Une construction par le collectifClés pour comprendre

26 août 2014

Pourraient être désignées « biens communs » toutes les dynamiques par lesquelles des ressources matérielles ou immatérielles, accessibles à tous ou potentiellement destinées à tous, sont produites ou gérées par tous, de la façon la plus ouverte et la coopérative possible. Entretien avec Jean Gadrey, professeur honoraire d’économie à l’Université de Lille 1.

Jean Gadrey, pouvez-vous nous définir la notion de biens communs ?

Il est nécessaire pour bien comprendre de faire un détour par la notion de « biens publics ». Les biens publics sont liés à l’intervention de l’Etat, garant de l’intérêt général. Chaque citoyen peut en profiter sans avoir à payer individuellement. Exemples : les infrastructures publiques, la défense nationale… qui dit biens publics, dit pouvoirs publics.
Récemment, une nouvelle idée est apparue : « Tout ce à quoi on peut tenir collectivement, ne rentre pas dans la catégorie des biens publics ». Ces biens exigent une mise en commun des ressources, des responsabilités et une gestion collective. Ce sont les biens communs. Exemple : la qualité de l’air en ville. C’est un enjeu identifié dont il faut s’occuper.
Si on veut l’améliorer, différents acteursdoivent intervenir : les ménages, les chauffeurs, les responsables du chauffage. Ils peuvent aussi contribuer financièrement puis veiller ensemble. Dès lors, c’est un bien commun. Il n’est ni typiquement public, ni typiquement privé.
Les biens communs sont des ressources pour la vie et les activités humaines. Les plus connus sont les biens communs naturels mais ce sont aussi les cultures populaires, les connaissances en libre accès. Certains y ajoutent des ressources collectives, des qualités sociétales, des droits universels : exemple l’égalité des hommes et des femmes, la sécurité professionnelle des salariés, la santé publique.
La plupart de ces biens communs ne sont pas des biens issus d’une production, mais sont des qualités de quelque chose. Cette notion posée, il s’agit de gérer ensemble à un degré satisfaisant une ressource y compris la qualité des éco systèmes. C’est une logique de « prendre soin » plutôt qu’une logique de production classique.
Par ailleurs, ce n’est pas une caractéristique naturelle. C’est un choix, une construction par un collectif. C’est un combat de faire reconnaître que l’eau est un bien commun, que telle parcelle de nature en est un aussi !

Pourquoi cette appellation de bien commun a–t-elle un certain pouvoir d’attraction ? Qui en parle aujourd’hui et pourquoi ?

Certes, la notion de bien commun a un certain pouvoir d’attraction aujourd’hui ! Si elle se répand, elle est encore loin de faire l’unanimité !
Ce terme a d’abord été utilisé dans les pays d’Amérique latine, par les « sans terre » du Brésil notamment, ou dans les luttes autour de l’eau. Il s’est répandu lors des forums sociaux mondiaux. C’est donc plutôt un vocable d’associations citoyennes, écologistes, de certaines ONG, mais la monnaie a aussi été vue comme un bien commun.
L’apparition de cette idée est indissociable des crises écologiques et financières. Certes, la crise ne produit pas spontanément la notion de biens communs, qui suppose en fait l’intervention de la société civile pour s’en sortir. Dès lors, ce qui était géré par l’Etat ou des sociétés privées devient l’enjeu d’une gestion collective. Gérer en commun, cela implique de nouvelles formes de responsabilités sociales et environnementales des entreprises, des collectivités mais aussi des consommateurs.
La notion de bien commun met en avant la primauté d’une montée en qualité sur le toujours plus de quantité, de la coopération sur la concurrence, de la démocratie sur les décisions publiques ou privées autocratiques. C’est un nouveau cadre de pensée et d’action. Les biens communs deviennent aujourd’hui l’enjeu essentiel de la transition écologique et sociale.

Une association comme la MRES (Maison Régionale de l’Environnement et des Solidarités), est-ce un bien commun ?

Un réseau inter associatif dispose par essence d’un certain nombre de caractéristiques d’un bien commun: il vise la coopération des associations entre elles, une diffusion partenariale, des connaissances mutuelles, accessibles à tous. Le tout est fondé sur des valeurs communes, ou acceptées comme telles, toutes en lien avec des biens communs. La MRES est gérée par un certain nombre d’acteurs. On est typiquement là dans le bien commun.
Mais de là à faire accepter le terme pour qualifier la MRES ou le réseau MRES, là c’est autre chose, cela nécessite que les gens s’en emparent, réfléchissent, se disent « ok, mais il va falloir y travailler » ! Les valeurs de la MRES, noir sur blanc, c’est quoi ? Derrière chacune de ses valeurs qui sont affichées, affirmées, est-il légitime ou non de dire qu’il y a une notion de biens communs ? Ou bien est-ce que c’est factice et que ce n’est pas la peine non plus de tout ramener à une seule notion ?
Encore une fois, les biens communs ça marche à condition qu’on décide ensemble, de qualifier et d’institutionnaliser un bien ainsi !

Propos recueillis par Virginie Huvenne
Article publié dans Le 23, le journal d’expression des associations du réseau MRES – Maison Régionale et de l’Environnement des Solidarités (n°212, printemps 2014)

Photo credit : felipeggil via photopin cc

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