Tout s’accélère : le making-of pédagogiqueReportages

29 novembre 2016

Gilles, un ancien trader devenu instituteur, s’interroge avec ses élèves de 5e primaire sur l’accélération effrénée de notre monde, ses causes, ses conséquences et ses alternatives. Ce véritable parcours pédagogique, il en a fait un documentaire, Tout s’accélère. Inspirant !

Distribution collaborative
Le film interpelle particulièrement les adultes débordés, mais peut être exploité pédagogiquement pour des enfants dès 12 ans. Vous souhaitez le voir? Ou organiser une projection pour votre école ou votre association ? Contactez Clémentine Couplet – clementine@kameameahfilms.org. Ou rendez-vous sur le site www.toutsaccelere.com (rubrique Organiser une projection).

« Comme trader, j’ai longtemps vécu en accéléré. Je suivais l’emballement irrationnel des marchés, le diktat de la croissance, dans un sentiment d’urgence permanente, nous raconte Gilles Vernet. Puis, j’ai appris que ma mère était atteinte d’une maladie incurable. Le temps s’est arrêté. J’ai tout plaqué pour passer du temps auprès d’elle. Je suis devenu instituteur. J’ai découvert un autre rythme, celui de l’enfance qu’il ne faut pas brusquer. Et pourtant, j’avais encore le sentiment de courir… »

Lorsque, quelques années plus tard, Gilles lit le bouquin d’Hartmut Rosa (lire son interview), Accélération, c’est la claque. « Rosa conceptualisait ce que je ressentais », confie-t-il. Il décide alors d’en parler avec ses élèves de CM2 (5e primaire) de l’école Manin (Paris), lors de la discussion philosophique qu’il avait pris l’habitude d’organiser tous les lundis. Leur vision de notre monde survolté et de notre rapport au temps le fascine à ce point qu’il décide de faire
de la parole de ces enfants le point de départ d’un film. « Le paradoxe, c’est qu’il a fallu aller vite, car on était en avril. On a donc mené ce projet pédagogique sur deux mois, en mai-juin 2011 ». Gilles Vernet, qui a aussi été scénariste pour la télévision française, fait appel à deux amis cameraman et un preneur de son. Le protocole est établi : « Une caméra est braquée sur moi lorsque je pose une question. Les élèves lèvent le doigt. Je désigne l’enfant et l’autre caméra se centre sur lui en contre-plongée ».

Apprentissages multiples

« C’est un véritable projet d’éducation à l’environnement, estime Gilles Vernet. Le propos du film, qui vient des enfants, est que cette accélération n’épuise pas seulement les ressources mais aussi les hommes. » Durant deux mois, la classe démonte le temps. Les élèves s’interrogent sur le rôle de l’argent et de la consommation, sur la volonté de puissance, sur le goût pour les sensations fortes et sur notre rapport à la mort. « Cela m’a aussi permis d’aborder concrètement une série de notions, faisant appel à toutes les disciplines », raconte l’enseignant. Avec sa classe, il va se plonger dans l’histoire de la révolution industrielle, lorsque le besoin d’énergie pour décupler la force de l’homme a tout accéléré. Faire le lien avec l’économie et la productivité, à hauteur d’enfant. Visiter le Musée des Arts et Métiers et se rendre compte que toutes ces machines qui nous ont fait gagner du temps ne nous ont pas permis de ralentir. Analyser l’Horloge de Baudelaire et s’étonner que le poète perçoive le temps comme un monstre. Ecrire et chanter une chanson sur le temps (que l’on entend dans le film). Faire une course et mesurer l’effort en éducation physique. Comprendre la différence entre vitesse et accélération, se heurter au mur de l’exponentiel, ce qui nécessite de faire des exercices sur les puissances, les pourcentages, la croissance. Analyser les effets de cette accélération croissante sur l’environnement et les cycles naturels, sur les sources d’énergies et le climat… La liste des exploitations pédagogiques est encore longue, Gilles Vernet les a rassemblées et décortiquées dans un formidable dossier pédagogique.

« Ne pas avoir de temps est le symptôme de notre liberté. Nous avons une possibilité d’occuper notre vie inédite dans l’histoire. Nous disons que nous manquons de temps parce que nous sommes libres. (…) Aujourd’hui, l’individu a envie de saturer son emploi du temps pour ne pas laisser de place à la vacuité qui le culpabiliserait. Saturer son emploi du temps, ça nous donne une pesanteur existentielle. Quand vous êtes débordé, vous existez. » Etienne Klein, philosophe et physicien, dans Tout s’accélère

Tous philosophes

Avec ce projet, bien plus qu’une liste d’apprentissages, l’enseignant a développé chez ses élèves le goût d’apprendre et une impressionnante capacité de réflexion. « C’était une classe multiculturelle, avec des enfants d’un très bon niveau, reconnaît-il. J’ai donc pu pousser loin. Mais tout gamin de 10 ans peut se poser des questions ». Par exemple, ils adorent parler de la mort, qui est intrinsèquement liée à notre rapport au temps. « Certains élèves voyaient le temps comme un cercle, d’autres comme une flèche. Un enfant m’a dit : « Si tu ne veux pas mourir, t’as qu’à être une pierre », se souvient le réalisateur. En effet, aujourd’hui, la quête d’intensité a remplacé la quête d’éternité. On a une telle peur de la mort qu’on est dans un état d’urgence permanent ». Le philosophe et physicien Etienne Klein, l’un des experts – à côté de Nicolas Hulot et Hartmut Rosa notamment – invités dans le documentaire à enrichir les propos des enfants, ne dit pas autre chose : « Nous voulons que notre vie qui sera unique soit une vie réussie. Donc, constamment, on est en train d’en faire le bilan. Et on a constamment l’impression que le bilan n’est pas bon, car les canons qu’on nous impose sont très élevés. Nous saturons donc notre emploi du temps pour augmenter la qualité du bilan de nos vies. C’est épuisant. »

Nature et simplicité

Ces enfants sont très conscients du rythme de vie des adultes, et de leur propre impatience. « Les enfants – et leurs parents – ont peur du vide et le remplissent, souvent, par des écrans. Ce projet les a invités à s’emparer d’un phénomène dont ils sont des témoins privilégiés
dans leur famille, étant intensément exposés aux écrans, à la publicité et aux technologies de l’information. Très réceptifs au questionnement sur la consommation et sur le respect de la nature, ils ont pu envisager des solutions aux apparentes impasses écologiques, économiques et sociales que nous connaissons aujourd’hui », constate Gilles Vernet.

Ainsi, au consumérisme effréné, quasi existentiel, Gilles et sa classe opposent la reconnexion à la nature, la simplicité, l’introspection. Depuis lors, encouragé par ses élèves, l’enseignant consacre d’ailleurs quotidiennement cinq minutes à une séance de méditation, avant de démarrer la journée de cours. « Dans la nature, moi j’ai l’impression que le temps passe moins vite, alors que
 dans la ville avec tous les gens qui marchent et tout ça, ça crée du stress, et on dirait que le temps passe beaucoup plus vite » nous dit Johanna, Parisienne de 10 ans. On vous le prédit : ce film va émouvoir les acteurs de l’éducation à l’environnement.

Christophe Dubois
Article réalisé dans le cadre du dossier « Où trouver le temps ? » du magazine SYMBIOSES

Impressions d’ados

Quatre classes de l’Ecole Decroly, à Bruxelles, ont assisté à la projection du film Tout s’accélère lors de son lancement en Belgique, suivie d’un débat avec le réalisateur. De quoi alimenter leurs différents projets d’année, autour de l’énergie ou de l’alimentation. A la sortie, Anne Nemry, enseignante de 4e secondaire, a demandé à ses élèves de mener une réflexion personnelle, introspective, sur un élément qui les a touchés. Extraits :

« L’idée du film qui m’a le plus touchée a été dite par un enfant. « Nous sommes prisonniers du temps, mais nous sommes la cause de cette prison. ». Le temps passe, nul ne peut l’arrêter. Mais nous avons essayé de le dompter. Comme nous n’acceptons pas le temps, le fait qu’il nous glisse entre les doigts, peu importent nos efforts… on accélère… pour ne pas perdre… du temps. Mais le temps est une chance, le temps fait évoluer le monde petit à petit. Alors pourquoi accélérer, pourquoi avoir peur, pourquoi commencer une course contre le temps ? On n’en sortira pas gagnant, alors allons au rythme du temps ». (Amandine)

« Tout doit aller plus vite, quand quelque chose ne nous intéresse plus, nous « zappons », tout doit être dans l’immédiat. Les moments où nous ne faisons plus rien n’existent plus. Un petit moment et hop, on sort le smartphone. Ce qui est très paradoxal, c’est qu’on le fait justement pour « ne pas perdre son temps ». Je me rends compte que je suis moi-même embarqué là-dedans. Je ne prends plus le temps de le prendre, je n’arrive pas à ne pas être occupé. C’est comme si je ne savais rien faire d’une traite. Tellement je « zappe » à cause de cette accélération. Même ce travail je ne l’ai pas fait en un seul coup, j’ai regardé une petite vidéo youtube en plein milieu… » (Thomas)

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