Pourquoi les gens ne changent-ils pas ? (6/6) : l’adieu aux solutions, pour un agir « en chemin »Clés pour comprendreFocus

2 janvier 2017

Nous sommes en train de changer d’ère. D’une ampleur difficilement mesurable, le basculement en cours est tel qu’on parle d’une nouvelle époque géologique : l’anthropocène. Pourtant, tout semble suivre son petit bonhomme de chemin, la pluie et le beau temps, métro, boulot, dodo, rien de neuf sous le soleil en apparence. Cette rubrique est consacrée à explorer, sous divers angles, la question suivante : pourquoi les gens ne changent-ils pas ? Ce dernier chapitre affirmera que les gens changent tout de même, de la seule manière possible, lentement mais pas sûrement, car nous devons apprendre à nous passer de nos anciens appuis : un certain type d’optimisme, l’idéologie des « solutions » et le confort des certitudes.

Cela fait à présent cinq longs chapitres que nous consacrons à poser cette question : pourquoi les gens ne changent-ils pas malgré l’évidence des problèmes écologiques majeurs que l’organisation de nos sociétés a générés ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que nous avons trouvé de multiples raisons à cette inertie. Parmi les hypothèses parcourues, les blocages relevant de la psychologie individuelle – cf. chap. 1, dissonance cognitive, et chap. 5, l’addiction aux certitudes – côtoient les obstacles liés aux représentations collectives – cf. chap. 2, nous savons mais nous n’y croyons pas et chap. 4, verrouillages socio-techniques -, ainsi que des mécanismes tangibles – chap. 2, points de bascule, chap. 3, les limites de la contagion par les valeurs et chap. 4, lobbying et recours aux experts. Une exploration plus pointue de la psychologie et de la sociologie du changement nous auraient sans doute apporté des explications supplémentaires de cette tendance à ne pas changer…

L’option du business as usual est pourtant impossible. Plus que jamais d’ailleurs : lors du 35e Congrès Géologique International qui s’est tenu au Cap, du 27 août au 4 septembre 2016, un groupe de chercheurs a recommandé d’entériner l’entrée officielle dans l’ère de l’anthropocène sur l’échelle des temps géologiques. Cela signifie, rappelons-le, que nous vivons un basculement d’époque au moins aussi important que celui qui a vu passer l’humanité du nomadisme à des civilisations pratiquant l’élevage et l’agriculture, se sédentarisant, inventant plus tard les villes, l’écriture, la démocratie, les guerres, etc. Un changement abyssal donc, qui marque l’entrée dans une ère où l’on ne peut plus se représenter l’humain et la culture, d’une part, et la nature, d’autre part. L’officialisation de l’anthropocène prendra sans doute encore quelques années, mais elle est sur les rails…

Cette vision géologique des choses apporte un premier élément de réflexion à notre interrogation sur l’inertie de la société. Les pratiques, les structures, les politiques n’ont pas l’air de changer, nous avons vu pourquoi… Mais indépendamment des volontés individuelles, l’époque, elle-même, change. Les gens ne changent peut-être pas mais ils sont en train d’être changés par l’époque. Dans quelle mesure ? À quel rythme ? Pourquoi est-ce invisible ?

Les gens ont-ils jamais changé comme on voudrait qu’ils le fassent ?

Si l’on jette un regard rapide sur le passé, quels sont les moments où des sociétés entières ont basculé dans quelque chose de neuf ? Attardons-nous sur quelques exemples.

- Les débuts de l’agriculture : le passage de l’état de chasseur-cueilleur à l’état sédentaire est le marqueur d’entrée de l’époque géologique précédente, l’holocène. Quel en a été le moteur ? Selon Marcel Mazoyer (1), ce qui a incité les groupes humains à se sédentariser, avant toute pratique agricole, c’est l’abondance de nourriture sauvage disponible en certains lieux. Ce n’est que dans un second temps, après plusieurs centaines d’années, que l’augmentation des populations humaines, couplée à l’observation des céréales ou légumineuses sauvages à proximité des foyers de sédentarisation, a conduit à une domestication consciente des plantes. Par ailleurs, ce phénomène n’a pas été soudain et unique, mais un processus long et multiple, qui a eu lieu en plusieurs endroits du monde, sur un intervalle temporel courant de 12.000 ACN à 5.000 ACN – voir l’article de François Couplan et Lucie Benoît dans Valériane n° 86.

- L’expansion des religions : l’occident est-il devenu chrétien par des conversions de proche en proche, de façon diffuse et continue ? Non, bien sûr. Si le christianisme s’est propagé durant les premiers siècles de notre ère, essentiellement en Orient et en Afrique du Nord, il est resté souterrain et marginal – durement persécuté même – jusqu’à ce qu’un empereur romain, Constantin, se convertisse à cette religion au début du IVe siècle. La transformation progressive de l’Europe en continent majoritairement chrétien durera plusieurs siècles et se fera surtout par la force de l’administration et de l’épée. Cette histoire se répétera dans le Nouveau Monde, mille ans plus tard. Un parallélisme peut être fait avec l’Islam, dont la propagation fulgurante aux VIIe et VIIIe siècles a été réalisée par le biais de conquêtes militaires.

- Dans un tout autre registre, qu’on songe également au temps – et au sang versé – qu’il a fallu, entre 1789 et disons 1945, pour construire des démocraties modernes, assurant une certaine justice sociale et une indépendance des pouvoirs. Depuis les premières révoltes paysannes de la Renaissance, en passant par les luttes du Tiers-Etat lors de la Révolution française, des artisans face à l’industrialisation naissante, puis des ouvriers au sein de cette révolution industrielle, combien de soubresauts n’a-t-il pas fallu pour parvenir à ce bref équilibre européen qui aura duré un demi-siècle ?

Ces trois exemples, parmi d’autres, illustrent qu’aucun changement massif n’a jamais eu lieu soudainement et, pourrait-on dire, tranquillement. Les processus de changement sont longs, dépendent des contingences historiques et, souvent, ils sont conflictuels. Ils ne se sont jamais produits, en tout cas, par une sorte de consensus des volontés. Cela veut-il dire que nous ne pouvons pas espérer autre chose pour le changement qui nous occupe, le basculement écologique que nous espérons ? Je ne le pense pas.

Depuis ces précédents basculements, certaines choses ont évolué, précisément en matière de démocratie. Par ailleurs, la temporalité même de l’Histoire s’est modifiée. Tout va beaucoup plus vite : les dégradations, les innovations et, peut-être, les réparations. Mais ce regard sur l’Histoire permet, au minimum, de comprendre pourquoi nos sociétés entières ne modifient pas leurs trajectoires du jour au lendemain. Nous pourrions même en déduire que notre trajectoire est en train de commencer à se modifier, mais que nous n’avons pas le recul nécessaire pour l’observer. Pierre Rabhi et le mouvement des Colibris, dont nous avons longuement parlé au chapitre 3, prônent une insurrection des consciences. Méditons ceci : peut-être une maturation des consciences est-elle en train d’avoir lieu, à son rythme, sans que cela soit encore vraiment visible dans les pratiques ou même dans les discours. Sans certitude, et même si le décalage est énorme par rapport à l’urgence écologique, c’est une hypothèse qu’il ne faut pas écarter.

Ne doutez jamais qu’un petit groupe…

C’est une phrase qu’on ressort partout, comme un chapelet dans lequel trouver un peu de réconfort face aux difficultés de l’engagement. “Ne doutez jamais qu’un petit groupe de personnes conscientes et engagées peuvent changer le monde. En fait, c’est toujours ainsi que le monde a changé.” Ces mots de l’anthropologue Margaret Mead (1901-1978) sont précieux et mobilisateurs, pour autant qu’on les utilise comme supports à notre réflexion et à notre cheminement, et non comme analgésique pour s’éviter les douleurs inévitables et les remises en question nécessaires à tout engagement. Il n’est pas sûr, d’ailleurs, que la célèbre anthropologue ait littéralement dit “ne doutez jamais”. Mais laissons ces trois mots à leur valeur d’encouragement, et attardons-nous sur la suite. Le monde change-t-il toujours par l’action de petits groupes ? Les quelques exemples de basculements précités montrent plutôt des dynamiques de structures, d’institutions, de conquêtes massives. Mais il est vrai qu’à la source de tous ces processus, il a dû y avoir des petits groupes, de chasseurs-cueilleurs observateurs, de chrétiens persécutés, de musulmans fidèles, de paysans révoltés ou d’ouvriers décidés… Le passage de l’échelle d’un ou plusieurs petits groupes à l’échelle du changement de société correspond au phénomène de point de bascule (tipping point) que nous avons évoqué. Vu sous cet angle, il est indéniable que des petits groupes sont aujourd’hui en train d’agir et de changer radicalement de paradigme. De nouveaux mondes sont en train de naître, mais notre obsession à vouloir que tout le monde change en même temps, et notre désespoir que ce ne soit pas le cas, nous empêche de les voir émerger. Autrement dit, les gens sont probablement en train de changer de la seule manière possible : par petits groupes minoritaires qui atteindront un jour leur point de bascule. Ainsi, “le monde peut sembler immuable, implacable. Il ne l’est pas. Une petite poussée au bon endroit peut le faire basculer.” (2)

Trois deuils à faire : l’optimisme, la solution, la certitude

Mais attention ! Ce que nous venons d’écrire ne signifie pas qu’on puisse se relancer dans une action de militance classique. De quoi parlons-nous ? De ce triptyque qui imprègne encore notre conception de l’engagement : il faut être optimiste, des solutions existent, il faut savoir où l’on va. Aussi étrange que puisse paraître ce qui va être avancé ici, la proposition consiste à enclencher un agir qui requiert exactement l’inverse de cette posture. C’est-à-dire : être catastrophiste, conscient qu’aucune solution n’existe, et ne revendiquer aucune certitude. Sous peine d’être taxé de folie, expliquons cette proposition.

- Être catastrophiste ne signifie nullement souhaiter des catastrophes mais reconnaître qu’elles sont déjà là, reconnaître que les limites planétaires ont été franchies : trajectoire climatique actuelle à +5°C en 2100, effondrement avéré de la biodiversité, épuisement des ressources, des sols et perturbation des grands cycles biogéochimiques, acidification des océans, etc. Établir un diagnostic planétaire optimiste serait irrationel. Au regard des faits, on ne peut fonder son engagement sur l’espoir. Le dogme de l’optimisme est carrément déplacé, il sonne faux. Il est même la cause première des tristes mines des militants car il est une promesse déçue. Pour le militant, un optimisme de principe aboutit forcément à la sidération face à l’ampleur des catastrophes et à la lenteur du changement sociétal. Comme l’écrit Miguel Benasayag, “l’idée répandue que rétablir l’espoir serait la condition pour que l’époque retrouve puissance, joie et engagement est donc, en fin de compte, une erreur de raisonnement. Ce ne sont pas la joie, la lutte, l’agir qui sont le résultat de l’espoir et de l’optimisme, mais bien plutôt l’espoir et l’optimisme qui sont les conséquences, l’effet de la joie, de la lutte et de l’agir. L’optimisme naît du fait de se trouver sur la route. Qu’il s’agisse de vie personnelle ou de vie sociale, le sentiment d’optimisme émerge par surcroît, lorsqu’on a renoué avec la puissance d’agir, avec la compréhension et la connaissance du monde et des situations, quand on remet en contexte, connaissant les causes et libérant la puissance d’agir.” (3)

- Aucune solution n’existe : impossible de remettre le pétrole sous terre, de revenir au climat de 1900 et de rétablir la biodiversité perdue. Du moins à l’échelle temporelle humaine, en quelques dizaines ou centaines d’années. On ne peut donc pas “solutionner” l’anthropocène comme on remplace une chambre à air percée. La posture de l’ingénieur, l’idéologie techno-scientifique ne peuvent apporter que des secours ponctuels, partiels et localisés. À l’échelle globale, la science n’apporte pas de solution ; elle est, au contraire, précisément la méthode rationnelle qui permet chaque jour d’affiner un peu davantage l’étendue de nos problèmes globaux, le diagnostic catastrophique de l’anthropocène. Comment agir, alors ? Eh bien, sans solution, sans voir le bout du chemin. El camino se hace caminando, le chemin se fait en cheminant, disait un révolutionnaire célèbre.

- Avancer incertains : nous n’avons pas à visualiser précisément un état du monde idéal vers lequel tendre. Les situations elles-mêmes, dans leur réalité, dans leur contexte, là où nous sommes déjà engagés, présentent des asymétries, des injustices, des déséquilibres. Je n’ai pas besoin de savoir comment pourrait s’agencer un modèle alimentaire idéal pour estimer qu’il est juste de favoriser l’émergence de circuits courts dans ma région. M’engager dans ce GASAP n’empêchera pas les systèmes alimentaires industriels de s’effondrer, mais j’estime qu’il s’agit d’une action pertinente. Selon Miguel Benasayag toujours, la vieille illusion qu’il serait nécessaire de parvenir à un consensus des volontés pour changer les choses doit être abandonnée. Le pluralisme des représentations, la diversité des situations de l’action est au contraire une garantie de la vitalité du processus de changement.

L’enjeu narratif

Faire le deuil du grand récit de la Modernité et du Progrès – qui signifiait optimisme, solutions, certitudes – exige cependant que nous écrivions d’autres histoires. Car l’être humain ne peut vivre sans se raconter à lui-même son histoire, sans se sentir participer à cette histoire. Selon l’historien israélien Yuval Noah Harari, auteur du best-seller Sapiens, une brève histoire de l’humanité, ce qui a permis à l’être humain de prendre l’ascendant sur les autres espèces est, davantage que le langage lui-même, la fiction, la capacité à imaginer des mythes, des histoires. “Ni les Nations unies ni les droits de l’homme ne sont des faits biologiques, écrit-il, ils ne sont pas inscrits dans notre ADN. Il s’agit d’«histoires», certes bénéfiques, que nous avons inventées et qui nous permettent de cimenter notre ordre social, tout comme les sorciers «primitifs» le faisaient en croyant aux esprits. De même que les «sorciers» d’aujourd’hui croient sincèrement à la toute-puissance de l’argent et à l’existence des sociétés anonymes à responsabilité limitée.” (4)

À l’heure où la désillusion face à l’ancienne histoire du Progrès est immense, conduisant certains à se jeter dans la gueule de fictions meurtrières – rétablir un Califat – et/ou délirantes – le monde est dirigé par une petite élite maléfique -, l’enjeu de la narration est sans doute au moins aussi essentiel que, et certainement complémentaire de, la capacité à faire des choses concrètes et locales de ses mains : semer, planter, cultiver, rénover, réparer, construire, recycler, échanger. Ces verbes-là sont à mettre dans des histoires qui n’évoqueraient ni un passé ni un petit monde alternatif idéalisés, mais des possibles multiples, hybrides, en cours d’invention. Il faut relever ce défi.

Guillaume Lohest
Article publié dans Valériane (novembre-décembre 2016), revue de Nature & Progrès

(1) Interview de Marcel Mazoyer, “La naissance de l’agriculture”, chaîne Youtube TerrEthique, vidéo ajoutée le 20 février 2013. https://www.youtube.com/watch?v=Fjd84ys-ThU
(2) Malcolm Gladwell, Le point de bascule, Comment faire une grande différence avec de très petites choses, Flammarion, 2012, p. 236
(3) Miguel Benasayag, De l’engagement dans une époque obscure, Le Passager Clandestin, 2011, p.101
(4) Yuval Noah Harari, Sapiens, une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2015

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