Les agrocarburants, pire que l’énergie fossile?Clés pour comprendre

1 février 2010

n199863726360_1483

Soutenus à la base comme alternative à l’énergie fossile, les agrocarburants n’ont pas répondu aux attentes écologiques. Pour les pays du Sud, l’impact social et environnemental de l’agro-industrie se révèle d’ailleurs catastrophique.

Que se cache-t-il réellement derrière les agrocarburants? De quoi sont-ils faits? Qu’impliquent-t-ils? Sont-ils vraiment l’alternative idéale aux produits pétroliers? Beaucoup de questions qui méritent des réponses, tant l’enjeu est important pour les populations concernées.

La production industrielle d’agrocarburants débute au Brésil dans les années septante. Les militaires, alors au pouvoir, décident d’affecter le surplus de canne à sucre à la fabrication de carburants, en vue d’alléger la facture pétrolière. Suite aux chocs pétroliers de 1973 et 86, l’élan pour les agrocarburants sera – momentanément – brisé par le prix d’un baril très bon marché.[1] Après les attentats du 11 septembre, la donne change. Les Etats-Unis se rendent compte qu’ils ne peuvent plus être à ce point dépendants du pétrole et que son faible coût n’est que temporaire. Aujourd’hui, la part des agrocarburants dans la consommation totale de carburant pour les transports représente approximativement 1,5 % aux Etats-Unis et 1,2% en Europe. [2]

Une alternative plus verte?

Les agrocarburants sont également appelés « bio-carburants » car ils dérivent de matières végétales, renouvelables et non-fossiles. Il existe deux types d’agrocarburants.

  • L’éthanol, fabriqué notamment à partir de canne à sucre, de maïs et de blé. [3]
  • Le biodiesel, conçu à partir de soja, colza et huile de palme. Ce dernier est surtout destiné à l’Europe, s’adaptant facilement aux moteurs diesels.

Ils présentent un double avantage. Non seulement ils se substituent aux carburants fossiles, mais leur combustion dégage beaucoup moins de CO2 que l’essence ou le diesel. Les chiffres tournent autour de 70% de CO2 en moins pour l’éthanol et 60% pour le biodiesel. À noter que la quantité de carbone renvoyée dans l’atmosphère par leur combustion correspond à celle captée par la plante durant sa vie.

Cette trouvaille semble donc révolutionnaire! Mais en y regardant de plus près, on découvre que l’utilisation de ce type de carburant ne donne pas le résultat écologique escompté. L’impact économique, social et environnemental de l’agro-industrie se révèle d’ailleurs catastrophique pour les pays du Sud.

Les conséquences sur l’environnement

La culture massive d’huile de palme, de soja, de canne à sucre et de maïs implique une quantité énorme de terres cultivables. Cette terre, on la trouve dans les pays du Sud, comme l’Indonésie, la Malaisie et le Brésil. Pour l’obtenir, des millions d’hectares de forêts sont détruits, soit en abattant les arbres, soit par de gigantesques incendies.

Quelques chiffres
232 kilos: il s’agit de la quantité de maïs nécessaire pour faire un plein de cinquante litres d’éthanol. Cette quantité de maïs représente assez de calories pour faire vivre un enfant pendant un an. [8]
4 %: il s’agit du pourcentage estimé pour 2030 des agrocarburants dans le total des carburants utilisés par le transport routier mondial (plus du double d’aujourd’hui). [9]
90%: en 2007, le Brésil et les Etats-Unis ont représenté à eux seuls presque 90 % de la production mondiale d’éthanol, qui a atteint 50 milliards de litres environ. [10]
7,3 millions: il s’agit du nombre d’hectares de palmiers à huile en Indonésie aujourd’hui, ce qui représente la superficie de l’Angleterre, de la Suisse et des Pays-Bas réunis.
60 millions: il s’agit du nombre de personnes menacées d’expropriation du fait de l’expansion des cultures destinées aux agrocarburants. Cinq millions de ces personnes se trouvent en Indonésie. [11]

Cette déforestation provoque des conséquences en chaîne. La forêt détruite ne peut plus assumer son rôle d’absorbeur de CO2. La forêt est en effet un formidable puit à carbone et en stocke partout: troncs, racines, tourbes etc. La déforestation serait d’ailleurs la deuxième cause d’émission de CO2 dans le monde (entre 25 et 30% selon la FAO, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture).

De plus, les monocultures sur des surfaces immenses provoquent la destruction d’une bonne partie de la biodiversité inhérente aux forêts (plantes, insectes, singes, etc.). L’agriculture industrielle répand massivement pesticides et engrais dans les sols et eaux. En l’absence de fertilisants, les sols deviennent stériles et les eaux souterraines sont contaminées (Indonésie et Malaisie). La monoculture provoque aussi l’érosion et la salinisation des sols. Asséchées, les forêts humides ne peuvent également plus assumer leur rôle d’éponge et de lutte contre les inondations.

Les conséquences socio-économiques

Dans une logique de rentabilité, la production d’agrocarburants se présente donc sous forme de cultures immenses, s’étalant à perte de vue. De grandes terres qui demandent peu de main d’œuvre, réduisant les coûts inhérents à la production et augmentant le taux de chômage.

Les populations rurales, les peuples autochtones, les paysans, sont expulsés de leurs terres et ne trouvent comme refuges que les favelas des villes. On assiste à la destruction radicale d’un mode vie – la paysannerie – remplacée par l’agriculture industrielle, qui accroît encore l’insuffisance alimentaire et le retour de la famine à grande échelle dans les pays en développement. [4]

Les agrocarburants sont également produits sur des terres agricoles qui pourraient servir à nourrir les populations locales et la planète. Leur production entre aussi en concurrence avec celle d’autres aliments, ce qui fait monter leur prix dans la région. Au Mexique par exemple, un homme peut aisément manger 180 kilos de tortillas (du pain) par an. Début 2007, à cause des agrocarburants, le prix de la tortilla est passé en quelques jours de 5 à 10 pesos le kilo, soit une augmentation de 100%, ce qui a provoqué des « manifestation pour la faim », tout comme au Brésil. Les agrocarburants entraîne également une inflation du prix de la terre: +113% en peu de temps dans l’Etat de Sao Paulo, ou les petits agriculteurs se retrouvent sans terre. [5]

L’enjeu des OGM
Derrière la production massive des agrocarburants, il y a la question des OGM. La plupart du soja cultivé au Brésil, en Bolivie, au Paraguay et en Argentine est transgénique. Même si les agrocarburants ne se révèlent pas plus écologiques en définitive, ils représentent cependant un énorme marché – extrêmement rentable de surcroît – notamment pour la firme américaine « Monsanto ». 40 millions d’hectares de « Soja Round Up Ready » ont été semés en 2007. Pour rappel, ce type d’agriculture industrielle utilise des doses élevées de pesticides cancérigènes et rend impossible la cohabitation avec l’agriculture paysanne.

Tout cela va donc à l’encontre du droit des peuples à se nourrir eux-mêmes, et du principe de souveraineté alimentaire, qui engage les pays à d’abord nourrir leur population, à même les ressources de leur territoire agricole, privilégiant la production locale pour la consommation locale.

N’oublions pas qu’il s’agit d’un modèle tourné vers l’exportation et donc peu profitable à l’économie nationale. [6]

Constat

Outre ces effets néfastes, demeurent également beaucoup de questions quant aux émissions de Co2, liées à l’énergie consommée lors de la déforestation, de la production et du transport des agrocarburants. Dans certains cas, la balance énergétique pourrait même aboutir à davantage d’émissions que les produits pétroliers. Un comble! Selon certaines études, pour produire un litre d’éthanol, il faudrait 29% d’énergie (fossile) en plus que celle obtenue! [7]

Et même si les agrocarburants de seconde génération (utilisant toute la partie de la plante: tiges, feuilles, etc.) et de troisième génération (à partir de végétaux non-alimentaires: algues) semblent promettre des améliorations en termes d’émissions de Co2, beaucoup d’observateurs restent sceptiques.

Trouver une alternative au pétrole pour remplir nos réservoirs reste pertinent, mais cela ne doit pas se faire au prix de déforestation massive, de concurrence avec les cultures alimentaires et donc, de menaces supplémentaires pour la planète et ses habitants.

Matthieu Hellin

[1] Problématique Nord-Sud, J. MAGASICH, 2009

[2-5-10] Biocarburants : entre espoirs et désillusions, Goodplanet.info

[3] Les biocarburants dans le monde, Note de synthèse, panorama 2007

[4-6] La faim, la bagnole, le blé et nous, F. NICOLINO, éd. Fayard, 2007

[7] BioScience magazine, novembre 2006

[8] Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, 2008

[9] http://www.fao.org/bioenergy/47281/fr, FAO, 2008

[11] Forum permanent des Nations unies sur les questions indigènes, 2008

En savoir plus :

  • Site d’Oxfam Solidarité: Agrocarburants, des ambitions désastreuses pour le Sud
  • Le magazine Imagine, n°72, mars & avril 2009, Dossier: Huiles et agrocarburants
  • Site de Goodplanet.info: Biocarburants : entre espoirs et désillusions
  • Lire: « La faim, la bagnole, le blé et nous », de Jean-François NICOLINO

Laisser une réponse