Pour une éducation globaleClés pour comprendre

23 mai 2012

Enseignant et coordinateur environnement à l’Institut Robert Schuman d’Eupen, Jean-Michel Lex est aussi le fer de lance de l’éducation vers un développement durable en Belgique. Le Sommet de la Terre à Rio, il l’a suivi à l’époque. 20 ans plus tard, il dresse un bilan plutôt inquiet. Ce qui ne l’empêche pas de brandir son plaidoyer pour une éducation globale aux enjeux du monde, actuel et futur.

Quelles sont les avancées suite au Sommet de Rio et à l’apparition du concept de développement durable ?
Je ne vois pas d’avancées… Aujourd’hui, il y a un peu plus d’êtres humains qui meurent de faim qu’il y a 20 ans, à savoir un milliard. Il y a trois fois plus d’humains qui vont mourir de suralimentation ou d’alimentation déséquilibrée, un milliard et demi. L’état de la planète n’a pas cessé de se dégrader, on n’a pas enrayé la perte de la biodiversité. L’empreinte écologique a continué à augmenter dans tous les pays du Nord. Les Nations Unies n’ont pas réussi à contenir les violences entre les peuples. Les conflits autour des ressources limitées de la planète sont plus aigus qu’il y a 20 ans, notamment autour de l’eau ou de l’énergie. L’humanité peine à formuler un projet d’avenir. Et face à cela, la moyenne de degré de conscience des populations à l’égard des défis du futur, selon moi, est en baisse. C’est un constat un peu brutal, certainement à nuancer, car en 20 ans des actions ont été menées par la société civile, les associations, les écoles… Mais force est de constater que la conscience des enjeux globaux est en perte de vitesse.

Comment expliquer ce manque de mobilisation ?
Il nous arrive de nous demander dans le secteur éducatif si nous ne sommes pas trop catastrophistes. Je ne pense pas que ça soit ça qui démobilise les gens, mais plutôt les injonctions contradictoires qui les entourent. Les unes portées par les acteurs d’une économie libérale qui disent qu’il faut relancer la croissance, consommer, acheter… Et les autres portées par la société civile et le monde de l’éducation, qui tentent de dire qu’il faudrait penser à assurer la justice entre les hommes et à protéger la planète. Nos populations se trouvent coincées, prises entre deux tensions, celle fondée sur la croissance économique avec toutes ses « vertus » et celle qui vise le bonheur humain, la satisfaction des besoins de base, une économie de partage, le droit des générations futures.

Pour quel développement durable plaidez-vous ?
Pour un développement durable tel que défini initialement, celui qui assure la satisfaction des besoins des populations actuelles sans compromettre ceux des générations futures. Je puise aussi dans la déclaration de Rio les principes de précaution, de solidarités entre générations, de participation, de résolution non-violente des conflits, etc. Je ne fais pas de Rio un point final, mais un point de départ. Le rapport Brundtland, la Déclaration de Rio et l’Agenda 21 sont des documents dans lesquels je m’inscris tout en rappelant qu’ils sont situés historiquement dans une période précise. Prenons le débat autour de la croissance, par exemple. Selon moi, telle que stipulée dans l’Agenda 21, la croissance doit servir à la satisfaction des besoins de base des peuples et cette croissance-là, on ne va pas la contester. Après cela, malheureusement, un certain nombre d’intérêts, et notamment des intérêts privés issus du monde de l’industrie, ont tenté de dénaturer la démarche, de la réduire à ce qui les intéresse. Est alors né le concept de développement durable sur trois piliers (NDLR : environnemental, social, économique) avec une part d’autonomie laissée à l’économie. Selon moi, ce n’est pas du développement durable. L’économie n’est pas une fin en soi mais bien un outil pour satisfaire des besoins humains de base dans le respect d’une biosphère limitée.

Et en matière d’éducation en vue d’un développement durable, quel bilan depuis Rio ?
Dans l’Agenda 21 tel que sorti à Rio, la question de la sensibilisation, de la participation et de l’éducation des populations est présente dans presque tous les chapitres. Mais après Rio, se sont emparés du concept ceux qui avaient intérêt à le faire : croissance verte, produits verts, etc. On a tenté de faire de la verdure plutôt que de changer profondément les systèmes économiques. On a très peu pensé à la manière dont on allait aider les populations à participer à des réorientations de l’économie et de la consommation, à des modèles de rapport à la nature et à la planète. Il y a pourtant eu des initiatives sur le terrain au niveau des associations et des ONG. Une multitude d’acteurs ont tenté de faire entendre ces urgences dans l’ensemble des espaces éducatifs, mais ce n’était pas une préoccupation des gouvernements. Ce n’est qu’à partir du Sommet RIO+10, à Johannesburg, que les gouvernements, constatant les dégâts, ont décidé de lancer une Décennie de l’Education en vue d’un développement durable 2005-2014.

En Belgique, est-ce que cela a été suivi ?

Pour ce qui est de la Communauté française ou de la Région wallonne, il n’y a pas eu de véritable soutien des différents politiques pour faire en sorte qu’une dynamique se crée autour de cette décennie. Ces dernières années montrent cependant des évolutions : des écoles se mettent au boulot, des associations – comme le Réseau IDée avec les Assises de l’ErE DD (1) – arrivent à avoir des accroches avec les institutions. Il y a une vitalisation, avec un engagement réel des administrations, des inspections et des cabinets autour de l’éducation à l’environnement, mais pas vraiment autour du développement durable.
Or, pour parler d’éducation au développement durable, il manque selon moi des acteurs telles que les associations d’éducation au développement, à la citoyenneté, à la santé… Les défis qui se posent à l’humanité aujourd’hui nécessitent la mobilisation de tous les champs éducatifs. Si on veut assurer à nos enfants un développement humain durable, il est impératif de mobiliser dans un projet d’éducation globale tous les acteurs de l’éducation, tous ceux qui par leur expérience peuvent aider à faire entrer les jeunes dans une perception globale de la réalité. Et l’école n’est pas le seul lieu d’éducation. Le programme doit s’étendre à tous les lieux de l’éducation non formelle et informelle. Or, actuellement, un tas de lieux sont laissés en friche : l’aide à la jeunesse, la justice, les hôpitaux… Par ailleurs, face à ces défis du futur, trop peu d’initiatives sont prises en vue d’une meilleure préparation des cadres et des universitaires.

Sur le terrain de l’école, quel est le chemin pour une éducation vers un développement durable ?
Pour faire entrer des écoles en développement durable, il y a deux grands champs d’action. Le premier est de toucher à l’éco-développement, à l’économie rationnelle des ressources, aux achats durables, à l’évolution des bâtiments vers plus de durabilité, au matériel scolaire, à la réduction des menaces sur la santé, à l’alimentation durable… C’est du « greening », qui devrait être une obligation pour les structures éducatives de par le monde : être cohérent avec une planète limitée. Le second champ d’action est de donner aux jeunes les clés de compréhension du fonctionnement de l’humanité, de la société, via une compréhension systémique de la manière dont nous fonctionnons entre nous et à l’égard de la planète. Il s’agit de faire entrer les enfants dans un processus de compréhension globale, examinant des questions d’environnement, de santé, de justice…, et faisant appel aux mathématiques, à la maîtriser une langue… Ce modèle d’école remet du sens au cœur de l’apprentissage. C’est donc d’un projet d’éducation globale dont je parle, mais j’aime beaucoup utiliser l’étiquette de développement durable parce que, dans sa vision globale des réalités humaines, il appelle à un décloisonnement. Et c’est pour moi une réelle opportunité à l’heure où notre enseignement souffre d’un hyper cloisonnement des matières. Ce processus d’éducation globale peut être accompagné de l’expertise et des outils d’associations. Tous les champs éducatifs – environnement, développement, citoyenneté, santé, etc. – sont des formidables réservoirs de thématiques à travailler de manière décloisonnée. C’est dans ces approches-là qu’on aidera les jeunes à prendre demain de bonnes décisions, individuellement et collectivement. C’est faisable partout et avec tout public, car tous les humains sont capables de « penser global ». Mais, évidemment, ça s’initie, ça se construit.

N’y a-t-il pas de plus en plus d’écoles pour qui le développement durable est une préoccupation ?
J’observe que dans beaucoup d’écoles, il y a des choses extraordinaires qui se font. Mais souvent les écoles se cantonnent au greening, à l’éco-gestion. C’est fondamental, mais ça ne suffit pas à couvrir la tâche de l’éducation qui doit aussi donner des clés de compréhension globale. De plus, dans beaucoup d’écoles, des actions ponctuelles se mettent en place, mais restent cloisonnées, ne touchant pas à l’ensemble de la structure de l’établissement. Il reste beaucoup de travail à faire pour que toutes ces réalisations puissent s’exprimer et mutualiser leurs pratiques et outils.

Propos recueillis par Céline Teret
Interview réalisée pour le dossier « Le développement durable en questions » de Symbioses (n°94 – printemps 2012), magazine d’éducation à l’environnement du Réseau IDée

(1) Assises de l’Education relative à l’Environnement (ErE) et au Développement Durable (DD) à l’école : en 2010- 2011, écoles, institutions et associations ont réfléchi ensemble aux moyens de favoriser l’ErE DD à l’école. Voir www.assises-ere.be

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