Les sans-abri, étendards humains d’une société inhumaineClés pour comprendre

7 décembre 2018

Plus de vingt ans après le Rapport Général sur la Pauvreté, qui affirmait que la pauvreté est une violation des droits de l’homme, il n’existe toujours aucun appareil statistique robuste pour prendre la mesure du sans-abrisme. Comment, dès lors, mener une politique cohérente et efficace ?

La situation des sans-abri en Belgique est, comme partout, un sujet médiatique saisonnier, un « marronnier ». On n’en parle qu’en cas de grands froids, sans interroger ce qui fonde leur situation, pour les oublier presqu’aussitôt. Il y a là une forme d’indécence qui s’ajoute à celle de l’absence d’une politique forte et cohérente. En attendant une mesure précise du phénomène, qui servirait de point de départ à une politique adéquate en la matière, les acteurs de terrain sont contraints au bricolage, à la gestion de court terme… Les sans-abri sont comme cantonnés dans un angle mort des politiques sociales. Il convient de les remettre dans la lumière et d’écouter ce que disent ces personnes de notre société.

Une absence de données symptomatique

« En Belgique, il n’existe aucun chiffre officiel concernant le nombre de personnes sans abri, uniquement des évaluations des associations », écrivait en juillet 2017 le Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, créé en 1999. On s’étonne : 18 ans d’existence et toujours pas d’appareil statistique ?

Dans la Région de Bruxelles-Capitale, faute de comptage officiel, des dénombrements effectués par les divers services actifs sont effectués tous les deux ans environ. Concrètement, en deux ans, on est passé de 412 à 707 personnes dans l’espace public ! Et encore, ces chiffres seraient sous-estimés, selon l’association La Strada. Les solutions officielles (l’urgence et les maisons d’accueil), agréées donc, recueillaient 35 % des personnes dénombrées en 2014 et 39 % en 2016. Cette augmentation, en pourcentage et en chiffres absolus, est due à l’adaptation à la hausse des capacités de ces solutions d’urgence. Mais les maisons d’accueil, qui sont de loin la solution la plus structurée, n’ont quant à elles pas vu leur capacité d’accueil augmenter. Ce qui ne manque pas de poser la question des politiques mises en place.

Les limites de la politique existante

On le sait, dessiner les contours des politiques publiques sociales n’est jamais aisé en Belgique, les compétences étant éclatées entre toutes les entités fédérées à quoi s’ajoutent d’importantes compétences communales (ou intercommunales). On retiendra ici la philosophie générale qui prévaut en Belgique. Le sociologue Bernard Francq (1) retrace l’histoire des politiques sociales incluant les sans-abri au départ de la création des CPAS, en 1997. Il apparaît assez clairement que cet échelon d’action, qui occupe pourtant une place capitale dans les dispositifs, présente de lourdes lacunes. En voici quelques-unes.

Les CPAS fonctionnent sur base de la domiciliation, le « revenu d’intégration » est donc difficile à obtenir pour les sans-abri, qui sont, par définition, non domiciliés. Les CPAS sont hautement politisés et, comme tels, sensibles aux grandes orientations générales : logique d’« activation » totalement inadaptée aux sans-abri, etc. Le financement des CPAS est de plus en plus mal assuré et leur structure est parfois lourde. Du coup, « ce sont les associations qui sont souvent les premières à répondre à des besoins nouveaux », selon Bernard Francq. Enfin, l’échelon communal n’est guère approprié à la lutte structurelle contre la pauvreté, qui dépend dans une très large mesure des grandes orientations économiques (idéologiques) des gouvernements fédéraux et régionaux.

Le personnel des CPAS (et particulièrement les assistants sociaux qui sont en première ligne) n’est pas remis en cause. Nous relevons plutôt ici l’inadéquation de la structure à la complexité des situations dans lesquelles se trouvent les sans-abri.

La double peine

Pour Bernard Francq, le caractère très spécifique des sans-abri est, et a toujours été, un obstacle au traitement de la question. Pour lui, « le sans-abrisme n’a pas pu s’imposer comme une question politique majeure par rapport à la pauvreté ». Il estime en substance que les sans-abri demeurent les « mauvais » pauvres, minoritaires. Du point de vue des politiques, ils ne jouent pas le jeu de la sédentarité ni ne manifestent la volonté d’intégration, ce qui fait naître « à leur endroit le soupçon de l’irrécupérabilité, comparés aux autres pauvres, plus établis, moins enclins à osciller en permanence entre la mobilité et la sédentarité, plus contrôlables ». Et dans cette situation difficile -marquée par la méfiance, le jugement moral, voire la volonté d’occultation-, une dimension identitaire prend souvent le dessus chez les sans-abri « avec l’affirmation d’une différence irréductible et inassimilable ». Probablement une façon de garder une dignité, face à une sorte de double peine : la complexité de leur situation condamne les sans-abri, en plus du désastre qu’ils vivent, à une sorte de minorisation dans l’ordre politique.

Les sans-abri : l’emblème de notre société

Toutes les analyses démontrent que la pauvreté progresse. Et ce, même si l’on ne considère que les pays économiquement dominants, dits « riches », dont nous sommes. Si l’on comptait 2,194 millions personnes « exposées » en Belgique en 2008, en 2015, on atteignait le chiffre 2,336 millions. Tout ceci dans le contexte d’une grande politique européenne visant à réduire la pauvreté de moitié d’ici 2020 !

Le sans-abrisme s’inscrit pleinement dans la logique de la progression de la pauvreté dont on peut considérer qu’il constitue une sorte d’aboutissement. Les sans-abri sont les mauvais pauvres qui ne se rendent plus aux raisons de l’État ou de l’autorité publique. Ils sont en quelque sorte la variable d’ajustement ultime. Ils sont hors de la citoyenneté. Bientôt, hors de l’humanité?

Il est temps de considérer le sans-abrisme comme un scandale, plutôt que comme un problème, comme un étendard plutôt qu’une misère à chasser, comme le signe vivant de ce que ce monde est capable de faire à nos frères et sœurs en humanité et que nous ne pouvons accepter. Comme tels, les sans-abris sont le rappel constant de ce qu’il nous faut accomplir.

Agir

Agir, c’est évidemment commencer là où c’est urgent, se battre pour le rétablissement d’une aide sociale structurée et réinvestie de ses moyens financiers et humains ainsi que d’une vraie reconnaissance sociale. C’est refuser l’enfermement des sans-abri récalcitrants, c’est refuser les déclarations démagogiques sur la répression de la mendicité ou encore, et pourquoi pas ?, démonter ces mobiliers urbains anti-SDF visant à empêcher que des personnes se reposent et occupent l’espace public sur une durée prolongée.

C’est aussi reconnaître et soutenir les initiatives qui fonctionnent. Comme l’expérience Housing First, par exemple, qui inverse les logiques habituelles : « le logement est la première étape et on peut y accéder sans conditions (sauf celles de tout locataire : payer le loyer et respecter le contrat de bail). » En vue de quoi « une équipe accompagne le locataire dans tous les domaines de sa vie ». Le Housing First rencontre des taux de réussite étonnants. Or, en Belgique, c’est… la Loterie Nationale qui a financé les phases de test, pas la sécurité sociale. Tout un symbole des priorités politiques.

On peut relever encore l’initiative Home for Less : des étudiants ont conçu des modules adaptables qui peuvent être installés très rapidement dans des logements inoccupés pour en faire des appartements confortables. Mais encore faudrait-il qu’existe une réelle volonté de réquisition…

Agir, c’est lutter contre un système qui crée la pauvreté. Car, quand même, nous vivons dans une Belgique dont le citoyen le plus riche, Albert Frère, pèse à lui seul autant, financièrement parlant, que les 20 % les plus pauvres de la population nationale ! Notre pays est, paraît-il, pourtant relativement épargné par le creusement des écarts de richesse (on ne sait si on doit en rire ou en pleurer).

La lutte peut être menée sur tous les fronts : de l’aide en rue au soutien des initiatives efficaces, mais elle ne peut pas faire oublier que si l’on se bat pour nos frères et sœurs humains, l’on se bat aussi contre un système proprement inhumain, lui.

Jean-François Pontégnie, chargé d’analyses
Article publié dans Plein Soleil n°834 (septembre 2018), la revue de l’ACRF – Femmes en milieu rural

Retrouvez cette analyse complète sur www.acrf.be

(1) Sans-abri, itinérant : Oser la comparaison – Pascale PICHON – Louvain-la-Neuve : Presses universitaires de Louvain, 2009 – http://books.openedition.org/pucl/504

Laisser une réponse