Cyril Dion : “Nous devons repenser notre présence au monde”Clés pour comprendre

24 décembre 2021

Six ans après le succès de Demain, film documentaire racontant des initiatives citoyennes face aux défis environnementaux et sociaux, le réalisateur français Cyril Dion vient de sortir Animal. Au cœur de ce documentaire : la perte massive de biodiversité et, plus largement, un questionnement sur notre rapport au vivant, nos relations avec les autres espèces.

Cette problématique fondamentale et urgente n’est pas posée de manière désincarnée. Le spectateur l’aborde aux côtés de deux ados de 16 ans, Bella et Vipulan ; il la vit à travers leur regard et leurs rencontres avec des expert·es (biologistes, ethnologues, économistes…), des activistes et des acteurs et actrices de terrain (éleveurs, maraîchers…) dans différents endroits du monde.
Cyril Dion était en Belgique, début décembre, pour échanger avec le public des avant-premières liégeoise et namuroise du film. Le Réseau IDée (éditeur du présent webzine Mondequibouge.be) l’a rencontré.

Comment résumeriez-vous le message principal du film Animal, celui que vous aimeriez voir retenu par le public ?

« La priorité, ce n’est pas la croissance économique. C’est de défendre la vie. Et l’on doit accepter qu’on fait partie des écosystèmes.»

Nous sommes des vivants parmi les vivants. Si on veut transformer la société, construire un monde vivable, on a besoin de repenser notre présence au monde. Arrêter de croire que la croissance économique, c’est la priorité. La priorité, c’est de défendre la vie, et cela suppose qu’on accepte qu’on fait partie des écosystèmes. Si les écosystèmes meurent, on va mourir avec eux.

Comme l’indique le titre, le documentaire est surtout axé sur le règne animal.

On est plutôt allés vers les animaux, dans un premier temps, c’est vrai, mais on aurait aussi pu parler des forêts, par exemple. Le titre est polysémique. On interroge notre relation avec les autres espèces vivantes, et on essaie de dire que les humains sont des animaux, très particuliers mais des animaux quand même.

Ils ont cette particularité d’être responsables d’une destruction de masse du vivant !

Comme le dit souvent Bella, on en est arrivé au point où il faut que nous, humains, nous nous sauvions… de nous-mêmes. On joue contre nous-mêmes. L’idée, ce n’est pas de sauver la planète, mais c’est de sauver les humains. Le reste du monde vivant, lui, va continuer sans nous. On n’a même plus conscience du tort qu’on se fait à nous-mêmes, en étendant les villes à l’infini, en faisant de l’agriculture comme on le fait en rasant tout, en utilisant des produits chimiques à gogo, en remplissant les océans de plastique… C’est fou. Et cela vient de cette déconnexion du monde vivant.

A quel public destinez-vous ce film ? Aux jeunes ?

On espère qu’il sera vu par tout le monde et, justement, qu’il va créer des conversations entre les générations. On a envie qu’il y ait à la fois des ados, qui puissent s’identifier à Bella et Vipulan, qui soient touchés, et des personnes plus âgées, qui regardent le monde par les yeux de ces jeunes – et, du coup, prennent la mesure du décalage entre ce que cette génération veut construire dans le monde et ce qu’on construit aujourd’hui. Eux, ils sont déjà dans le futur : ils ont 16 ans, ils vont vivre quasiment tout le siècle. La plupart des gens qui sont aujourd’hui au pouvoir – économique ou politique – sont nés au XXe siècle, et pensent comme au XXe siècle.

C’est-à-dire ?

Ils ont une notion du progrès qui est très matérialiste et suppose que le monde vivant soit surtout un champ de ressources qu’on peut exploiter. Baptiste Morizot (1) dit cela dans le film : on fait partie d’une culture qui nous a fait croire qu’on est la seule forme de vie intéressante, et que tout le reste, les fourmis, les forêts, les mammifères, c’est de la matière bête et méchante. Bella et Vipulan, eux, n’en sont déjà plus là : ils comprennent que ce sont des êtres sensibles, qu’on est dépendants d’eux, que c’est une richesse, une beauté – et que ces espèces ont le droit d’exister pour elles-mêmes sans devoir nous servir à quelque chose. Que continuer à réfléchir en termes de ressources et de croissance, c’est une folie furieuse.

Vous avez choisi de prendre pour personnages principaux deux jeunes, notamment pour avoir un regard autre, pour que des jeunes puissent s’identifier à eux, dites-vous. Y a-t-il d’autres raisons qui ont dicté ce choix ?

J’avais aussi envie d’emmener cette génération-là dans un voyage qui lui redonne un peu d’horizon. Ce qui m’a beaucoup touché, quand j’ai parlé avec de nombreux jeunes qui marchaient pour le climat, c’est le sentiment qu’ils ne voyaient pas d’avenir possible, l’impression que leur avenir était déjà foutu.
A la fin, l’un et l’autre sont assez bouleversés par tout ce qu’ils ont vu, leur regard a aussi évolué.

Cela dit, Bella et Vipulan ne partent pas de zéro. Ce sont des jeunes qui se mobilisaient déjà pour des causes environnementales, qui ont une conscience des enjeux et – Bella en particulier – une capacité d’expression assez élevées. Pourquoi ce choix ? Le public, notamment le public ado, va-t-il s’identifier à eux ?

« Ce n’est pas aux ados de porter la responsabilité des problèmes environnementaux. Mais ils peuvent secouer les adultes, les mettre face à leurs contradictions. »

En tout cas, lors des échanges autour des avant-premières du film, j’ai vu beaucoup d’adultes épatés, et de jeunes qui s’identifiaient à Bella et Vipulan. Je pense qu’on a besoin de héros différents. Quand on voit que plein de jeunes passent leur temps à regarder et écouter des influenceurs qui vivent à Dubaï et font du placement de produit sur Instagram, tout d’un coup, voir quelqu’un de leur âge qui se mobilise sur d’autres enjeux… On a besoin de ça aussi. Et puis Bella tient la dragée haute aux adultes.
Comme le dit Vipulan au début du film, ce n’est pas aux ados de porter la responsabilité des problèmes environnementaux, ce n’est pas à eux seuls de tout changer. Mais ils peuvent secouer les adultes, les mettre face à leurs contradictions et les réveiller.

Au fil du film, Bella et Vipulan visitent différents lieux et surtout rencontrent des expert·es, des activistes et des acteurs et actrices de terrain…

Le choix de ces interlocuteurs était important. Il fallait qu’il se passe quelque chose entre Bella, Vipulan et ces gens. J’ai essayé de ne pas trop préparer Bella et Vipulan, de juste leur donner les grandes lignes, avant les visites, les rencontres ; de les plonger dans des situations qui les confrontent. Pour garder une certaine fraîcheur, pour qu’on voit à l’image qu’ils passent par différents états, différentes émotions, et que cela puisse nous faire ressentir un peu la même chose. Et pour que quand ils entrent en conversation avec quelqu’un, ils aient envie de poser des questions spontanément, qu’il y ait une soif d’apprendre, de comprendre ; que ce soit vivant.

Comme vous l’avez rappelé lors de l’avant-première liégeoise, l’humain aime raconter des histoires et se construit autour de grands récits, et il est nécessaire d’en créer de nouveaux. Il est vrai que le cinéma et la littérature véhiculent souvent des récits sombres voire apocalyptique, paralysants, sur des thématiques environnementales (2). Un documentaire est-il capable de mobiliser les gens ?

De toute façon, tout est récit. N’importe quel film, qu’il soit documentaire ou fiction, c’est un parti pris, avec une subjectivité, une construction. Et donc, forcément, on raconte une histoire. Ici, on raconte le voyage à la fois géographique et « initiatique » de ces deux jeunes, et on trace un récit possible de l’avenir qui passe par une reconnexion avec le monde vivant plutôt que par la croissance.
Tout ce qu’on peut créer, que ce soit des films documentaires, des romans, des essais, des gens qui inventent de nouvelles façons de vivre… : tout cela concourt à former une nouvelle culture. Ce que Baptiste Morizot appelle une culture du vivant. C’est vrai que c’est moins évident de toucher un large public avec un documentaire, mais on a quand même réussi à le faire avec « Demain »… Par ailleurs, je me tourne vers la fiction. Je suis en train d’adapter, en long métrage, le roman Le grand vertige de Pierre Ducrozet (Actes Sud, 2020), et d’écrire une série de fiction, d’anticipation, avec les scénaristes Emmanuel Bourdieu (Le Bureau des légendes…) et Hélène Bararurunza. Elle raconte une révolution en Europe dans les vingt ans qui viennent (3).

Il paraît que vous avez rencontré le réalisateur belge Bouli Lanners ce matin…

On a parlé de tout et de rien, de la vie, du militantisme, de notre potager, et de ce qu’on pourrait faire ensemble. Avec Bouli, on s’est entendu sur le fait qu’il fallait aussi faire rire les gens. J’adorerais faire un film comme Les Virtuoses (film britannique de Mark Hermann 1996), ce film avec Pete Postlethwaite et Ewan McGregor qui raconte des histoires de communautés qui se mobilisent, qui changent leur façon de vivre, cela en y mettant de l’humour, de l’émotion.

Et si vous deviez citer un ou deux autres films, livres ou autres œuvres artistiques abordant l’engagement et/ou l’environnement qui vous ont marqué ?

« Comme le disait Rob Hopkins dans « Demain », on adore les histoires qui racontent comment l’humanité va disparaître : catastrophe nucléaire, extraterrestres… Mais où sont les histoires qui racontent comment on va s’en sortir ? »

Le roman Dans la forêt de Jean Hegland : un récit très puissant. Dans une sorte de huis clos, il raconte à la fois la fragilité de nos sociétés, le lien aux autres, à la nature, la recherche de l’autonomie. Un film comme Captain Fantastic de Matt Ross, qui parle de l’aliénation que peut créer le monde moderne mais aussi de la difficulté de vivre en marge – il y a une partie des personnages du film qui rêve aussi de normalité, au sens social du terme. On manque de ce genre de fictions, très belles et émotionnelles, qui peuvent porter la complexité d’une situation, et qui peuvent aussi proposer des imaginaires. Comme le dit Rob Hopkins, on vit une crise de l’imagination, on n’arrive pas à imaginer le monde autrement que comme il est, on a beaucoup de difficultés à se projeter dans l’avenir autrement que dans des dystopies apocalyptiques. C’est ce qu’il disait dans Demain : on adore les histoires qui racontent comment l’humanité va disparaître : catastrophe nucléaire, Gremlins, extraterrestres… Mais où sont les histoires qui racontent comment on va s’en sortir ?

Le cinéma peut-il être vecteur d’un autre regard, d’un autre rapport au monde vivant ?

C’est sûr. Le cinéma mobilise beaucoup d’étages de nous-même : à la fois la dimension intellectuelle, la dimension imaginaire, la capacité d’identification, notre appétit pour les histoires… Tout cela a le pouvoir de nous mobiliser intérieurement de façon très puissante, de nous bouleverser – et on est comme ça, les humains, on n’est pas purement des êtres rationnels. L’émotion, étymologiquement, c’est ce qui nous meut, ce qui nous met en mouvement. L’intellect, la théorie, ça ne suffit pas.

Il existe, dans le monde, d’autres cultures, qui ont un autre rapport au vivant que le nôtre, qui collaborent davantage avec le vivant. Pourquoi ne pas les avoir filmées ?

On les a filmées. Des Indiens Terraba au Costa Rica, des villageois au Kenya (qui doivent cohabiter avec le monde animal pour avoir accès à l’eau)… Mais cela ne rentrait pas dans le film, cela demandait des développements trop importants. Cela dit, on envisage de faire un deuxième film avec cela, on a une heure quarante de séquences déjà montées qui vaudraient vraiment le coup. Cet éventuel deuxième film serait très axé sur l’idée de la cohabitation avec le monde vivant (qui fait l’objet d’une séquence dans Animal, celle avec le loup). On y montrerait aussi des exemples proches de nous, en France notamment. Des gens qui ont un autre rapport au vivant.

Propos recueillis par Sophie Lebrun (Réseau IDée)

[1] Baptiste Morizot, philosophe, auteur et praticien du pistage, a publié notamment Sur la piste animale et Manières d’être vivant (éd. Actes Sud, 2018 et 2020).
[2] Un questionnement très présent dans le secteur de l’éducation à l’environnement. Cf. le colloque organisé en décembre 2020 par l’asbl Ecotopie Ces récits environnementaux qui nous paralysent et nous mobilisent.
[3] Dans cette série « Free Money », « (…) plusieurs personnages essaient de sauver le monde, chacun à leur manière: par la politique, le sabotage… Différents points de vue qui permettent d’explorer le monde, les solutions et engagements possibles », expliquait Cyril Dion au journal Vers l’Avenir en octobre 2021.
[4] Rob Hopkins a notamment publié Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ? (éd. Actes Sud, 2020)

Animal, en salles depuis le 8 décembre, est aussi proposé en séances scolaires (www.ecranlarge.be). Côté livres, Cyril Dion a notamment publié le Petit manuel de résistance contemporaine (Actes Sud, 2018) et, pour les enfants, Vous êtes des animaux, comme nous (éd. Actes Sud, 2021).

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