L’écoféminisme : repenser la société après la criseClés pour comprendre

30 octobre 2020

La période à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui, la gestion et les conséquences de la pandémie, ont fait émerger une méfiance vis-à-vis des systèmes en place, politique comme économique. Néanmoins, cette méfiance est accompagnée d’une multitude d’actions et d’alternatives mises en place directement par les citoyens. L’écoféminisme permet de mieux comprendre l’émergence de ces actions solidaires mues par la nécessité d’aider ses semblables, proches, collègues, voisins. En plongeant dans les eaux de l’écoféminisme, on s’ouvre à une critique de la société contemporaine et à l’alternative d’une société basée sur d’autres valeurs.

L’écoféminisme, ça vient d’où ?

À l’origine, l’écoféminisme est un terme construit par Françoise d’Eaubonne (1), une militante, romancière et philosophe française. C’est au début des années 70, dans le contexte très particulier de la Guerre Froide et de la dissuasion par l’armement nucléaire, qu’elle crée une théorie écoféministe qui s’intéresse à l’interconnexion entre l’écologie et le féminisme. La peur de voir une catastrophe nucléaire arriver est omniprésente et fait émerger de nombreuses actions revendiquées écoféministes (2).

Complexe à définir, l’écoféminisme n’est pas la simple contraction des termes écologie et féminisme. L’écoféminisme est à la fois un mouvement politique, une éthique, une philosophie ou encore une esthétique (3). C’est pourquoi il existe de nombreuses interprétations du terme « écoféminisme » qui sont autant de ramifications et de perceptions du monde possibles. Néanmoins, ces perceptions se rejoignent et s’accordent toutes autour d’un constat essentiel à la pensée écoféministe : l’existence de liens indissociables dans les rapports de domination exercés sur les femmes et la nature (4).

Femmes et environnement, quel rapport ?

Le système capitaliste donne « l’illusion d’une économie autonome, capable de s’autoréguler et de générer des plus-values, [et] fonctionne par occultation de la force de travail féminine et des ressources naturelles exploitées gratuitement » (5).

Pourtant, elle fait apparaître une double dépendance, premièrement, vis-à-vis de l’environnement, qui fournit la matière première pour l’essentiel des besoins humains. Deuxièmement, vis-à-vis de la force de travail des femmes au niveau domestique – les tâches domestiques sont encore aujourd’hui assurées principalement par des femmes – sans laquelle les activités économiques et marchandes ne pourraient exister (6). Les femmes, tout comme la nature et les ressources naturelles, sont des externalités économiques. C’est-à-dire ? Cette force de travail n’est pas salariée tout comme les coûts écologiques ne sont pas pris en compte dans la production de capital. Les activités de « care » (7) exercées par les femmes sont pourtant essentielle car nécessaires à la reproduction de la force de travail.

Qu’est-ce que le « care » ?

La notion du « care » renvoie au travail dit « de reproduction » qui comprend les activités domestiques, de soin, d’attention, d’éducation qu’effectuent, en général et en majorité, les femmes. Il s’agit d’activités dispensées gratuitement au sein des foyers mais également des nombreux métiers qui se sont avérés indispensables durant le confinement, aides-soignant.e.s, infirmier.ère.s, vendeur.euse.s, ainsi que les autres activités pourvoyeuses de préservation du fonctionnement de la société. Les femmes sont majoritairement représentées dans ces métiers notamment dans la santé humaine et l’action sociale où l’on compte 80% de femmes (8). L’expérience du confinement nous a fait redécouvrir l’importance de ces métiers, de la solidarité, de l’attention à autrui et de la protection due à chacun. En mars 2020, lors de la première vague du coronavirus, la création spontanée d’un réseau de solidarité autour de la confection domestique de masques a été considérée comme une approche écoféministe remettant le « care » au centre du système. « En quelques jours, elles se sont formées les unes les autres, ont relocalisé les chaînes de production, ont démontré l’enjeu essentiel du care » (9). Il faut noter qu’à nouveau, ce travail a été, en majorité, non rémunéré et effectué de manière bénévole, motivé exclusivement par l’urgence d’aider son prochain.

L’approche écoféministe a donc tendance à vouloir replacer le « care » au centre de notre système politico-économique. Ce cadre de pensée est associé à un système de valeurs, mettant en avant les valeurs de solidarité et d’entraide en opposition aux valeurs de concurrence et d’individualisme mises en avant dans le modèle socio-économique actuel. Alors une question se pose : Comment penser au-delà de ces systèmes ancrés et profondément établis dans notre société et dans nos esprits ?

L’écoféminisme pour repenser le monde

Finalement, l’écoféminisme est une grille de lecture qui dénonce les rapports d’oppression. Il tend à repenser le monde sous un prisme nouveau dans lequel le patriarcat et le capitalisme ne seraient pas la norme. Cette approche nous propose des alternatives possibles au fonctionnement de la société actuelle. Si l’écoféminisme dénonce les rapports de domination sur les femmes et la nature, il n’est pas pour autant un cadre de réflexion réservé aux femmes.

Cet éclairage sur l’écoféminisme nous permet d’appréhender la nécessité d’effectuer un changement dans le cadre des valeurs de la société. C’est également une conclusion qui a été tirée de l’expérience du confinement : l’importance de valoriser la solidarité et l’entraide plutôt que la concurrence, ou encore, mieux rémunérer des métiers peu qualifiés mais indispensables à la société et aux personnes. Donner sa place au « care » pour aller vers une société plus juste socialement et plus responsable. Concevoir notre interdépendance avec les autres et la nature, comme quelque chose de concret pour prendre les mesures nécessaires à une cohabitation ne menant pas à un écocide. Finalement, il ne s’agit pas d’adhérer ou non à un nouveau système de pensée mais bien de remettre en question le modèle en place pour ouvrir un espace aux alternatives. Des alternatives qui prennent en compte les coûts et les conséquences invisibles de notre mode de fonctionnement. En tant que citoyens, nous avons le droit de penser différemment et d’envisager un avenir moins sombre mais surtout, nos élu.e.s ont un devoir d’action et de conscience face aux limites du modèle politico-économique actuel. Ils ont la capacité d’acter et de faciliter l’émergence d’alternatives et ce, à travers le pouvoir de la loi et des réglementations au-delà des jeux d’influences.

Mila Gatti, Commission Justice & Paix
Article (ici dans sa version courte) publié sur le site de la Commission Justice & Paix www.justicepaix.be, le 8 septembre 2020

Retrouvez l’intégralité de cet article « L’écoféminisme : repenser la société après la crise » sur www.justicepaix.be

(1) Catherine Larrère, « L’écoféminisme : féminisme écologique, écologie féministe », Tracés, 22/2012, p. 105.
(2) Pour ne citer que: la manifestation de “Plogoff”, le camp de Greenham Common, la “Women Pentagone Action”.
(3) Pascale Vielle, Alain Henry, « L’écoféminisme, une perspective pour penser la crise de notre écosystème ? », Sociétés en Changement, numéro 9/ mai 2020, p. 3.
(4) Victoire Tuaillon, podcast : « Le patriarcat contre la planète », Les couilles sur la table, numéro 64/ 2020.
(5) Estelle Vanwambeke, « Ce que l’écoféminisme nous dit sur la crise écologique », Oxfam, p. 2.
(6) Catherine Larrère, « L’écoféminisme : féminisme écologique, écologie féministe », Tracés, 22/2012, p. 107.
(7) “care” est un terme anglophone et se traduit par “soin, attention, se soucier”
(8) Jehanne Bergé, « L’écoféminisme et la revalorisation du care pour changer le monde », RTBF.be, 2020.
(9) Jehanne Bergé, « L’écoféminisme et la revalorisation du care pour changer le monde », RTBF.be, 2020.

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