Au jardin, tout est permis (ou presque)Reportages

12 novembre 2013

Chaque jeudi matin, la classe de maternelle de Crystèle Ferjou sort au jardin, toute l’année, par tous les temps. Cette maîtresse d’école en Poitou-Charentes (France) observe alors ses petits bouts de 2,5 à 5 ans crapahuter, jouer, explorer… Interview et récit d’une classe dehors.

Où et comment se passe votre classe dehors?

Notre jardin est un terrain communal situé près de l’école, entouré de champs et bordé de bâtiments. Cet espace vert jouit de la présence d’une haie, d’une mare, de plantes sauvages, d’une petite bute de copeaux de bois, de troncs d’arbres disposés au sol et d’un potager cultivé par les plus grands. Avec l’œil d’un adulte, ce terrain n’offre rien de particulier. Pour les enfants, il devient un espace de jeu aux multiples découvertes.

«Beaucoup de jeunes enfants aujourd’hui n’explorent plus les flaques d’eau, la terre, la boue… La plupart de mes élèves ont pourtant un jardin, mais ils y sont peu… Du coup, certains enfants sont un peu déstabilisés lorsqu’ils se retrouvent dehors. Ils restent d’abord près de l’adulte. Mais très vite, l’envie est plus forte que la peur et ils partent explorer. A l’inverse, j’ai aussi eu un fils d’agriculteur, qui a l’habitude d’être souvent dehors. Pour lui, l’école en intérieur, l’espace restreint d’une classe, ça a été fut un grand changement. Le fait d’aller dehors une matinée par semaine lui a permis de mieux accepter le dedans.» Crystèle Ferjou

Chaque jeudi matin, en toute saison et par tout temps, nous partons au jardin avec deux caddies, l’un rempli d’une grande bâche en plastique pour s’y asseoir, l’autre contenant la réserve d’eau des gobelets. Ce sont les enfants qui tirent les caddies. Dans le jardin, il y a aussi une brouette, un coffre avec des outils de jardin à main, un panier avec des guides de détermination, des albums de littérature de jeunesse avec des illustrations d’oiseaux et autres bêtes du jardin, une loupe et des boîtes à insecte, ainsi que des toilettes sèches.

Une fois arrivés au jardin, nous prenons le temps de nous regrouper tous ensemble, autour d’un goûter. Cela nous donne l’occasion d’échanger sur ce que l’on aimerait faire aujourd’hui. Je lance quelques propositions d’activités. Après la collation, pendant une heure et demi, les enfants font ce qu’ils veulent : jeu libre ou participation à une des activités proposées. L’adulte est alors au service du projet de l’enfant. C’est important de laisser l’enfant aller vers ce qu’il a envie de faire. Je m’appuie sur le désir d’agir et de jouer du jeune enfant, qui est bien à l’origine du désir d’apprendre et de connaître le monde.

Les deux seules règles que je leur donne : 1/ on reste dans le jardin (il n’y a pas de clôture), on doit toujours voir un adulte de là où l’on se trouve ; 2/ on n’a pas le droit de se faire mal ni de faire mal aux autres. Je leur demande aussi de ranger les outils et livres quand ils ne les utilisent plus. Ces règles sont souvent répétées. Je n’ai jamais eu aucun accident sur les temps de classe dehors. Le milieu naturel est bien moins hostile que le goudron de la cour de l’école. De plus, un enfant qui choisit de prendre un outil ou de faire tel déplacement se met très rarement en danger.

En fin de matinée, nous nous regroupons et chacun exprime quel a été son moment préféré. J’aide les enfants à mettre des mots sur ce qu’ils ont vécu, à prendre conscience qu’ils font partie d’un groupe, celui de la classe. Parfois, certains ne disent rien. C’est très rare qu’ils disent qu’ils n’ont pas aimé. Les enfants prennent beaucoup de plaisir dehors.

Quand on revient en classe, on est un peu crotté. L’équipement est donc essentiel. C’est pourquoi en début d’année, je demande aux parents à ce que les enfants soient équipés de vêtements chauds, résistants à la pluie et qui peuvent être salis.

Qui vous accompagne lors de ces sorties?

Nous sommes 3 adultes pour 24 enfants – conformément à la législation française, c’est-à-dire l’Atsem [ndlr: en France, l’Agent Territorial Spécialisé des Écoles Maternelle] de la classe, une mamy ou un parent-jardinier volontaire, et moi-même la maîtresse. Je veille toujours à bien expliquer aux accompagnants ma démarche : au jardin, il n’y a pas d’interdits, tout est permis tant que la sécurité de l’enfant est garantie. J’explique aussi les trois erreurs à éviter vis-à-vis de l’enfant en situation de jeu: la surprotection qui consiste à se substituer à l’enfant pour l’aider ; la tendance instructive permanente qui conduit l’adulte à intervenir fréquemment dans les activités de l’élève ; le laxisme qui confond autonomie et laisser-faire.

Vous enseignez dans une école rurale et vous avez vous-même une expérience en matière d’éducation à l’environnement. Est-ce que votre expérience de classe dehors vous semble transposable à d’autres contextes et accessible à des enseignants non expérimentés en matière d’environnement ? Quels conseils donneriez-vous ?

Oui, cette expérience est transposable.
Ce qui est important c’est de trouver un espace diversifié avec par exemple de l’herbe, un talus, des arbres, des buissons…. En ville, ça pourrait être un parc ou un jardin public.
Je ne pense pas qu’il faille des connaissances préalables pour faire classe dehors. Il faut surtout oser se lancer et aussi être disposer à des pratiques de classes différentes. En effet, faire classe dehors modifie nos pratiques d’enseignant. Il faut accepter de laisser faire les enfants dans un milieu qui n’est pas pensé pour lui ; il faut leur faire confiance sur leurs capacités à s’adapter. Notre rôle est de leur apporter un cadre rassurant. Ensuite, on apprend en même temps que les élèves. Bien entendu, ça demande à l’enseignant d’accepter de changer son statut.
Un conseil serait de bien penser son projet en amont pour bien le présenter aux familles et aux collègues. Un autre conseil est tout simplement d’être motivé, d’avoir envie de le faire. Car ça implique un peu plus de contraintes de passer 3h dehors en continue avec les enfants ; mais ça enrichit tellement la classe que ça en vaut la peine. Enfin, c’est aussi important de trouver des accompagnants qui ont envie d’aller dehors, parce que si les enfants sont toujours heureux d’aller dehors quel que soit le temps, les adultes eux ont plus de mal à sortir s’il pleut ou qu’il fait froid.

Comment un tel projet a-t-il été accueilli au sein de la communauté scolaire : collègues, direction, parents ?

J’enseigne dans une école labellisée « éco-école » depuis 5 ans. Au travers des Via les projets d’éducation à l’environnement que nous menons, nous sommes déjà sensibilisés et donc ouverts à ce genre de démarche. Mais souvent ces projets n’incluent que très peu les plus petits. La classe dehors a été très bien accueillie par la communauté éducative notamment parce qu’elle implique les plus petits. Elle agit comme un vrai tremplin, permettant aux élèves une meilleure conscience des petits de leur environnement proche, qui se révèle lors du passage dans les plus grandes classes.
Pour ce qui est des parents, je m’attendais à plus de réticences, mais ils ont très vite adhéré, percevant l’intérêt pour leurs enfants et la motivation de ceux-ci. Les parents craignent surtout que leurs enfants aient froid lors des sorties en hiver. Il faut donc un équipement approprié. Et prendre le temps de bien expliquer la démarche aux familles.

Dehors, qu’est-ce que les enfants apprennent ?

La classe dehors favorise tous les domaines d’apprentissages et surtout le langage, tous les langages.
- le langage du corps : les enfants sont en action permanente dehors, ils affinent leurs gestes moteurs (lors par exemple des activités de grande motricité ou de motricité plus fine telles les traces, empreintes, gravures laissées sur la terre). L’exploration de ces nouvelles expériences corporelles est fondatrice des apprentissages sensoriels.
- le langage verbal : lorsque les enfants racontent ce qu’ils font, ils sont souvent très précis dans l’utilisation des mots parce que ça vient de leur vécu (« j’ai gratté la terre avec un râteau, j’ai goûté de l’ortie… »). Ils utilisent aussi des noms de plantes et d’animaux très précisément.
- la découverte du monde : leur relation à la matière, au vivant. L’enfant perçoit aussi le changement des saisons, l’idée du temps qui passe s’encre en lui parce qu’il le vit.
- La créativité, l’imaginaire : les enfants s’inventent des histoires, un monde imaginaire.
- Le devenir élève: ils développent leur sens de l’effort (s’entraident pour grimper sur une butte, déplacer la brouette…)
- Le vivre ensemble : ils coopèrent (construire une cabane ensemble), ils se socialisent.
Le jardin devient ici un espace d’évolution et de transformation que l’enfant va investir à son rythme et selon ses besoins. Un geste découvert, exploré dehors pourra être approfondi en classe. L’écoute d’une poésie, la fabrication d’un objet technique (un cerf-volant par exemple) en classe pourra donner lieu à un projet dehors. C’est dans cette alternance que mes élèves construisent leurs savoirs sur le monde.

La classe dehors de Crystèle Ferjou fait l’objet du documentaire Il était un jardin (réalisé par P-Y Le Du – visible sur Vimeo en cliquant ici). On y voit les enfants au jardin, par tous les temps. Un vrai petit bijou qui donnera certainement des ailes à celles et ceux qui souhaitent se lancer dans une telle démarche !

Et l’enseignant ?

Ca m’a beaucoup aidé à mieux observer mes élèves. Je suis plus facilement leurs progrès, leurs évolutions dans leurs relations aux autres et au monde. Ca permet aussi de mieux identifier leurs centres d’intérêt : certains deviennent des spécialistes des p’tites bêtes, des plantes sauvages, du transport de brouette…

Propos recueillis par Céline Teret
Article (ici publié dans son intégralité) réalisé dans le cadre du dossier Dehors! Apprendre dans la nature, de Symbioses, n°100, hiver 2013

Photos : Crystèle Ferjou

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