Les oranges brésiliennes ont un goût amerClés pour comprendre

26 octobre 2015

Près de 80 % du jus concentré vendu en Europe proviennent du Brésil. La production et la transformation des oranges sont aux mains de trois multinationales qui contrôlent l’essentiel du marché. Dans les plantations, le sort réservé aux travailleurs est proche de l’esclavagisme, avec peu ou pas de contrats, une violence psychologique, des salaires misérables…

Le Brésil fournit le tiers des oranges produites dans le monde. Son premier client est de loin l’Europe, qui lui achète 80 % de sa production de jus concentré. Ce gigantesque commerce, 2,3 milliards de dollars en 2012, est tenu par seulement trois sociétés : les brésiliennes Cutrale et Citrovita et la française Louis Dreyfus Commodities.

« Ces trois sociétés ont une position de quasi-monopole, affirme l’avocat Marcio Bortolucci (1). Elles ont formé un cartel qui s’entend sur le prix de vente des jus concentrés dans les marchés internationaux, sur le prix d’achat des oranges aux sous-traitants et sur les salaires versés aux travailleurs. Les conséquences de cette entente sont énormes, car ce cartel, constitué fin des années 90, détient la totalité du commerce du jus brésilien et 80 % du business au niveau mondial. J’ai la preuve de ce que je dis, mais je ne peux pas aller en justice car les tribunaux estiment que cette entente est un secret industriel. »

La filière courte, bio et… sicilienne
Sur les 28 milliards de litres de jus d’orange consommés en Europe, seulement 40 millions (dont 1,7 million en Belgique), soit 0,5 % du marché, portent le label du commerce équitable. La quasi-totalité des jus que l’on boit sont donc produits dans des conditions indignes (lire ci-contre).
En Belgique, un habitant boit en moyenne 21 litres de jus d’orange par an.
Que peut faire le consommateur ?
Se tourner vers les circuits courts, qui proposent de bonnes alternatives, comme les jus de pomme. Opter pour le bio. Et pour les inconditionnels des agrumes, ils se tourneront vers les paniers des groupements d’achats solidaires (GASAP) qui proposent souvent des oranges en provenance de coopératives gérées par des producteurs indépendants siciliens. « Il faut impérativement se tourner vers des producteurs européens pour respecter les circuits courts, insiste Hochul Chantraine, coordinateur d’Agricovert, une coopérative de producteurs et de consommateurs qui fournit plusieurs GASAP. Nous avons choisi une coopérative de producteurs qui travaillent en bio et qui avaient du mal à écouler leurs produits dans leur région. Nous représentons pour eux un débouché important puisque nous écoulons tous les 15 jours entre 2 et 3 tonnes d’oranges. » J.-F.P.

Cutrale, Citrovita et Louis Dreyfus Commodities produisent dans leurs propres plantations 30 % des oranges brésiliennes. Le reste de la production est acheté par le cartel à des plantations indépendantes. C’est le nouveau modèle des géants du fruit : contrôler le marché et déléguer le plus possible la production. Chiquita et Dole font la même chose avec la banane. « Le cartel, poursuit le juriste qui travaille pour le syndicat des travailleurs agricoles de la région de Piranitinga, dans le sud du Brésil, a poussé les fermiers à planter des orangers en leur promettant une culture facile et des récoltes abondantes et bien payées. Mais il s’est soigneusement gardé de passer un contrat avec ces fermiers. Les prix ne sont donc pas garantis, loin de là. Avec 30 % de production, le cartel a une certaine autonomie et peut dicter sa loi à ses fournisseurs qui sont véritablement étranglés. Dès lors que ceux-ci se retournent contre leur personnel. On est très proche du travail forcé, 238 000 personnes sont concernées. Leur servitude est scandaleuse. On ne voit plus cela dans aucun secteur de l’agriculture. »

Servitude et violence psychologique

Le Brésil, géant de l’agriculture, qui n’a pas volé son surnom de « ferme du monde », est régulièrement dénoncé pour les conditions de travail misérables des travailleurs agricoles. Les plantations de canne à sucre ont longtemps focalisé l’attention des syndicats et des défenseurs des droits de l’homme. Ces plantations employaient beaucoup d’enfants et d’adolescents qui manipulaient à longueur de journées de lourdes et dangereuses machettes.

« Des gens mouraient d’épuisement dans les plantations, se souvient le juriste. Il y avait également beaucoup d’accidents dans les usines de traitement de l’agro-éthanol. Il y a cinq ans, les syndicats ont obtenu plusieurs avancées, dont le droit de s’entretenir avec les travailleurs en l’absence de l’employeur. La libération de la parole a mis fin à beaucoup d’abus. De plus, le ramassage des cannes est de plus en plus mécanisé. Les chauffeurs qualifiés ont remplacé les planteurs. Donc, les choses bougent, les combats aboutissent. Le gros point noir aujourd’hui, c’est ce qui se passe dans les plantations d’orangers. »

Les orangeraies se concentrent autour de São Paulo, dans le du pays. Vu que la région est prospère, les candidats ouvriers agricoles ne se bousculent pas. Les travailleurs sont recrutés dans le Nordeste, à 3 000 kilomètres de là. « On les incite à venir en leur faisant des promesses, poursuit Marcio Bortolucci. Mais une fois sur place, ils sont piégés par des fermiers qui les exploitent avec d’autant plus de facilité qu’ils sont loin de chez eux et ne peuvent pas se tourner vers un autre employeur, car ils sont faiblement qualifiés. »

L’Instituto observatório social, une organisation brésilienne qui enquête sur les conditions de travail dans les firmes transnationales, et l’ONG allemande Christliche Initiative Romero ont enquêté dans les plantations en 2013. Leur rapport note que sur 238 000 travailleurs, seul un cinquième dispose d’un contrat de travail. Les autres sont totalement précarisés et soumis à de fortes pressions. « C’est une violence psychologique très lourde, insiste l’avocat. Le gouvernement a fixé le salaire minimum à 9 euros par jour, alors que les syndicats estiment que 14 euros sont un minimum pour assurer sa subsistance. Pour toucher 9 euros, les cueilleurs, qui sont payés au rendement, doivent rapporter 60 caisses de 40 kilos d’oranges, soit près de 2,5 tonnes. »

Pulvérisation sans protection

Le rapport des deux organisations témoigne également des conditions de travail effarantes des ouvriers agricoles. Ceux-ci évoluent sur des échelles rarement adaptées à la taille des arbres, ce qui entraîne de nombreuses chutes. Ils sont régulièrement frappés d’insolation, victimes de maux de tête. Il n’y a pas d’eau potable mise à leur disposition et l’usage des toilettes est payant. Les ouvriers qui pulvérisent les arbres, une tâche courante car les agrumes sont des fruits fragiles, ne disposent d’aucun équipement de protection contre les pesticides.

« Ces scandales se passent parfois sur des terres qui appartiennent à l’Etat et qui sont louées par des planteurs ou les trois géants du cartel, s’indigne l’avocat. Ce système s’auto-alimente, car avec un personnel qui n’est pratiquement pas payé et très peu de frais d’exploitation, ces plantations sont difficiles à concurrencer. Donc elles pèsent sur les conditions de travail de toutes les exploitations du Brésil et même ailleurs dans le monde. La situation est tellement inique que certains employeurs se permettent de ne pas payer leurs employés. En janvier dernier, un tribunal a condamné Louis Dreyfus à verser leurs rémunérations à 500 travailleurs, ce qui représente 2 millions de réais, soit 800 000 euros. Nous utilisons tous les recours judiciaires et politiques au Brésil pour faire cesser l’exploitation dans les orangeraies. Ici en Europe, le consommateur doit savoir que, lorsqu’il boit un verre de jus, celui-ci a été pressé par un esclave. »

Jean-François Pollet
Crédit photo: Tineke D’haese/Oxfam Solidarité

(1) Marcio Bortolucci, avocat et porte-parole du syndicat des travailleurs agricoles de la région de Piranitinga (São Paulo, sud du Brésil), est venu dénoncer à Bruxelles les conditions de travail dans les plantations d’oranges.

Cet article est paru dans la revue Imagine n°109, mai-juin 2015

Pour en savoir +
  • Lire l’enquête de Dusch Silva S., Wesenick K., Braunger I., Hamann A., Orange juice : No regard for labour rights ?, Christliche Initiative Romero, 2013, disponible sur www.solmond.be ou www.ci-romero.de
  • A voir aussi: le dossier de campagne Oxfam-Wereldwinkels, Etude de cas du jus d’orange, le protectionnisme qui favorise les plus grands, sur www.oxfam.be

Un commentaire sur “Les oranges brésiliennes ont un goût amer”

  1. [...] d’orange brésilien : il n’y a pas que les oranges qui sont pressées… Trois sociétés organisées en cartel contrôlent l’intégralité de la production brésilien… sans être inquiétées. Deux ONG dénoncent des conditions de travail inhumaines dans les [...]

Laisser une réponse