À pas de tortue…Reportages

15 janvier 2003

« L’Ile aux oiseaux », Guerrero, Mexique. Des bénévoles de tous horizons se sont donné rendez-vous dans ce décor paradisiaque fait de palmiers et de sable fin. Objectif : sauvez les tortues de mer. Mais est-ce bien « durable » ?

La « Isla de los pajaros ». Un bout de sable d’or étincelant sous le soleil mexicain, coincé entre le dangereux Pacifique et une lagune perdue. Oublié de tous sauf de la dizaine de familles de pêcheurs qui y vivent, et des centaines d’espèces d’oiseaux qui en ont fait un rêve grandeur nature. De César à Pancho, du flamand rose au pélican, tous se relaient au lever du soleil pour pêcher de quoi faire manger leur famille. Sous les rayons orangés, les uns plongent furtivement leur bec, les autres lancent amplement leur filet, comme le faisait leur père avant eux. Aujourd’hui seuls quelques « pescados volantes » se laisseront piéger. Les crocodiles, eux, contempleront nonchalamment le remue-ménage matinal depuis la berge, à l’ombre d’un cocotier.

Parce que la biodiversité le vaut bien

Pour protéger cette nature hors du commun, un projet a été développé et anime l’île en ce mois de juillet. Une activité inhabituelle met le coin de paradis en ébullition : quinze jeunes volontaires sont venus des quatre coin du monde participer à un chantier de sauvegarde des tortues de mer. Hongroise, Américains, Finlandaise, Slovène, Canadien, Françaises, Mexicains, Allemands et Belges, tous viennent vivre trois semaines sur la plage, tels des Robinsons. Ici pas d’eau courante ni d’électricité. Ils dorment sous des « palapas » (hutes fabriquées à partir de palmiers) bercés par le ressac de l’océan, se douchent avec l’eau de la lagune et se nourrissent de fruits, de fayots et de poissons. Chaque nuit, les jeunes patrouillent sur la grève à la lueur de la lune, le plancton scintillant sous leurs pieds nus, à la recherche d’un sillon de tortue. Pas question de lampe torche, les belles seraient effrayées et s’en retourneraient immédiatement au large. Une fois par an, entre juillet et août, elles viennent sur cette plage qui les a vues naître, creusent difficilement leur trou une heure durant, y pondent une centaine d’oeufs souples de la taille d’une balle de ping-pong, rebouchent le tout consciencieusement, puis repartent avec lourdeur.

Les larmes de tortue

Ce soir Tobie, Mabel et Aude ont de la chance : ils assistent à toute la scène en direct. La vieille tortue, en transe, les ignore. Ils peuvent caresser sa peau, essuyer ses larmes, entendre son souffle haletant. À peine la carapace tournée, reprennent-ils délicatement les oeufs. Direction le campement, à deux kilomètres. Là, ils mettent leur trésor à l’abri des prédateurs naturels (reptiles, chiens,…) et surtout de l’homme, qui tue ce véritable « fossile vivant » pour en vendre la carapace et se cuisine des omelettes avec ses oeufs. Des pratiques qui ont fait disparaître la moitié de la population de tortues ces dernières années.

Pour recréer le nid, Rosa, la responsable du camp, creuse un trou à la main. Un avant-bras de profondeur, ni plus ni moins. Il faut savoir que le sexe des futurs bébés tortues dépendra de la température d’incubation: au-delà de 30°C on obtiendra des femelles, en deçà on aura des mâles. D’où l’importance de reproduire un nid identique à l’original, afin de ne pas modifier le cours naturel des choses.

On ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs

La « Isla de los pajaros » accueille un bien beau projet de sauvegarde de la biodiversité et de rencontre interculturelle, sans aucun doute. Une expérience inoubliable qui aura sensibilisé tous les participants, assurément. Mais est-ce réellement durable pour autant ? Pas si sûr ! Ici, dans le Guerrero, une des Provinces les plus pauvres du Mexique, la majorité des hommes et des femmes vivent avec moins de deux euros par jour, dans des conditions sanitaires déplorables. Les empêcher de voler des oeufs de tortues ou de vendre des carapaces, sans leur proposer un revenu alternatif, revient à enlever la nourriture dans la bouche de leurs enfants. Rien d’étonnant alors qu’il faille demander à deux militaires d’escorter les patrouilles de gentils bénévoles, le projet de sauvegarde des tortues ne faisant évidemment pas que des heureux.

C’est là toute la complexité et la richesse du développement durable. On ne peut considérer l’environnement en vase clos, aussi légitime soit la protection de la biodiversité. Il faut également penser aux conséquences économiques et sociales de tout projet, et y trouver des alternatives, sans quoi il sera désavoué par un trop grand nombre d’acteurs. Certes cela demande plus d’idées, de réflexion, de compromis et donc de temps. Mais comme disait la tortue, avant de se faire couper le cou, « rien ne sert de courir, il faut partir à point »…

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