« La thérapie, c’est l’action »Clés pour comprendreReportages

19 novembre 2018

Professeur de droit international à l’UCL et actif sur la scène mondiale en matière de droit à l’alimentation durable, Olivier De Schutter sillonne salles de conférences et estrades universitaires pour rendre compte de l’état du monde. Ce lanceur d’alerte partage son combat pour tenter de faire bouger les lignes. Un combat résolument nourri par l’action.

Catastrophes, crises, et plus récemment « effondrement » (1)… Face aux discours alarmants et alarmistes sur l’état actuel du monde, comment aborder l’avenir avec les publics que vous rencontrez ?

« Les messages catastrophistes viennent très spontanément à l’esprit, parce que les courbes sont toutes extrêmement inquiétantes et les indicateurs sont tous au rouge. »

Lorsqu’on travaille sur les questions liées à la sécurité alimentaire, aux changements climatiques, à l’épuisement des ressources, les messages catastrophistes viennent très spontanément à l’esprit, parce que les courbes sont toutes extrêmement inquiétantes et les indicateurs sont tous au rouge. Pendant des années, j’ai donc pensé que le discours appelant les gens à se réveiller parce que nous allions vers la catastrophe pouvait être efficace pour mobiliser. En quelque sorte, fouetter leur énergie et faire prendre conscience de l’urgence d’agir. Peu à peu, au fil de mes conversations, conférences, réactions reçues par les étudiants et les publics auxquels je m’adressais, j’ai réalisé que cette manière de parler de l’avenir était contre-productive.

Comment êtes-vous arrivé à ce constat qu’il est contre-productif d’opter des messages catastrophistes?

ll y a plusieurs motifs à cela. Le premier, le plus important, c’est que les gens ont tellement peur qu’ils passent rapidement à autre chose en essayant de regarder ailleurs, parce qu’ils ont l’impression que le défi est trop important pour être relevé par eux. Il leur est psychologiquement pénible de s’investir dans ces sujets parce que cela va continuer à nourrir leur anxiété. Le discours catastrophiste est en même temps démobilisateur, paradoxalement. Le militant environnementaliste américain George Marshall en parle dans son ouvrage « Le Syndrome de l’autruche » (2) au sujet des changements climatiques.

« Le risque environnemental est filtré très différemment par les personnes selon leur statut »

Par ailleurs, le psychologue Dan Kahan met quant à lui en avant l’idée que les informations relatives à l’environnement, à l’épuisement des ressources, aux changements climatiques, au risque environnemental, etc. sont perçues et comprises de manière très différente selon notre statut socio-économique et selon la conception du monde de chacun. Les uns ont une conception très méritocratique et hiérarchique du monde, les autres ont une conception beaucoup plus égalitaire, axée sur la justice sociale, l’empathie. Ce que nous montre Dan Kahan, c’est que le risque environnemental est filtré très différemment par les personnes selon leur statut. Est-ce qu’elles ont à gagner ou à perdre du risque environnemental ? Si elles ont tout à perdre d’intégrer ce risque environnemental parce qu’elles font partie d’une élite et si elles ont l’impression que le monde tourne bien pour elles, ces personnes vont comprendre ces informations mais elles ne vont pas les traiter. Dan Kahan montre combien nous sommes inventifs quant il s’agit d’écarter les informations qui dérangent. Le titre du film d’Al Gore « Une vérité qui dérange » (3) est, de ce point de vue là, très bien choisi. Nous avons dans nos cerveaux des protections qui se mettent en place lorsqu’on est interrogé dans les privilèges dans lesquels on est, dans nos modes de vie, etc.

« Les gens, de manière généralement inconsciente, ont des barrières de protection qui font que le message ne leur parvient pas vraiment. »

Pour toutes ces raisons, je crois que j’ai commis une erreur pendant des années à parler des catastrophes qui s’annoncent et qu’au fond, les gens, de manière généralement inconsciente, ont des barrières de protection qui font que le message ne leur parvient pas vraiment.

Du coup, vous avez misé sur les initiatives locales, plus ancrées dans l’action et plus optimistes.

Oui. Progressivement, je suis arrivé à la conviction qu’il fallait donner des raisons d’espérer au public, aux étudiants auxquels je m’adresse. La philosophie qui imprègne un film comme « Demain » (4) est celle que j’ai adoptée au cours des cinq dernières années. C’est-à-dire donner aux gens l’opportunité de comprendre qu’ils peuvent devenir acteurs de changement, que les choses peuvent être faites à leur échelle, qu’au sein de la famille, de l’école, de l’entreprise, dans leur environnement immédiat, ils peuvent agir et changer les choses en pratiquant une forme de micro-politique. Il ne faut pas nécessairement prendre le pouvoir pour changer la société. On peut changer la société en prenant des initiatives là où on peut peser, en posant des questions, en s’associant à d’autres pour mettre sur pied des projets… J’ai pas mal exploré tout le potentiel des Initiatives de Transition (5) en matière d’énergie, d’alimentation, de mobilité…

« En même temps qu’on construit ces coopératives d’énergie citoyenne et qu’on développe ces potagers collectifs dans les villes, on a des politiques macro-économiques qui sont totalement irrationnelles au regard de l’épuisement des ressources, des inégalités qui croissent, des grandes entreprises qui détruisent la planète en toute impunité. »

Mais j’arrive maintenant aux limites de cette approche, car je constate que les personnes qui s’investissent dans ces initiatives et actions locales ont tendance à se désintéresser de la politique, de l’environnement sociétal plus large. En effet, en même temps qu’on construit ces coopératives d’énergie citoyenne et qu’on développe ces potagers collectifs dans les villes, on a des politiques macro-économiques qui sont totalement irrationnelles au regard de l’épuisement des ressources, des inégalités qui croissent, des grandes entreprises qui détruisent la planète en toute impunité. Tous les leaders qui s’accommodent de ces situations ou en sont complices, ne se sentent pas menacés par les potagers collectifs et les coopératives d’énergie citoyennes. Ils ne voient pas leur position remise en cause et les leviers principaux restent pourtant entre leurs mains…

Après avoir tâté les limites des messages catastrophistes, d’abord, puis des initiatives locales, quelle approche privilégiez-vous aujourd’hui ?

« La question du contrôle des grandes entreprises, des grands intérêts économiques, avec un lobbying extrêmement efficace exercé sur les politiques doit à mon sens devenir une priorité dans la lutte contre la dégradation environnementale. »

Je suis maintenant convaincu qu’il faut identifier les mécanismes qui font obstacles à un changement sociétal. Ces mécanismes sont nombreux et variés. Je pense par exemple au syndrome dit « Kitty Genovese », du nom de cette femme assassinée aux Etats-Unis dans les années 60 alors que des dizaines de témoins ont entendu ses cris. Personne n’est venu à son secours parce que chacun se disait que d’autres pouvaient agir. J’ai l’impression qu’on est un peu dans cette situation. Les gens n’arrêtent pas de signer des pétitions, d’en appeler à ce que l’on bouge, à ce que le politique s’empare de la question. Ces appels sont une manière aussi de dire que c’est aux autres de faire les choses, que nous ne pouvons pas agir nous-mêmes.
La question du contrôle des grandes entreprises, des grands intérêts économiques, avec un lobbying extrêmement efficace exercé sur les politiques doit à mon sens devenir une priorité dans la lutte contre la dégradation environnementale. Les entreprises promettent aux politiques des solutions technologiques qui vont prétendument être la clé pour sortir de la situation présente. Elles promettent de produire avec des économies d’échelle considérables et donc de proposer des biens de consommation de masse à un prix moindre. Ces entreprises, parce qu’elles portent de tels arguments, ont l’oreille du politique. C’est une captation du pouvoir politique par les acteurs économiquement dominant. Or, ne pas démocratiser la prise de décision explique qu’on n’avance pas assez vite sur certaines questions, comme la transition écologique. Donc, je suis maintenant dans cette phase : plus de 10 ans après le lancement des Villes en Transition, c’est maintenant qu’il faut se poser la question du politique et du lien à établir entre l’action citoyenne à l’échelle locale, d’une part, et les questions plus macro à l’échelle sociétale, d’autre part.

C’est aux citoyen·ne·s et à la société civile de faire pression sur le politique ?

« C’est démocratiser la société qu’il faut faire, redonner aux gens le goût de l’action publique. »

On est dans une situation où les manières de militer des années 70 et 80, à travers les partis politiques, les syndicats, les ONG, se sont essoufflées. Les mouvements sociaux aujourd’hui ne passent plus par ces groupes institutionnalisés. Le défi, c’est comment faire pour que cette énergie citoyenne, qui ne veut plus être captée par ces acteurs institutionnels, puissent malgré tout être mobilisée pour accélérer la métamorphose qu’il nous faut créer. Ma réponse est qu’il faut démultiplier les instances de démocratie participative. Elles peuvent prendre différentes formes, les panels de citoyens tirés au sort aux consultations populaires, en passant par des ateliers de participation citoyenne. Il existe toute une série de dispositifs pour que les gens fassent de la politique sans devenir des politiciens, pour qu’ils soient investis dans la vie politique au-delà de leur rôle comme électeurs. Pour qu’ils puissent obliger les politiques à rendre des comptes. Pour qu’ils fassent des propositions permettant d’élargir l’imagination politique. Je pense que c’est démocratiser la société qu’il faut faire, redonner aux gens le goût de l’action publique, au-delà de la construction de projets locaux qui intéressent le quartier immédiat.

C’est aussi inviter à œuvrer pour le bien collectif et redonner un esprit collectif qu’on aurait perdu avec le temps?

« La reconnaissance de l’interdépendance, c’est une manière de montrer que la société est complexe et qu’on ne peut pas changer un petit aspect de cette société sans s’intéresser à tout ce qui nous entoure. »

En effet. Au cours du 18e et 19e siècle, la mode était à l’indépendance, à la recherche d’une autonomie. Aujourd’hui, on aurait besoin de l’inverse, d’une déclaration d’interdépendance. Chacun doit reconnaître que la recherche de son autonomie et de sa capacité à construire ses propres solutions, pour sa famille et son entourage immédiat, doit aller de pair avec la reconnaissance que nous sommes tous dans le même bateau et qu’il faut déverrouiller des obstacles à l’échelle de la société entière. Prendre conscience de ce que nous sommes interdépendants, de ce que nous partageons un destin commun, me semble très important. D’autant que les changements à l’échelle sociétale appellent très souvent des changements dans différents secteurs à la fois. On ne va pas réussir à changer les modes de production agricole sans que les modes de consommation évoluent. On ne va pas réussir à aller vers la non violence dans le discours public sans que l’idée de bienveillance ne percole dans les écoles dès la maternelle. La reconnaissance de l’interdépendance, c’est une manière de montrer que la société est complexe et qu’on ne peut pas changer un petit aspect de cette société sans s’intéresser à tout ce qui nous entoure.

Quel regard portez-vous la collapsologie et l’effondrement ?

« Au moment où les effondrements seront encore plus visibles, je veux pouvoir me dire que j’ai fait tout ce qu’il m’était possible de faire pour l’éviter. Ca donne du sens à la mobilisation. »

Je suis partagé car les réactions auxquelles donne lieu ce discours sont assez variées et on ne peut pas les mettre toutes sur le même plan. Au départ de l’idée d’effondrement inévitable, certains ont des attitudes « survivalistes », cherchant à préserver leur propre capacité à résister au choc qui s’annonce, y compris par des solutions égoïstes. Ces attitudes peuvent donc être extrêmement problématiques. Et par ailleurs, on a aussi des gestes de solidarité formidables et de construction de solutions où, au contraire, se manifeste l’altruisme le plus désintéressé. Donc, le spectre des réactions qu’ont les gens face à ce discours d’effondrement inévitable est trop large pour qu’on puisse porter un jugement d’ensemble.
Une manière de comprendre ce mouvement est de comparer ce message de collapsologie à un message par rapport à la mort. La mort, nous savons qu’elle va nous arriver. Il est tentant de repousser cette pensée anxiogène mais quand on arrive à maturité, on peut prendre la mort avec sérénité, en se disant que c’est l’aboutissement de la vie. Ca donne alors tout son sens à la vie. Ce n’est pas parce que la mort est au bout que la vie ne mérite pas d’être pleinement vécue. Au contraire, c’est parce qu’on n’est pas éternels qu’on est encouragé à faire quelque chose d’intéressant de sa vie. Pour ma part, c’est ainsi que je vis ce message de l’effondrement. Cela me donne de l’énergie plutôt que cela ne me démobilise. Au moment où l’effondrement, même les effondrements – car je préfère le mettre au pluriel – seront encore plus visibles, je veux pouvoir me dire que j’ai fait tout ce qu’il m’était possible de faire pour l’éviter. Ca donne du sens à la mobilisation.

Travailler sur ces questions faisant état d’un monde en crise et constater que les lignes bougent difficilement, cela doit être minant parfois. Comment le vivez-vous ?

Je crois que toutes les personnes qui travaillent sur ces questions sont menacées de dépression, évidemment. C’est extrêmement anxiogène et inquiétant. Mais la thérapie, c’est l’action. Dans le chef des scientifiques et climatologues que je vois autour de moi, je constate qu’ils deviennent souvent des militants, car c’est la seule façon pour eux de sortir de ce climat anxiogène dans lequel ils baignent.

Propos recueillis par Céline Teret
Interview réalisée dans le cadre de la rédaction du dossier « Quelle place aux émotions » (n°121, automne 2018), du magazine SYMBIOSES

(1) L’étude de l’effondrement, autrement appelée collapsologie (de l’anglais collapse), annonce l’idée que notre civilisation se dégrade peu à peu et meurt, suite à une interconnexion de toute une série de crises. Lire à ce sujet l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer : petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, éd. Seuil, 2015. Les auteurs expliquent cette notion d’effondrement comme un processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis à un coût raisonnable à une majorité de la population par des services encadrés par la loi.
Lire aussi l’article « Effondrement, un mot qui ne ment pas »
(2) Ouvrage Le Syndrome de l’autruche : pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique, de George Marshall, éd. Actes Sud, 2017.
(3) Documentaire Une vérité qui dérange, 2006.
(4) Documentaire Demain, 2015.
(5) Lire l’article « Les chemins de la transition »

2 commentaires sur “« La thérapie, c’est l’action »”

  1. FAMEREE dit :

    Question, je résume : c’est le mal-être qui motive à devenir militant? C’est assez humain, mais c’est toujours dans la dualité? Est-ce encore quelqu’un qui sait ou qui croit savoir qui vient prêcher ce qui est bien?
    La vraie révolution, n’est-ce pas une révolution intérieure, personnelle, non duale, qui se fait seul à moins de recourir à un gourou?

  2. je peux le publier sur notre site ?bien sur avec votre lien?
    Kitty de Bruin site web entransition.fr

Laisser une réponse