permis de ressembler davantage à un magasin, en continuant les achats groupés pour le frais – légumes, fromages, laitages, etc. – et en ouvrant deux jours par semaine pour tout ce qui était sec et non périssable.
Nous avons continué comme cela pendant huit mois, puis une coopératrice nous a annoncé son déménagement ! Elle habitait un rez-de-chaussée commercial qui avait été aménagé en appartement, un peu plus haut dans la même rue. Nous nous y sommes installés en juin 2017 et avons directement décidé d’ouvrir tous les jours mais dans des horaires un peu spéciaux puisque nous fonctionnions toujours avec des coopérateurs bénévoles : de 16 à 19 heures en semaine, et de 10 à 13 heures le samedi. Nous sommes en train d’installer un espace de stockage réfrigéré, économe en énergie. Trouver rapidement la solution technique optimale est une gageure pour une « structure organique » de bénévoles sans grands moyens. Mais nous y arrivons toujours… »

Le fonctionnement de la coopérative

« La coopérative prend une marge très faible sur les produits qu’elle vend, dit Christine Stanczyk ; grosso modo, cette marge couvre juste les pertes. Investissements et coûts fixes doivent donc être pris en charge par les coopérateurs, par le biais d’une part qu’ils achètent à leur entrée – cent euros par adulte dans le ménage, déductibles d’impôt et remboursables en cas de départ – et par le biais d’une cotisation de dix euros qui est acquittée mensuellement pour pouvoir acheter dans le magasin. Nous proposons aux sceptiques une carte de membre à l’essai d’un mois, juste le temps de se faire une idée… Ceux qui émargent au CPAS sont exemptés de cotisation. Attention ! Que quelqu’un achète sans être coopérateur représente, vu nos marges, une véritable perte ; disons que c’est un peu notre budget publicitaire… Dans les coopératives que nous avons visitées en Allemagne, la cotisation mensuelle est fixée à un minimum de seize euros mais les marges bénéficiaires sur les produits sont encore plus basses que les nôtres – entre 1,10 et 1,15 % ! Ceux qui achètent régulièrement chez nous trouvent rapidement leur avantage. Nous sommes, pour le moment, à cent cinquante coopérateurs ; il est clair que plus nous serons nombreux, plus la coopérative sera à l’aise financièrement. Nous avons engagé une personne, Amélie – qui a la fonction de gestionnaire -, et nous souhaitons en engager rapidement une deuxième, sous le statut d’article 60 par exemple. Etre trois cents coopérateurs à la fin de l’année 2018, ce serait bien ; cinq cents, ce serait vraiment l’idéal. D’ici là, les coopérateurs bénévoles devront continuer à se mobiliser… »

Bien plus qu’un simple magasin…

« Nous voulons développer un lieu d’achats de base très local, affirme Christine, nous comptons donc sur les habitants du quartier ou sur des gens qui ont des raisons de passer régulièrement par la commune de Forest. Bloum, c’est bien plus qu’un magasin, c’est un véritable projet de quartier où les gens se rencontrent, échangent et se parlent. Notre coopérative à finalité sociale veut donc développer d’autres activités mais nous n’avons malheureusement pas encore la ressource humaine et les moyens financiers pour le faire ; nous pensons à des ateliers culinaires, des actions de réduction de déchets, des contacts étroits avec des producteurs locaux, etc. Nous voudrions sensibiliser le public au « zéro emballage » et trouver de solutions de non-emballage comparables à ce que fait Tante Olga, du côté de Cologne, en Allemagne toujours – voir : www.tante-olga.de.
Le lien producteur – consommateurs nous tient à cœur ; nos légumes viennent, en grande partie, de producteurs du Pajottenland, de chez De Groentelaar à Pepingen, essentiellement… Etant petits, nous ne pouvons pas leur acheter de quantités énormes ; un équilibre doit donc être trouvé car si nous soutenons ces petits producteurs, eux nous soutiennent aussi. Nous pensons bien à collaborer avec BEES Coop, par exemple, mais il est souvent plus aisé pour nous d’aller dans le Pajottenland, à quinze kilomètres de chez nous, que de traverser la ville pour aller à Schaerbeek. La proximité est une chose souvent très relative. Nous travaillons aussi avec Maarten Van Gool, de Glabbeek près de Tirlemont, et Stijn Deroeck, un maraîcher de Lierre, près d’Anvers, que j’avais rencontré via mes contacts culturels. Les réseaux personnels sont souvent prépondérants quand un projet débute. Multiplier les fournisseurs ne ferait que diviser les quantités restreintes dont nous avons actuellement besoin… Une entreprise de travail adapté de la commune nous livre aussi des chicons ; nous voulons développer des relations avec le monde associatif et les commerçants locaux. Nous privilégions toutefois clairement le bio par rapport au local, même si nous voulons évidemment les deux à la fois… »

Pas de viande chez Bloum !

« Nous avons longuement débattu en ce qui concerne la viande, explique encore Christine Stanczyk – personnellement, je suis végétarienne depuis trente ans -, les avis étant très partagés à ce sujet. Nous avons donc sondé nos coopérateurs par courrier – la coopérative fonctionne sur le modèle une personne, une voix -, en acceptant le fait que si une majorité le décidait, nous en vendrions mais – c’était précisé dans le sondage – uniquement surgelée car nous ne sommes pas équipés pour être bouchers. Près de 60 % des coopérateurs ont répondu négativement ; de plus, une partie de ceux qui souhaitaient que nous en vendions demandaient de la viande fraîche. Pas de viande donc chez Bloum, nous n’en avons ni la volonté, ni vraiment les moyens…
Notre pain vient de chez Agribio mais aussi de chez Hopla Geiss, une boulangerie bio de Saint-Gilles qui nous livre à vélo. Notre gamme d’épicerie est désormais complète même si j’aimerais bien diversifier la gamme de fromages, par exemple. Nous devons pour cela, être suffisamment nombreux dans la coopérative et atteindre un turn-over suffisant des produits qui permette une bonne diversification. Nous travaillons essentiellement avec des grossistes qui font de l’excellent travail, rendant très confortable celui du détaillant. Mais entretenir une relation, un contact direct avec un producteur reste cependant une chose incomparable, malgré ce problème de logistique déjà évoqué qui est d’autant plus embêtant que la structure est petite. Pour ce qui est des fromages, je compte investiguer personnellement en direction des Ardennes et chercher d’autres moyens pour acheminer ces précieuses denrées vers Bruxelles… »

Dominique Parizel
Article publié dans Valériane n°130 (mars-avril 2018), la revue de Nature & Progrès Belgique

En savoir plus :
Bloum – épicerie bio et coopérative
174, rue des Alliés à 1190 Forest (Bruxelles)
info@bloum.be – www.bloum.be

Laisser une réponse