Accélération… quel point final ?Clés pour comprendreReportages

21 novembre 2016

Nos sociétés modernes sont en constante accélération. Le comble : plus on gagne du temps, moins on a l’impression d’en avoir. L’allemand Hartmut Rosa pose son regard de sociologue et de philosophe sur cette société moderne de l’accélération. Interview.

Hartmut ROSA est sociologue, philosophe et professeur à l’Université Friedrich-Schiller d’Iéna en Allemagne. Il est l’auteur de Accélération : une critique sociale du temps (La Découverte, 2010) et Aliénation et accélération : vers une théorie critique de la modernité tardive (La Découverte, 2012). Il intervient également dans les documentaires L’urgence de ralentir (2014) et Tout s’accélère (2016).

Nos rythmes de vie, la société, tout semble s’accélérer. D’où cela vient-il ?

L’avènement des technologies, et donc l’accélération des transports, de la production, de la communication, a évidemment contribué à l’accélération de nos vies. Mais si la technologie nous permet d’aller plus vite, elle ne nous oblige pas d’en faire toujours plus. Le plus grand moteur de l’accélération est, selon moi, l’économie. Le système capitaliste actuel ne peut fonctionner que par une accélération permanente, par l’innovation et la croissance. De l’argent est investi dans une entreprise uniquement s’il y a une promesse de créer encore plus d’argent et plus vite. J’appelle cela la stabilisation dynamique : pour garder en place nos institutions et nos structures et pour que nos sociétés modernes restent stables, nous sommes contraints à croître et à accélérer sans cesse.
Par ailleurs, il y a aussi un aspect culturel à ce phénomène. Nous ne sommes pas seulement les victimes d’un système ou du capitalisme, nous avons aussi envie d’augmenter la vitesse de nos rythmes de vie. Cela s’explique par la compétition, parce que nous avons peur d’être à la traîne. Cela s’explique aussi par une sorte de promesse de l’accélération comme réponse à notre finitude : les options possibles augmentent, tout est rendu plus accessible, ce qui permet de remplir davantage nos vies.

Pourquoi est-ce si difficile de décélérer ?

Plus on gagne du temps, plus on a la sensation d’en manquer. Nous disposons pourtant tous de 24h chaque jour et ça ne changera pas. Le problème vient de notre liste de choses à faire (to do list), plus longue que le temps dont nous disposons. Dans nos sociétés modernes, ces listes ne cessent d’augmenter. Les choses qu’on doit et veut faire, les choses qu’on attend de nous, celles qui sont possibles… Pour garder notre place dans la société, nous sommes censé nous inscrire dans une croissance permanente. De plus, les nouvelles technologies contribuent à mettre en alerte nos to do list. Avec l’invention de l’email et de l’internet mobile, une fois le journée de travail finie, peu importe où nous nous trouvons, toutes les entrées vers nos to do list sont possibles.

Voiture, machine à laver : un gain de temps… vraiment ?!
Les technologies nous permettent de prendre moins de temps pour réaliser une tâche et donc, logiquement, de « gagner » du temps. Encore faut-il que la quantité des tâches demeure indentique… Et c’est loin d’être le cas. Dans Aliénation et accélération, Hartmut Rosa prend pour exemple l’introduction de la voiture et l’invention de le la machine à laver. Eclairant… « Bien sûr, nous aurions gagné d’importantes ressources de temps libre si nous avions parcouru les mêmes distances qu’auparavant et lavé notre linge à la même fréquence – mais ce n’est pas le cas. Nous parcourons aujourd’hui, en conduisant ou même en avion, des centaines de kilomètres, pour le travail ou pour le plaisir, alors qu’avant nous n’aurions sans doute couvert qu’un cercle de quelques kilomètres dans toute notre vie, et nous changeons maintenant de vêtements tous les jours, alors que nous n’en changions qu’une fois pas mois (ou moins) il y a un siècle. »

Cette accélération a un impact, sur nos vies privées, sur le monde du travail, sur l’environnement…

La dynamisation de la société n’a pas que des impacts négatifs, l’accélération technologique a permis de réelles avancées en matière de santé, de connaissance… Elle a permis d’augmenter nos libertés ou, en tout cas, nos possibilités de liberté. Selon moi, le problème principal, c’est qu’il n’y a pas de point final à cette accélération. Avec de lourdes conséquences sur les travailleurs, les entreprises, l’économie, mais aussi sur les individus. Peu importe la vitesse à laquelle nous courons cette année, l’année prochaine nous devrons courir encore plus vite, pour atteindre une économie encore plus rapide, pour être encore plus innovants. Sans jamais atteindre un but, on court au burn-out. Un burn-out individuel mais aussi un burn-out sociétal.
On atteint alors des situations de désynchronisation : toutes les parties du monde, tous les secteurs, tous les domaines, ne parviennent pas à accélérer de manière égale. Cette désynchronisation peut se produire, par exemple, entre le monde politique et le monde économique. La démocratie est un processus de longue haleine, qui a besoin de temps, pour s’accorder afin de trouver les solutions adéquates. Or, la démocratie ralentit alors que l’économie et les médias vont de plus en plus vite. Cette désynchronisation mène à des crises démocratiques comme la montée en puissance de partis et discours radicaux. Il y a aussi une forme de désynchronisation individuelle. Les gens ont le sentiment qu’ils n’ont plus le temps, qu’ils doivent courir… Ils vivent une crise d’aliénation, ne se sentent plus connectés au monde dans lequel ils vivent.

Et une désynchronisation environnementale aussi ?

La nature est marquée par une certaine temporalité. Chaque animal a besoin d’un temps approprié pour grandir, manger, se reproduire… Chaque végétal met un certain temps pour se développer. Mais dans notre utilisation économique de la nature, on essaie toujours d’aller plus vite, pour faire naître un veau, pour produire plus de lait par jour, pour que les poules pondent plus d’œufs… Les ressources naturelles – le pétrole, les poissons, les arbres…- sont utilisées trop vite par rapport au temps qu’il leur est nécessaire pour se renouveler, se reproduire. Le fait d’exploiter la nature sans lui donner le temps de se régénérer explique en grande partie le dérèglement climatique, la déforestation, la disparition de certaines espèces, etc. Tout va trop vite pour la nature.

A-t-on tous le même accès à la vitesse et à la décélération ?

Tout le monde ressent la pression d’une société de l’accélération, mais il y a trois manières de l’expérimenter. L’une, en l’internalisant, comme c’est souvent le cas des classes aisées, voire moyennes, qui se mettent elles-mêmes la pression. L’accélération fait partie des habitudes, on se dépêche en permanence. Une seconde manière, c’est de ressentir une pression extérieure, venant d’un patron, de la famille… Une troisième manière de ressentir l’accélération, c’est quand on a le temps, comme c’est le cas des personnes sans emploi, des pensionnés. Ces personnes disposent de temps mais ne peuvent rien, parce qu’elles n’occupent pas une place légitime dans la société, parce qu’on leur en refuse l’accès. On attend d’elles qu’elles rattrapent le reste de la société, en passant leur temps à chercher un job, se former, trouver un logement…

Vous dites aussi que nos choix ne sont pas guidés par nos valeurs, mais par notre agenda.

En effet. Alors que la logique voudrait qu’on fasse les choses les plus importantes d’abord, dans les faits, on réalise d’abord les choses les plus urgentes. Ce qui n’a pas de date finale court le risque de ne pas être réalisé du tout. De même par rapport à l’environnement, sa préservation pourrait occuper une place élevée dans notre échelle de valeurs, ce qui ne nous empêchera pas nécessairement de prendre la voiture ou l’avion pour gagner du temps.
Les gens disent : « Je n’ai jamais le temps de faire ce qui est important pour moi. » Pourquoi ne trouvent-ils pas de temps pour l’important mais bien pour regarder la télévision, par exemple ? Peut-être courons-nous parce que nous avons perdu le sens de ce qui est important pour nous. Plutôt que de faire face à la possibilité de ne rien trouver de satisfaisant au fond de nous, nous continuons à courir et à « faire des choses ».

Sortir de notre aliénation au temps peut passer, entre autres, par une reconnection à la nature ?

Dans les sociétés modernes, la nature – mais ce peut être aussi une personne – peut nous permettre de nous mettre en résonnance avec nous-mêmes. Les gens disent ressentir le besoin d’aller dans la forêt ou dans la montagne pour « se sentir », pour être au contact de la nature, au sens émotionnel et physique. Ils s’approprient la nature pour se changer eux-mêmes, ça les touche profondément et intrinsèquement. C’est une façon différente d’être relié au monde extérieur. C’est la sensation d’être en contact avec quelque chose qui répond, qui vit, qui respire et qui peut-être même nous contient.

Face à ces constats, quelles sont les actions possibles, tant au niveau individuel que collectif, voire sociétal ?

Ce n’est pas simple… A mon sens, l’action relève surtout du collectif et de l’institutionnel. En tant qu’individus, on fait partie d’un système, difficile donc de vivre une vie sous terre. Il y a cependant certaines options qui permettent de vivre mieux. Je ne me fais pas l’avocat de la décélération, ni du mouvement de la lenteur… Ce que j’ai en tête, c’est plutôt cette idée de résonnance, cette manière différente d’être au monde, de se relier aux gens, aux endroits, aux choses… On peut améliorer sa situation en redéfinissant ses perspectives sur la vie, vers plus de profondeur. Une stratégie individuelle pourrait être de ne rien prévoir à son agenda une heure par jour ou une demi journée per semaine. On ne résout jamais les problèmes de temps en passant par des technologies ou des arrangements plus rapides ou plus nombreux.
Au niveau collectif, plutôt qu’un capitalisme compétitif, dirigeons nous vers un système économique plus démocratique. Le revenu minimum garanti (1) pourrait être aussi une bonne stratégie pour décélérer. Il est aussi essentiel de préserver et créer des espaces et des temps collectifs protégés de la logique de l’accélération, de la croissance permanente. Un exemple : le dimanche, les magasins sont fermés. C’est un jour où on peut « gagner du temps » et se sentir un peu plus relax, parce que toute la sphère de travail et de consommation est désactivée. Certains diront qu’on n’a qu’à individualiser ces espaces et ces temps : chacun est libre de faire ses courses ou de travailler le dimanche. Selon moi, ce discours détruit les sphères collectives de protection contre l’accélération sociale. On devrait plutôt créer d’autres espaces de décélération, par exemple en instaurant les vendredis après-midi sans emails professionnels. Je pense que ça nous permettrait de gagner en temps et en meilleur qualité de vie pendant le week-end et même au travail.

Propos recueillis par Céline Teret
Interview réalisée dans le cadre du dossier « Où trouver le temps ? » du magazine SYMBIOSES

Photo : © juergen-bauer.com

(1) lire à ce sujet : Un revenu pour tous…. Vraiment ?!

Un commentaire sur “Accélération… quel point final ?”

  1. [...] quelques années plus tard, Gilles lit le bouquin d’Hartmut Rosa (lire son interview), Accélération, c’est la claque. « Rosa conceptualisait ce que je ressentais », confie-t-il. [...]

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