Comment c’est en train de changer (1) : Trump, les gilets jaunes, Antigone et l’effondrementClés pour comprendreFocus

22 mars 2019

Le monde est en train de basculer. Pour ceux qui partagent cette évidence, il est indispensable d’échanger des vécus, des horizons, des pratiques, des idées, des récits et même des émotions. Les regards portés sur tout ce qui est en train de changer peuvent être variés voire contradictoires, car l’avenir est plus que jamais incertain. Cette rubrique issue de la revue Valériane explore l’envers des ruptures et navigue dans les incertitudes. Premier volet : une esquisse de quelques phénomènes dans ce qu’ils ont de nouveau…

Il y a trois ans, une intuition a pris dans ces colonnes la forme d’un questionnement. “Pourquoi les gens ne changent-ils pas ?” (retrouvez-les ici), nous demandions-nous. Proposer un petit tour de cette interrogation a été, à la fois, passionnant et frustrant. Passionnant, parce que chaque angle d’approche amenait son lot de réponses et pouvait nous aider à comprendre plutôt qu’à condamner. Comprendre les individus que nous sommes, nous qui avons du mal à accepter de déranger nos certitudes, nos habitudes qui sont parfois serties dans nos identités les plus profondes. Certitude qu’on trouvera toujours bien une solution technologique, habitude de prendre sa voiture par exemple. Comprendre aussi les récits qui fondent nos sociétés et les croyances qui alimentent la confiance collective. Progrès, croissance, développement durable. Comprendre les verrous sociaux et techniques qui paralysent nos institutions. Comprendre, en un mot, que l’inertie de nos sociétés est systémique et complexe. Et ce fut très frustrant parce que chacun est resté sur sa fin. De nombreuses personnes m’ont interpellé suite à cette série d’articles. Passionnées mais frustrées. Comme moi. C’est bien beau de décrypter les mécanismes, mais comment faire en sorte que ça change quand même ?

Trois ans ont passé, et la longue période du statu quo semble aujourd’hui s’être achevée. C’est en train de changer. Le monde bascule dans une nouvelle ère avec une telle évidence que seuls quelques irréductibles ou quelques fous peuvent encore l’ignorer. Mais si l’inertie était un phénomène complexe à analyser, le basculement en cours l’est tout autant. Les gens changent peut-être rarement d’eux-mêmes, mais “ça” change. Qu’est-ce que “ça” ? L’ambition de cette nouvelle série de réflexions est de tenter d’y voir un peu plus clair.

Des ombres sur les démocraties

Un mouvement qu’on pensait irréversible est en train de s’inverser. Après Trump aux États-Unis, après Salvini en Italie, c’est le Brésil qui vient de placer au pouvoir un dirigeant dont la conception de la démocratie semble très rudimentaire. Jair Bolsonaro est sexiste, raciste, nationaliste, homophobe. Il n’a que faire des droits humains fondamentaux. Quand on fait le compte, parmi les grandes puissances économiques ou démographiques mondiales, quels pays ne sont pas encore aux mains de l’ultra-droite ou de l’extrême-droite ? Ni la Russie, ni les USA, ni le Brésil, ni l’Inde, ni la Chine, ni l’Italie… La France et l’Allemagne connaissent une montée des nationalismes. Reste le Canada, l’Espagne, le Royaume-Uni, mais ce dernier a décidé de quitter l’Union Européenne qui ne fait plus rêver. La démocratie semble s’effriter.
Les processus électoraux donnent le pouvoir à des dirigeants autoritaires qui, en outre, ne prennent pas au sérieux le réchauffement climatique ou l’extinction de la biodiversité. La tendance, en tout cas au niveau des États, est au déni et au repli. Selon l’historien Jean-Baptiste Fressoz, on assiste à la montée d’un carbo-fascisme. Le nationalisme se combine à une négation totale des enjeux écologiques : “les partis de droite dure, trop vite rangés sous l’étiquette inoffensive de «populiste», sont de véritables catastrophes environnementales.” (1) Ainsi Trump est-il sorti de l’accord de Paris, tandis que Bolsonaro s’apprête à le faire. Le président brésilien élu souhaite par ailleurs exploiter davantage la forêt amazonienne pour booster le développement économique du pays des agro-carburants.

Dans un récent ouvrage intitulé “Où atterrir ?”, Bruno Latour analyse l’élection de Donald Trump comme le symptôme d’un repli des classes dirigeantes face à la perspective des catastrophes climatiques et de l’épuisement des ressources. L’élection de Bolsonaro au Brésil, la tendance des gouvernements d’extrême-droite à nier le réchauffement climatique, le laxisme envers l’évasion fiscale, la tendance globale à édifier des murs et à freiner l’immigration semblent confirmer cette intuition.
“Devant la menace, on aurait décidé, non pas de lui faire face, mais de fuir. Les uns dans l’exil doré du 1% – “les super-riches doivent être protégés avant tout !” – d’autres en s’accrochant à des frontières assurées – “par pitié, laissez-nous au moins l’assurance d’une identité stable !” -, d’autres enfin, les plus misérables, en prenant la route de l’exil.” (p.33)
Bruno Latour, Où atterrir ?, Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017.

Le non des gilets jaunes

Le mouvement du 17 novembre, qui a vu des centaines de milliers de personnes revêtir un gilet jaune pour s’opposer aux taxes sur le carburant, a pu sembler dans un premier temps tout à fait anti-écolo. Pourtant, il ne l’est pas forcément. Les jours passant, on a pu se rendre compte que ce mouvement très hétérogène, qui va de l’extrême-droite à l’extrême-gauche en passant par tous les déçus des partis traditionnels, n’avait pas de revendication construite empêchant de lutter contre le réchauffement climatique. Sa seule unité, c’est la radicalité d’un refus. Mais en contestant les taxes en général, en ce compris la fiscalité verte, les individus qui enfilent le gilet jaune s’opposent surtout à ce qu’ils considèrent comme une injustice fiscale. Les plus gros doivent payer, disent-ils en substance. En ce qui concerne la question du climat, leur posture n’est donc pas forcément incompatible avec la lutte contre le réchauffement. On ne peut pas dire que leur “non” s’adresse à l’écologie en général. Il est, par contre, résolument contraire à la manière dont la transition écologique est envisagée aujourd’hui par la plupart des gouvernements européens, sous la forme d’incitants fiscaux ou de taxes censés orienter l’économie dans le sens d’une croissance – un tout petit peu – plus verte.
Or, visiblement, cela ne marche pas ! Une récente étude publiée par le think-tank américain World Ressources Institute et par deux centres de recherches britanniques du Grantham Research Institute et Centre for Climate Change Economics and Policy a dévoilé que, sur les cent nonante-sept pays signataires de l’Accord de Paris sur le Climat, seuls seize pays avaient engagé des actions à la hauteur des engagements pris. Parmi ces seize pays, aucun membre de l’Union Européenne ! Les politiques des gouvernements européens en place ne peuvent donc en aucun cas être vues comme des politiques écologiques. Vu sous cet angle, il est sans doute plus justifié de s’inquiéter des possibles dérives antidémocratiques du mouvement des gilets jaunes, que de leur – absence de – positionnement vis-à-vis de l’écologie. A contrario, on peut plutôt se réjouir que ces gouvernements soient à présent pris en tenaille entre un puissant cri d’alarme citoyen pour lutter contre le réchauffement climatique et une intense colère envers les injustices générées par le modèle économique néolibéral en vigueur. Le concept de “justice climatique” prend alors tout son sens.

Des Antigone se lèvent

Ende Gelände (2), vous connaissez ? Extinction Rebellion (3), ce nom vous dit quelque chose ? Il s’agit de deux mouvements activistes. Le premier trouve son origine en Allemagne et rassemble des militants de divers pays pour mener des opérations de blocage de mines de charbon. Le second est anglais et a récemment rassemblé six mille personnes pour bloquer des ponts, à Londres le 17 novembre 2018, afin d’exiger que les gouvernements agissent à la fois contre le réchauffement climatique et la sixième extinction de masse des espèces.
Les actions coordonnées de désobéissance civile ou d’occupations de “zones à défendre” (ZAD) se multiplient. Aux yeux de certains, elles continuent d’apparaître comme des agitations peu sérieuses ne respectant pas le résultat des élections. C’est là une conception simpliste qui assimile démocratie et élection à la majorité. L’histoire montre pourtant autre chose : de nombreux droits fondamentaux, de nombreux progrès humains ont été obtenus grâce à la désobéissance civile, quand des minorités ont le courage de défendre des principes au nom de tous. “Revendiquer le droit des citoyens à désobéir à des lois injustes et le devoir de désobéir à des lois dangereuses, a écrit Howard Zinn, c’est la véritable essence de la démocratie, qui accepte que le gouvernement et ses lois ne sont pas sacrés mais qu’ils ne sont que des instruments, au service de certaines fins : la vie, la liberté, le bonheur. Les instruments sont accessoires ; pas les fins.” (4)
À l’heure où j’écris ces lignes, une centaine d’activistes viennent de réaliser une action de désobéissance civile au Parlement Belge, en s’introduisant dans la cour du bâtiment pour y entonner des chants et des discours réclamant la justice climatique. Ils n’ont pas respecté la loi qui interdit l’entrée dans cette cour. Mais ils l’ont fait au nom d’un principe supérieur, inscrit dans l’article 23 de la Constitution belge, le “droit à la protection d’un environnement sain”. Ce décalage entre la légalité – en vigueur – et une justice – d’un autre ordre – est le moteur du conflit qui oppose Antigone à son oncle Créon dans la mythologie grecque. C’est aussi dans cet espace qu’Howard Zinn inscrit la légitimité de la désobéissance civile. “Qu’elle soit reconnue comme légale, au nom d’un droit constitutionnel ou international, ou non, son but est toujours de combler la brèche qui sépare la loi de la justice, dans un processus infini de développement de la démocratie.” (5)
L’événement bruxellois “Claim the Climate’, qui s’annonce comme la plus grande mobilisation jamais réalisée en Belgique sur le réchauffement climatique, est un indice de plus que, parmi les populations aussi, s’éveille une force de grande ampleur. Les gens ne changent-ils pas ? En tout cas, ils réclament du changement !

L’incroyable cheminement du concept d’effondrement

Qui se souvient de cette époque pas si lointaine où Pablo Servigne, alors actif au sein de l’asbl Barricade à Liège, vint présenter dans la librairie de Nature & Progrès, à Jambes, le premier livre qu’il venait de publier, Nourrir l’Europe en temps de crise, aux éditions… Nature & Progrès ? Il y était question, déjà, d’effondrement, de rupture des systèmes d’approvisionnement alimentaire, de résilience face aux catastrophes. Pour certains d’entre nous, ce furent des moments décisifs d’une prise de conscience profonde que l’avenir ne ressemblerait pas à aujourd’hui. Mais nous n’étions qu’une poignée, et beaucoup considéraient alors cette approche des choses comme farfelue, inutilement catastrophiste voire carrément ridicule.
Quatre ans plus tard, tout a changé. Le concept d’effondrement est discuté dans les grands médias, parfois de façon polémique, mais il ne fait plus ricaner. Le premier ministre français Edouard Philippe en a parlé, face caméra, avec Nicolas Hulot, l’été dernier. Pablo Servigne a récemment échangé une heure avec le député de la France Insoumise François Ruffin (6). Avec Raphaël Stevens, ils avaient également été reçus à Bercy, au Ministère de l’économie et des finances (7). Des dizaines de vidéos comptabilisant des centaines de milliers de vues circulent sur les réseaux sociaux. D’autres livres ont été publiés par d’autres auteurs sur le sujet en français. La démission soudaine de Nicolas Hulot de son poste de ministre a aussi constitué un déclic salutaire. Même lui, dont beaucoup d’écologistes moquaient le caractère trop conciliant, même Hulot ne croit plus aux petits pas et aux changements de comportement à la petite semaine. Son discours est clairement celui de l’effondrement.
Bref, en quelques années, cette approche s’est imposée dans le débat public, complémentaire des visions plus progressives – la transition – et des pratiques existantes – agriculture biologique et paysanne, monnaies locales, etc. Dans le domaine littéraire, nous espérons avoir l’occasion d’y revenir en détail, les fictions du genre dystopique ou utopique connaissent un bond en avant, souvent venues d’Amérique du Nord. L’imaginaire culturel est en train de changer, avec des perspectives d’effondrements qui deviennent tangibles et centrales.

Une autre fin du monde est possible : tel est le titre du dernier livre de Pablo Servigne, co-écrit avec Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle – voir en page 59. Il s’agit, en quelque sorte, du prolongement naturel du célèbre Comment tout peut s’effondrer (2015) et de l’enthousiasmant L’Entraide, l’autre loi de la jungle (2017). L’heure est maintenant non plus aux descriptions implacables, mais au déploiement – même s’il est désordonné et forcément subjectif – des émotions, des liens et des imaginaires pour ne pas se contenter de survivre, mais de vivre avec.
“Au cours de ces années d’échange avec le public, nous sommes arrivés au même constat que celui décrit par Carolyn Baker, qui a accompagné de nombreuses personnes bouleversées par le sujet de l’effondrement : une fois le déclic réalisé, la plupart des gens ne souhaitent pas approfondir ou multiplier les preuves matérielles supplémentaires (même si c’est important dans un premier temps), ils veulent surtout apprendre à vivre avec. Ils sont devenus des collapsonautes.” (p.27)
Pablo Servigne, Raphaël Stevens & Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, Seuil, collection Anthropocène, 2018.

La fête est définitivement finie

Qu’est-il en train d’arriver ? Que se passe-t-il ? Beaucoup de choses à la fois, certainement. Les observateurs politiques, les scientifiques, les sociologues, les artistes, les gens eux-mêmes dans leurs vécus, chacun a un fragment de vérité à dire sur l’époque que nous traversons. Difficile d’y voir clair. Ici, on posera juste une hypothèse, qui découle de tout ce qui précède.
Si les gens se mettent à “bouger” dans des directions diverses, en enfilant un gilet jaune, en votant pour des partis extrémistes dont ils ne partagent pas forcément les idées, en se mobilisant – enfin – pour le climat, en mettant en place des actions plus radicales, ou en imaginant des solutions de repli – survivaliste, nationaliste -, n’est-ce pas parce que l’horizon collectif est à présent tout à fait bouché ? Il est possible que le sentiment de révolte soit en train d’éclore maintenant, par des canaux contradictoires et conflictuels entre eux, maintenant et seulement maintenant, parce que la perspective d’un avenir meilleur dans le cadre du monde tel qu’il fonctionne ne s’était pas encore assez effondrée jusque-là. Les croyances – dans le développement durable, la croissance verte, les solutions technologiques – ont pu rester très longtemps un refuge. Il faut croire que ce grand récit, puissant, a fini par s’effondrer. Tout le monde en Occident commence à comprendre, du moins à percevoir, que la fête de l’abondance est finie, définitivement finie. La finitude des ressources et la fragilité de la planète, sans être forcément identifiées comme telles, ont refermé leurs implacables tenailles sur l’avenir dans lequel les gens pouvaient se projeter.
Par raccourci, on pourrait dire que l’effondrement a fini par gagner l’inconscient collectif. Il aurait été intériorisé par la société en quelque sorte. Que ce soit dans la clarté d’un raisonnement ou par une approche intuitive, la rupture est consommée. La promesse du XXe siècle, celle du Progrès, est brisée pour de bon. Et les réactions à ce choc partent dans tous les sens. Les cyniques proposent de construire des murs pour protéger le magot accumulé. D’autres, plus indécis dans leur colère, veulent renverser la table et faire payer les responsables politiques sans trop s’embarrasser de la suite. Une minorité grandissante s’attache à limiter les dégâts et à construire un monde plus résilient, hors du cadre de la croissance économique. Le drame serait que les cyniques, que les Bolsonaro, les Trump, les Salvini, récoltent les raisins de la colère et détériorent davantage encore nos solidarités, et celles de la terre.

Guillaume Lohest
Article publié dans Valériane n°135 (janvier-février 2019), revue de Nature & Progrès

(1) Jean-Baptiste Fressoz, “Bolsonaro, Trump, Duterte… La montée d’un carbo-fascisme ?” dans Libération, le 10 octobre 2018.
(2) https://www.ende-gelaende.org/fr/
(3) https://rebellion.earth/
(4) Howard Zinn, Désobéissance civile et démocratie, Agone, 2010 (édition originale en anglais, 1968).
(5) Idem.
(6) On trouve cette vidéo sur Youtube : “Pablo Servigne et François Ruffin : une dernière bière avant la fin du monde”.
(7) Voir sur Youtube la websérie “NEXT”, de Clément Montfort, qui aborde l’effondrement avec des angles d’approche diversifiés.

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