« Racisme paradoxal » : entre méconnaissance et mépris dans les milieux antiracistesClés pour comprendreReportages

27 novembre 2018

Mireille-Tsheusi Robert est Afro-descendante. Elle dénonce le racisme à l’œuvre là où on ne l’attend pas : au sein des institutions prônant des valeurs antiracistes. Son étude menée auprès de 85 organismes bruxellois et wallons a permis de pointer que 83% de ces organismes n’engagent pas de personnes d’origine africaine. La méconnaissance et le mépris à l’égard des sien·ne·s, Mireille-Tsheusi Robert est venue en parler lors du débat « Racisme, sexisme et classisme : quelle adéquation entre nos pratiques et nos luttes ? » organisé par l’association Présence et Action Culturelles.

« Bonjour, j’espère que vous aimez ma perruque. Je cherche du boulot en ce moment. En entretien, les cheveux en bataille des personnes afro-descendantes sont rarement bien accueillis. Les cheveux lisses passent mieux. J’ai testé à plusieurs reprises. Si je vous dis ça, ce n’est pas pour aborder des questions d’esthétique. Mais pour vous montrer les stratégies qu’on doit déployer au quotidien face au racisme et aux discriminations. »

Au départ d’une interpellation aux apparences anodines, Mireille-Tsheusi Robert fait jaillir l’essence même de son propos. Comme si cette femme afro-descendante tenait entre ses mains, l’air de rien, un miroir incliné de façon à y percevoir plus nettement ce racisme ordinaire et invisibilisé, mais pourtant tellement présent et discriminant. Face à elle, une audience majoritairement « blanche » (terme auquel elle préfère celui d’« euro-descendante »), d’acteurs et actrices du monde associatif, réuni·e·s à l’occasion d’un débat à l’initiative de Présence et Action Culturelles (PAC). Intitulé du jour : « Racisme, sexisme et classisme : quelle adéquation entre nos pratiques et nos luttes ? » (1)

Travailler « pour » et « sur », mais pas « avec »

Aujourd’hui, Mireille-Tsheusi Robert est venue livrer une série de constats, détaillés dans son livre « Racisme anti-Noirs : entre méconnaissance et mépris » (2). A l’occasion de ce débat, elle pointe plus spécifiquement une forme de racisme qui règne là on l’attend le moins : le racisme des professionnel·le·s des milieux antiracistes ou, tout du moins, des milieux oeuvrant en faveur du vivre-ensemble et de l’interculturalité. Ce « racisme paradoxal » se traduit par une forme de méconnaissance et de mépris. Un mépris que le dictionnaire Larousse définit comme étant « le sentiment par lequel on juge quelqu’un ou sa conduite indigne d’estime ou d’attention », rappelle Mireille-Tsheusi Robert. Ce qu’elle pointe n’est pas tant un forme de racisme affiché et assumé, mais bien des mécanismes plus subtiles et rendus invisibles au point tel qu’ils en deviennent presque communément admis.

Ce constat Mireille-Tsheusi Robert le puise dans une étude de terrain qu’elle a réalisée auprès de 85 organismes bruxellois et wallons travaillant sur des sujets liés aux Afro-descendant·e·s : musées, travailleurs et travailleuses de l’interculturel, de l’éducation, de l’éducation permanente, chercheurs et chercheuses, politiques… Cette recherche associative et qualitative a permis d’évaluer une série de connaissances, sur l’histoire coloniale belge et sur la diaspora africaine en Belgique. Combien de temps a duré la colonisation au Congo ? En dehors des métiers du sport et de l’art, pourriez-vous citer des Afro-descendant·e·s connu·e·s chez nous ? figuraient parmi les questions. « Nous avons comptabilisé un taux de réponses correctes de 60% pour les questions relatives à l’histoire et de 48% pour les questions sur la diaspora, explique Mireille-Tsheusi Robert. L’histoire est donc mieux connue que la diaspora d’aujourd’hui. »

Afin de sonder l’exemplarité en matière de diversité au sein même de ces organismes, l’enquête s’est également penchée sur le nombre d’Afro-descendant·e·s faisant partie des équipes de travail. Petit détail qui a son importance : le personnel d’entretien ne faisait pas partie de ce décompte. Conclusion : seuls 17% de ces institutions antiracistes comptent un·e ou des Afro-descendant·e·s au sein de leur équipe. « Ce qui signifie bien que 83% d’organisations antiracistes n’engagent pas de Noirs, poursuit Mireille-Tsheusi Robert. On veut bien travailler sur eux, pour eux, mais pas avec eux. Et quand on travaille avec eux, on ne les place surtout pas à des postes à responsabilité. » La salle frémit. La gêne est palpable. Comme si chacun et chacune s’essayait intérieurement à l’exercice en établissant le décompte des personnes racisées employées par leur organisme. « Je pense que le travailleur antiraciste a une responsabilité professionnelle et politique, il ne peut pas s’autoriser le « confort » de l’ignorance », explique par ailleurs Mireille-Tsheusi Robert dans une interview pour le magazine Agir pour la culture (1).

D’où tout le sens du débat du jour qui, avec sa question centrale « quelle adéquation entre nos pratiques et nos luttes ? », invite à confronter les valeurs brandies par les associations et leurs pratiques de terrain. Ausculter à la loupe la place de « l’autre » : la personne racisée, mais aussi le pauvre, la femme, l’homosexuel… Pour y déceler, peut-être, parfois, méconnaissance, mépris, consciemment, inconsciemment… Interroger, aussi, l’entre soi à l’oeuvre dans les milieux socioculturels et le secteur associatif.

Le choix des mots

Au cours du débat, Mireille-Tsheusi Robert souligne également l’importance du choix des mots. « On ne peut pas utiliser un terme qui a été trop souvent utilisé pour insulter, à savoir « Noir », avant d’avoir vraiment fait un travail de déconstruction nationale. Et nous-mêmes, Afro-descendants, nous devons aussi nous auto-définir. Parfois, on n’est même pas d’accord entre nous ! C’est pourquoi je propose de varier l’usage des termes, d’en utiliser plusieurs. »

Pour qualifier le racisme envers les Afro-descendant·e·s, elle a recours au terme « afrisme », qu’elle défend. « Il me semble plus juste en ce qu’il renvoie – grâce au suffixe « -isme » – au domaine de l’idéologique, à quelque chose d’appris, de transmis et de socialement acquis. Alors que le suffixe -phobie, de « négrophobie » ou afrophobie, renvoie quant à lui à une peur. Or, la névrose phobique est une maladie et le racisme est loin d’être une pathologie ! Par ailleurs, cette seconde terminologie occulte l’aspect institutionnel de ce racisme. » (2)

Elle évoque également un whitesplaining (situation où une personne blanche explique quelque chose à une personne racisée alors que ce n’est pas nécessaire, de manière condescendante et pour établir une position de domination) trop souvent à l’œuvre. « C’est présent dans le quotidien, dans les relations interpersonnelles. Mais ce qui m’inquiète le plus, c’est quand ce whitesplaining est stratégique. Quand on vous explique comment penser et agir vos luttes. » Rebondissant sur une autre forme de domination par le langage, le mansplaining (situation où un homme explique quelque chose à une femme alors que ce n’est pas nécessaire, de manière condescendante et pour établir une position de domination), Mireille-Tsheusi Robert souligne : « Nous avons aussi nos difficultés avec « nos » hommes noirs. En tant que femmes afro-descendantes, on a des choses à dire, pas parce qu’on veut se mettre en avant, mais parce que quelque chose manque dans le discours, dans les luttes. »

Et pour combler ce manque, Mireille-Tsheusi Robert a fondé l’association Bamko, un comité féministe et afro-descendant de veille antiraciste. Une association qui propose notamment des formations à l’attention des professionnel.le.s afro- et euro-descendant.e.s. Pour avancer ensemble dans la lutte.

Regard féministe

Egalement présente à la table de discussion de ce Midi de PAC sur « Racisme, sexisme et classisme : quelle adéquation entre nos pratiques et nos luttes ? », Irene Kaufer Briefel, militante féministe et membre de Garance, une association œuvrant contre les violences basées sur le genre. Extraits de son intervention.

« Il y a des personnes qui sont au croisement de plusieurs dominations, comme c’est le cas de femmes afro-descendantes ou des femmes handicapées, par exemple. C’est ce qu’on appelle l’intersectionnalité. Mais il y a aussi le fait qu’on peut être dominé dans un secteur et dominant dans un autre. »

« L’idée de convergence des luttes me pose question. S’il y a convergence, c’est vers un centre vers lequel toutes les luttes peuvent converger. Or, selon moi, il y a plusieurs luttes et parfois de vraies contradictions. Je dis toujours : Ensemble si c’est possible ; séparément, si nécessaire ; mais jamais les unes contres les autres. »

« La non-mixité est nécessaire, elle permet de se renforcer entre soi avant d’aller affronter les autres. Ce qui ne veut pas dire pour autant que tout doit se faire en non-mixité. De nombreux hommes s’offusquent d’activités en non-mixité, mais je constate que lorsqu’on organise des activités mixtes, ils répondent très rarement présents… »

Céline Teret

(1) Midi de PAC (Présence et Action Culturelles) du 20/11/2018. Infos : www.pac-g.be
(2) Mireille-Tsheusi Robert et Nicolas Rousseau, « Racisme anti-noirs, entre méconnaissance et mépris », 132 p., éd. BePax et Couleurs livres, 2016. Infos : www.bepax.org
(3) Interview de Mireille-Tsheusi Robert dans Agir pour la culture. Voir: www.agirparlaculture.be
(4) Idem

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