Crise laitière : quand l’industrie prend les commandesClés pour comprendreFocus

14 décembre 2009

crise-laitiereEn septembre dernier, des producteurs laitiers épandaient leur gagne-pain dans les champs pour tenter de se faire entendre. L’Europe, quant à elle, restait complètement sourde aux cris de détresse de ses propres producteurs, préférant les abandonner que de remettre en cause des orientations quelques peu douteuses en ces temps de crise systémique. Pour bien comprendre comment on en est arrivé à une telle situation, il importe de revenir en arrière…

Rétroactes. L’OCM (Organisation Commune des Marchés) du lait et des produits laitiers fut une des premières à être mise en place au sein de la PAC (Politique Agricole Commune), dans les années 1960. Dans un contexte d’après-guerre de déficit européen en produits agricoles, la PAC avait comme objectif d’assurer l’autosuffisance alimentaire, d’assurer un revenu décent aux producteurs tout en garantissant un prix acceptable au consommateur. En vue de réaliser ces objectifs, l’OCM du lait bénéficiait, comme pour les céréales, de plusieurs mesures : un soutien des prix intérieurs européens supérieurs aux prix du marché mondial, un contrôle des importations et une garantie illimitée d’achat des surplus par des organismes publiques (prix d’intervention).
Avec cette politique de prix garantis, et aidée par l’arrivée d’outre-Atlantique de produits de substitution aux céréales à bas prix (1) comme le soja pour nourrir le bétail, l’élevage laitier européen s’est intensifiée et la production laitière s’est rapidement emballée, grevant au passage solidement le budget européen pour les achats des surplus et la gestion des stocks. Pour remédier à ces problèmes de surproduction, un régime de quotas laitiers fut instauré en 1984, c’est à dire une limitation de quantité de lait fixée par état membre et par an, le dépassement donnant lieu au payement d’indemnités financières.
Mais, dès la fin des années 80, avec l’intégration de l’agriculture dans le champ du GATT (General Agreement on Tarifs and Trade), et par la suite de l’OMC, l’Europe s’engagea dans une série de réformes de sa Politique Agricole Commune en vue d’aligner les prix agricoles sur la concurrence internationale. Le secteur laitier résista relativement bien au démantèlement des mécanismes de soutien jusqu’au début des années 2000. Mais, en 2003, furent décidées les mesures qui affectent aujourd’hui gravement le secteur laitier : suppression des prix administrés – remplacés par des droits de payements uniques (DPU) –, augmentation des quotas laitiers – entre 2 et 2,5% selon les états membres – avec, en point de mire, leur suppression en 2015, baisse à un niveau très peu attractif et plafonnement des quantités éligibles pour le prix d’intervention (achat publique des surplus). Enfin, en novembre 2008, lors du bilan de santé de la PAC, une augmentation de 1% par an des quotas fut prévue jusqu’à leur suppression en 2015.

Des prix administrés aux aides directes

Lors des réformes successives de la PAC, les aides par le soutien des prix ont été progressivement remplacées par des aides directes, découplées de la production. Au lieu d’avoir une aide à la tonne produite, les producteurs reçoivent aujourd’hui une aide à l’hectare. Ce changement a permis à la PAC de se mettre en conformité avec es exigences de l’OMC, mais il était également censé mettre un terme à l’intensification à tout va puisque l’aide est la même, qu’un producteur produise mille ou dix mille litres de lait à hectare. L’attribution de ces nouvelles aides s’est toutefois faite de manière inégale, le montant des aides à l’hectare étant fixé pour chaque exploitation en fonction de ce qu’elle recevait précédemment : les exploitations qui étaient déjà les plus productives se sont vu attribuer les aides les plus importantes, aides qui sont aujourd’hui figées.
Avec ce système d’aides directes, les producteurs se retrouvent de nouveau à la merci des fluctuations des prix du lait et des produits laitiers sur le marché mondial. L’aide agit comme une sorte de tampon mais, du fait des gains de productivité (2) permanents en agriculture, la baisse tendancielle du prix des produits agricoles sur les marchés mondiaux continue, et les producteurs les moins performants, déjà désavantagés par des aides plus faibles, n’y résistent pas.
Les firmes agro-alimentaires, quant à elles, sont les premières à bénéficier de ce nouveau système : elles peuvent désormais s’approvisionner en lait et produits laitiers au prix du marché mondial, et non plus au prix administré, et ce avec moins de difficultés pour récolter le lait puisque la concentration des structures agricoles continue, voire s’accélère. On peut donc en conclure qu’à l’heure actuelle, si ce sont bien les producteurs qui perçoivent les aides agricoles européennes, étant donné que le prix du marché mondial est inférieur à leur coûts de production, ce ne sont pas eux qui en profitent, mais bien les firmes agro-alimentaires. Joli tour de passe-passe !

La fixation du prix du lait : la vieille légende de la loi de l’offre et de la demande

Le prix du lait payé aux producteurs est fixé par un mécanisme assez complexe, mais qui ne tient compte, en aucun cas, de leurs coûts de production. Les laiteries, coopératives ou non, collectent le lait chez les producteurs et le traitent ensuite : homogénéisation, pasteurisation, upérisation (UHT), etc. Une partie du lait est ensuite écoulée comme lait de consommation – 25% pour la Belgique – à la grande distribution, et le reste est vendu à l’industrie agroalimentaire pour être transformé en fromage, beurre, yaourt, poudre de lait, etc. Il est éventuellement transformé par la laiterie elle-même quand elle est équipée pour le faire.
Le prix du lait dépend donc des stratégies mise en place par la laiterie – quantités transformées et types de produits transformés –, par le prix des produits transformés sur le marché mondial et par le rapport de force que celle-ci entretient avec l’industrie laitière et la grande distribution. Etant donné la concentration des acteurs de l’industrie laitière et de la grande distribution, ces rapports de force sont très inégaux et l’on s’écarte fortement de la loi de l’offre et de la demande.
L’exemple du lait bio est évocateur à cet égard : alors que la consommation de lait et produits laitiers bio continue de progresser dans les pays européens et que la demande n’est pas satisfaite, le prix payé aux producteur a suivi la même tendance que celui du lait conventionnel, avec cependant un différentiel d’environ dix centimes. Un producteur d’un groupement laitier bio wallon témoigne : « pour nous mettre la pression, les transformateurs se détournent de notre lait et vont acheter du lait bio plus cher à l’étranger »…

Gros hier, petits aujourd’hui !

La réglementation ayant laissé la place au libre marché, alors que le secteur laitier européen était d’une grande stabilité depuis plusieurs années, le lait connaît maintenant des variations de prix de très grande ampleur, pouvant être dues à des événements qui se passent de l’autre coté de la planète. Ainsi, en 2007, du fait de la sécheresse en Australie et en Nouvelle-Zélande et sans doute également de la spéculation financière qui a touché toutes les matières premières à cette époque, le prix du lait s’est emballé, grimpant à 0,45 euro le litre. Il est retombé de manière tout aussi brutale, en 2008 et en 2009, jusqu’à 0,18 euro le litre, du fait d’une surproduction mondiale et d’une baisse de la consommation chinoise – due au scandale de la mélamine – et même de la consommation mondiale à cause de la crise économique…
En Région Wallonne, le coût de production moyen est évalué par la DGARNE (Direction Générale de l’Agriculture, des Ressources naturelles et de l’Environnement) aux alentours de 0,33 euro le litre. Avec un prix actuel au litre de 0,18 euro, et malgré l’ADL (Aide Directe Laitière) de 3,5 centimes au litre et les DPU (aide directes à l’hectare), même des exploitations dont la taille et la productivité sont bien au-dessus de la moyenne wallonne se retrouvent aujourd’hui en difficultés. Encore considérés comme gros hier, lorsque le marché n’était pas complètement dérégulé, ces producteurs se retrouvent aujourd’hui parmi les tout petits dans la compétition mondiale, face aux producteurs du Danemark, des Pays-Bas ou du Royaume-Uni. Ces états font d’ailleurs partie du groupe de ceux qui refusent tout retour en arrière dans la régulation du secteur, considérant qu’ils sont les mieux placés dans la concurrence européenne.
Voici, à titre d’exemple, que l était le quota moyen par exploitation, en 2005/2006 :
- Région Wallonne : 210.316 litres par an
- Pays-Bas : 493.707 litres par an
- Danemark : 752.897 litres par an
- Royaume-Uni : 744.439

Quelles pistes pour sortir de la crise ?

Les plus jeunes producteurs, fortement endettés, font partie de ceux qui sont les plus touchés par la crise : avec des business-plan souvent basés sur un lait à 30 centimes le litre, ils ont généralement procédé à de lourds investissements et se retrouvent aujourd’hui dans des situations financière très délicates. Heureusement pour eux, pendant qu’ils manifestent ou font la grève du lait, l’agro-industrie planche ferme pour leur proposer un beau projet d’avenir. Cet avenir porte un doux nom : « la contractualisation » ! Terme certes moins vulgaire que « l’intégration », mais les projets que l’industrie propose sont pourtant bel et bien des contrats d’intégration, comme on en retrouve déjà dans les élevages porcin et avicoles.
Ce genre de contrat lie l’éleveur à une ou plusieurs entreprises agro-industrielles, en aval et en amont de l’élevage. L’éleveur est tenu de livrer les quantités prévues dans le contrat, avec des amendes à la clef en cas de dépassements ou de quantités insuffisante. Il est également obligé de se fournir en intrants – aliments, engrais, pesticides et autres produits d’entretien – auprès d’un fournisseur déterminé. Si les contrats peuvent varier d’une entreprise à l’autre, on retrouve souvent des clauses similaires : les sociétés avancent des fonds et, en contrepartie, l’éleveur doit suivre un plan d’élevage bien précis. Pour résumer, le producteur reste propriétaire du cheptel et du capital à risque, mais la maîtrise des conditions de production et de commercialisation est laissée aux bons soins des entreprises d’intégration. C’est donc l’éleveur qui prend les risques, mais il perd toute autonomie et pouvoir de décision, son revenu étant même maîtrisé par l’intégrateur.
Acculés financièrement, et sans sursaut de l’Europe, certains éleveurs n’auront pas d’autre choix que de s’engager dans cette voie. Déjà soutenue à demi-mot par les syndicats agricoles majoritaires, la contractualisation de la production laitière serait une catastrophe environnementale et sociale.

Au niveau européen : revoir et respecter les objectifs de la PAC

Les objectifs de la Politique Agricole Commune, inscrits initialement dans le Traité de Rome de 1957 et aujourd’hui dans le Traité de Lisbonne, n’ont pas fondamentalement changé. Ces objectifs sont d’accroître la productivité de l’agriculture, d’assurer un niveau de vie équitable à la population agricole, de stabiliser les marchés, de garantir la sécurité des approvisionnements et d’assurer des prix raisonnables pour le consommateur.
On est en droit de se poser la question quant au bon respect de la poursuite de tous les objectifs inscrits dans ces Traités. Ainsi, si on peut admettre que les objectifs d’accroître la productivité de l’agriculture et d’assurer des prix raisonnables pour les consommateurs sont toujours poursuivis, les orientations prises lors des réformes successives de la PAC vont vers une dérégulation des marchés, entraînant – comme on peut le voir dans le secteur laitier – l’impossibilité pour les producteurs de dégager un revenu de leur travail. En ne permettant plus aux producteurs de gagner leur vie, c’est la sécurité des approvisionnements qui est mise à mal sur le long terme, pourtant la première raison d’être de la PAC.
La Commission européenne, dont le premier rôle est d’assurer le respect des Traités, fait elle son travail ? A-t-elle seulement la volonté, ou les mains libres, pour assumer son rôle ? Il nous est permis d’en douter.
On peut également se poser la question quant à la pertinence de certains objectifs de la PAC, comme l’augmentation de la productivité agricole, étant donné le contexte actuel, radicalement différent aujourd’hui par rapport à ce qu’il était en 1957. Nous ne sommes plus dans une situation de déficit en produits laitiers – et agricoles en général – mais de surplus ! Et nous sommes surtout face à de nouveaux enjeux énergétiques, environnementaux et climatiques majeurs. Ajoutons que le lait, issu de cette productivité agricole accrue, a un sérieux problème de qualité et pose des problèmes sans cesse croissants de santé publique : allergies, intolérances…
Les objectifs de la PAC doivent donc être réorientés dans une perspective d’autosuffisance alimentaire, de qualité, de respect de l’environnement et de limitation des émissions de gaz à effet de serre.

L’agriculture biologique et les circuits courts de commercialisation : de vraies pistes pour une sortie de crise

La production de lait biologique est celle qui répond le mieux aux nouveaux enjeux du XXIe siècle ! Plus autonome et moins énergétivore que la production conventionnelle, elle permet notamment, comme on l’a déjà montré à plusieurs reprise – voir, à ce titre le n°77 de votre revue Valériane – de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, tout en s’adaptant mieux que l’agriculture conventionnelle à la nouvelle donne climatique. Encourager les reconversions à l’agriculture bio règlerait de façon équilibrée les problèmes de surproduction, tout en permettant aux éleveurs de continuer à travailler. Produire moins, mais mieux !
Mais encourager la production biologique, ce n’est pas seulement lui attribuer des primes supplémentaires – qui seraient, d’une manière ou d’une autre, récupérées par l’agro-industrie – car elles attireraient les « chasseurs de primes » et engendreraient des reconversions catastrophiques, en risquant de décrédibiliser un secteur qui n’en a pas besoin. Encourager les reconversions, c’est mettre de réels moyens pour la formation et l’encadrement afin de réapprendre, aux acteurs du secteur agricole et aux producteurs, les principes de base de l’agro-écologie, la vraie agronomie. Encourager le bio, c’est donc également mettre en place de mécanismes de fixation des prix qui tiennent compte des coûts de production, sans quoi, comme on l’a vu plus haut, même dans des conditions d’adéquation entre l’offre et la demande, les copains de l’industrie seront toujours là pour mettre la pression, pour pousser le prix à la baisse et pour mettre en danger la production…
De plus, il est évident que la meilleure façon de se soustraire à la pression des industriels, c’est de pratiquer la vente directe et le circuit-court de commercialisation. Les producteurs laitiers wallons qui transforment eux même leurs produits se jouent de la crise actuelle. A ce titre, n’est-il pas ridicule d’acheter du lait bio UHT longue conservation dans une région qui en produit tout les jours et de façon bien répartie sur le territoire ? On se prive ainsi de tous les bienfaits du lait cru. C’est un peu comme manger des conserves de légumes dans un potager en plein mois de juillet !

Une conclusion… toute temporaire

En moins de cinquante ans, l’agro-industrie a pris le contrôle de la transformation et de la distribution des produits laitiers. En dictant aux états membres les stratégies à suivre lors des différentes réformes de la PAC, elle s’est également appropriée les subsides agricoles européens et détient, aujourd’hui, les pleins pouvoirs sur la fixation des prix aux producteurs. En mettant les derniers producteurs financièrement à genou, elle tente aujourd’hui de prendre le contrôle de la production en la contractualisant.
Alors que la crise financière nous a déjà montré l’ampleur de la catastrophe à laquelle mène l’abandon de la régulation à la cupidité des acteurs privés, l’Union européenne doit prendre ses responsabilités et ne peut laisser l’agro-industrie achever sa prise de pouvoir sur la production agricole. Du moins si elle veut se donner une chance de pouvoir affronter les défis du XXI siècle.

Norbert Buysse
Article publié dans la revue Valériane (n°80, nov-déc 2009) de Nature & Progrès

(1) Pour faire accepter le soutien à sa production de céréales dans les négociations internationale, l’Europe à du concéder l’entrée sur son marché de produits de substitution aux céréales sans barrières tarifaires.
(2) Par unité de main-d’œuvre ou par hectare, mais certainement pas par unité d’énergie fossile utilisée !

Photo: FUGEA

En savoir plus :

  • Une agriculture… sans paysans ? L’exemple du secteur laitier européen, Stéphane Parmentier, Oxfam Magasins du Monde, 2008
  • L’Europe et la crise du lait : quelles régulations pour le secteur laitier ?, Nicolas-Jean Brehon, Fondation Robert Schuman, 2009
  • Où va la Politique Agricole Commune, Réseau AFIP, 2002
  • Les trois aberrations des politiques agricoles, Jacques Berthelot, Le Monde Diplomatique, 2003
  • Le payement du lait aux producteurs, André Gohy, Les Nouvelles du Printemps, 2009

2 commentaires sur “Crise laitière : quand l’industrie prend les commandes”

  1. [...] aussi « Crise laitière : quand l’industrie prend les commandes » (Valériane n°80, nov.-déc. [...]

  2. [...] Cette soirée est organisée à la Maison de Quartier Malibran – Rue de la Digue n °10 Bruxelles – 1050 Ixelles. Plus d’infos sur « Vache de guerre » : http://www.lesliberterres.com/ Plus d’articles sur la crise laitière – « Un enjeu agricole… et de société » – « Crise laitière: quand l’industrie prend les commandes«  [...]

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