L’arme secrète de combats tranquillesReportages

27 août 2012

Olivier Servais se définit comme un paysan-voyageur, doublé d’un cyclomilitant passionné, animé par un vif désir de retour à la terre. Son vélo est non seulement un précieux moyen de transport, c’est surtout le symbole de son engagement écologique et paysan. Et sa meilleure arme de lutte ! La meilleure façon de sillonner les campagnes en quête de rencontres et de dialogue. Nous le retrouvons chez une amie paysanne, nouvellement installée, quelque part en Bretagne…

« J’ai pris part au Cyclo des paysans et paysannes en quête de terres (1), raconte Olivier, qui est parti de Lille pour se rendre à Paris à l’occasion de la Journée internationale des Luttes paysannes. Nous avons interpellé différents quartiers généraux de la campagne présidentielle et leur avons symboliquement déposé des poireaux empotés dans du béton ! Eva Joly nous a parlé très aimablement mais nous n’avons malheureusement pas pu rencontrer Jean-Luc Mélenchon, ni même François Hollande ou Nicolas Sarkozy… Il n’étaient pas là et je crois, de toute façon, qu’ils n’avaient pas très envie de nous voir. D’une manière générale, notre souci est l’interpellation des populations locales, des médias, des politiques mais nous n’avions pas interpellé à un niveau aussi élevé lors des deux précédentes éditions où nous nous étions plutôt concentrés sur les Chambres d’agriculture… »

Des rendez-vous pour l’été ?
- La TransEuropéenne et la Dynamobile se promèneront ensemble à travers l’Europe, cet été. Dynamobile est un événement européen, militant, festif et convivial qui est organisé, chaque année en juillet, depuis 1995. Ce voyage à vélo à la découverte de régions d’Europe est accessible aux familles. Il démarre de Cologne le 7 juillet, passe par Liège, Namur et Charleroi pour rejoindre Conflans-Sainte-Honorine, le 19 juillet et revenir à Nivelles le 29.
- L’Altertour , qui veut promouvoir une transition joyeuse, se balade dans tous le sud-ouest de la France, entre le 11 juillet – départ de Foix en Ariège – et le 19 août – arrivée à Bedous.
- L’Ecotopia Bike tour traverser, cette année, le sud de l’Europe, le projet étant accueilli par Recherche et Décroissance. Le thème sera donc « vers la décroissance » afin de mettre au défi la mentalité de croissance destructrice du capitalisme qui prédomine de nos jours et à la recherche de vrai valeurs sociales et environnementales. Départ en Catalogne le 12 juillet, passage, en Italie, par le Val di Susa qui lutte contre le TAV et arrivée, le 18 septembre, au Forum décroissant, à Venise.
- Le projet Caravane du Collectif Artivist, itinérant et autogéré, propose de mélanger – à un rythme pédestre ! – arts urbains et mode de vie rural nomade. Départ de Belgique à la mi-juillet, passage à la Petite foire alternative de Libramont, le 28 juillet.
- Enfin, les cyclistes plus motivés garderont évidemment un œil attentif à la prochaine cyclonudista !

Pédaler pour une paysannerie polyvalente

« Le cyclo est l’initiative d’un collectif, poursuit Olivier. Nous avions commencé par un tour de Bretagne, la première année, puis continué par le Nord – Pas-de-Calais et la Belgique, l’an passé. Depuis cette fois-ci, nous étions également porteurs de revendications précises qui sont partie prenante de notre démarche, de notre façon d’aborder les gens. Nous posons toujours les quatre mêmes questions qui ont trait à l’identité du paysan ou de la paysanne, à leur place dans le milieu agricole et à leur statut, à l’économie de leur activité et à leur habitat. La question de l’identité du paysan nous paraît très importante car, aujourd’hui, un paysan, cela peut être beaucoup de choses très différentes. Reste pourtant que ce n’est ni un métier, ni un statut ; c’est un peu rien du tout et tout à la fois ! Nous avons une vision très large, en ce qui nous concerne : le paysan, c’est celui qui modifie le paysage, c’est celui qui tire ses ressources de son environnement immédiat. Nous voudrions donc que soient reconnues comme paysans et paysannes des personnes qui font le choix d’aller se poser sur de très petites surfaces afin d’y tendre vers l’autonomie. »

Hélas, cela n’a plus rien à voir avec ce à quoi ressemble aujourd’hui une installation agricole, sur des surfaces minimum, avec un prêt lié au choix méthodes précises et avec une exigence de rentabilité, par exemple de dégager un SMIC et demi en deux ans…
« Ce que nous demandons passe, par exemple, par le droit à l’habitat léger, dit Olivier, par le droit de vivre dans quelque chose qui se démonte et qui ne laisse pas trop de traces dans l’environnement. En France, c’est extrêmement compliqué et cela ne doit pas être beaucoup mieux en Belgique… Yourtes, roulottes et cabanes, en général, on n’aime pas trop cela ! La question du statut et de l’économie de l’activité pose aussi la question du deuxième boulot à côté, d’un éventuel complément de chômage, de SMIC ou de RSA. Pour nous, l’allocation universelle pourrait s’avérer extrêmement utile afin de favoriser un retour à la paysannerie. Bref, l’idée, derrière tout cela, est qu’il est peut-être plus intéressant d’économiser pour un petit bout de terre, quitte à percevoir une aide, que de croupir dans une cité HLM, à ne pas savoir quoi faire de ses journées, avec pour seul horizon un chômage qui n’est jamais qu’une aide à la survie ! Mais les réponses qu’on nous fait sont souvent caricaturales : soit nous trouver un lopin perdu au fin fond de la Creuse, soit faire du paysan un artisan… Faire pousser localement quelques carottes et quelques poireaux est rarement compris comme un fait agricole. Nous, nous ne sommes pas d’accord car être un paysan, c’est aussi faire de la vannerie, bricoler sa maison, faire du pain ou entretenir des réserves naturelles, c’est un métier polyvalent par rapport à l’environnement. Ou alors, on nous dit qu’il faut faire un éco-musée… »

Next stop : N-D des Landes

« Toutes nos étapes n’étaient pas planifiées à l’avance, poursuit Olivier. Nous avons souvent été accueillis dans des fermes, mais également par des mairies qui, du coup, nous organisaient un petit débat, le soir. C’était l’occasion de rencontrer des élus locaux ainsi que des agriculteurs et des associations. Nous avons ensuite poussé jusqu’à Notre-Dame des Landes, le fameux projet d’aéroport du Grand-Ouest (2) cher au nouveau premier ministre français Jean-Marc Ayrault. Dès notre arrivée à Nantes, nous avons pris part à une action consistant à perturber un de ses meetings. Du coup, il a tout annulé ! Ayrault aussi a préféré ne pas venir ! Le lendemain, nous avons prêté main forte à une manifestation de soutien aux grévistes de la faim dont un a tenu vingt-huit jours ! Mais cela a porté ses fruits : arrêt des expulsions et maintien des exploitants sur leurs exploitations aussi longtemps que tous les recours n’ont pas été épuisés. La presse a eu beau jeu d’appeler cela un moratoire (3) mais quand même, ce n’est vraiment pas mal car – sans du tout les faire renoncer au projet – c’est un pas vers le dialogue qui avait été bien malmené.

Puis, nous sommes encore passés par d’autres terres en lutte. La ferme de Sainghin, par exemple, qui est menacée de rachat par une chaîne de supermarchés. Cette chaîne déguise les fermes en lieux de vente pour des produits prétendûment fermiers. Il existe déjà un lieu de vente, qui s’appelle la ferme du Sart, qui tourne comme cela, en écoulant des produits plus ou moins locaux sous l’appellation de vente à la ferme. A ceci près qu’il ne s’agit pas d’une ferme – il y a juste trois petites chèvres devant pour faire semblant, et un peu de production maraîchère derrière – et que les trois quarts des produits vendus sont issus de l’industrie. Cela sème une confusion totale dans l’esprit de l’acheteur potentiel…
Nous roulons à une trentaine même si, en tout, nous avons dû être le double de participants. Tout le monde n’a pas roulé tout le temps. Nous avons une autonomie assez importante : nous avons notre propre lavoir, nous pouvons toujours faire à manger pour tout le groupe, pour peu que nous trouvions un peu de bois sec. A chaque fois, nous cherchons un hébergement, un toit au-dessus de nos têtes qui peut aller de la simple grange à la dispersion chez l’habitant. La trentaine est le nombre maximal pour mener des randonnées cyclistes de ce type ; c’est même déjà beaucoup en terme d’organisation. Si d’aventure nous étions plus nombreux, il faudrait réfléchir à démultiplier les actions. »

Des vélos sur des trains ?
« Dernière chose dont j’aimerais parler, insiste Olivier : le problème des vélos dans les trains. En Belgique, hormis les TGV, tous les trains prennent les vélos – cinq euros l’aller simple ou huit euros pour la journée. En France, c’est gratuit dans les TER, généralement possible et gratuit dans les Intercités mais parfois payant, notamment dans les Intercités de nuit. C’est toujours payant dans les TGV, à conditions que cela soit possible, ce qui est généralement le cas vers l’Atlantique. Donc, si vous pensez aller à la Vélorution à Concarneau, en Bretagne, la grande convergence cycliste qui aura lieu les 13, 14 et 15 juillet 2012 (13), c’est a priori jouable – le TGV relie Quimper, via Rennes – mais en achetant le supplément vélo au moment où vous achetez votre billet, ce qui n’est possible qu’aux guichets SNCF, les TGV ne prenant de toute façon jamais les vélos en Belgique ! Or il y a un seul guichet SNCF en Belgique, il est situé avenue de la Toison d’Or à Bruxelles. Et votre départ devra donc se faire de Lille, qu’il vous faudra rejoindre avec un train+vélo normal. C’est compliqué et plutôt cher si on s’y prend trop tard. Autant savoir ! »

Le vélo : parfait pour militer !

« Pourquoi faire tout cela à vélo ? C’est assez clair, s’exclame Olivier : nous sommes beaucoup plus visibles sur deux roues, nous passons aisément à travers les campagnes, nous pouvons nous adresser directement aux gens que nous croisons fortuitement sur la route… C’est vraiment la meilleure façon d’allier militance et simplicité volontaire, d’avoir un contact qui soit vrai avec la population. Il est plus facile de toucher le cœur des gens en étant à la même hauteur qu’eux, en prenant le temps de leur parler, bref en étant assis sur un vélo plutôt qu’à l’intérieur d’un bruyant convoi motorisé. Aller moins vite, prendre vraiment le temps de la rencontre est le moins qu’on puisse faire quand on prétend parler de la vie des gens… Car notre objectif est la recherche de solutions qui soient vraiment applicables à tout le monde et pas seulement à nos cas particuliers. Nous aimerions pouvoir dire : « regardez, il est possible de retourner librement à la campagne pour y mener une vie plus autonome et plus proche de la nature ! » Un maire nous a dit que si nous cherchions une trentaine d’hectares à cultiver pour nos trente cyclistes, il serait impossible, vu l’écho de nos actions, de ne pas les trouver très rapidement quelque part, n’importe où dans la France d’aujourd’hui. Et il avait sans doute raison ! Mais ce n’est pas ce que nous cherchons. Nous voulons vraiment que la société fasse un autre choix, nous voulons un cadre légal pour tous les candidats paysans mais surtout une solution globale tant par rapport à la gestion du territoire que par rapport à tous les gens qui vivent aujourd’hui des situations totalement vides de sens. Car tout cela n’a de sens que si on le vit. Il faut donc de temps en temps se poser, arrêter de pédaler et travailler avec ses mains. Il faut se recharger, les mains dans la terre, pour que cela prenne tout son sens, une fois qu’on est de nouveau sur le vélo et qu’on veut e nouveau parler aux gens. Sans quoi cela ne résonnera pas. »

Mais Olivier s’empresse de préciser que le vélo, pour lui, c’est bien sûr, avant tout, un moyen de transport, au même titre que le train !
« Si je dois me déplacer, dit-il, j’examine la solution qui me paraît la plus logique, la plus rationnelle. Or il est rationnel, pour moi, de faire sept cents kilomètres en une semaine à vélo plutôt que de payer un TGV cher et vilain. C’est une forme de simplicité volontaire, c’est une démarche que j’assume de manière purement individuelle et qui me paraît totalement cohérente. Mon voyage prend, du coup, un sens tout différent : mon choix suscite rencontres et imprévus, impose le logement dans la nature ou chez l’habitant. La mise en réseau a donc toute son utilité et j’en profite pour recommander un excellent site de cyclistes qui en hébergent d’autres (4). »

D’autres manifestations en vue ?

« Je n’ai évidemment pas vocation à prendre part à toutes les luttes cyclistes d’Europe, soupire Olivier Servais ; elles sont de plus en plus nombreuses car la méthode se généralise même si les manifestations sont relativement confidentielles, rassemblant essentiellement par Internet. En novembre dernier, j’ai participé à la Tracto-vélo (5), toujours à Notre-Dame-des-Landes : des tracteurs et un gros groupe de cyclistes, septante vélos environ, qui sont remontés jusqu’à Paris – avec tout l’impact médiatique que supposaient les tracteurs dans la capitale – et une logistique qui laissait peu de place à l’improvisation. Je connais également les Cyclotours pour la paix, qui sont des manifestations d’éducation à la paix, avec des jeux qui démontrent qu’on a toujours plus intérêt à collaborer qu’à se battre. Maintenant, le grand rassemblement des mouvements de lutte à vélo n’existe, a ma connaissance, pas encore. Pas même sur le net. Mais il y a une constellation d’intérêt pour des choses qui ne peuvent se faire qu’à vélo. »

Propos recueillis par Dominique Parizel, Nature & Progrès
Article publié dans la revue Valériane (n°96, juillet-août 2012) de Nature & Progrès
Photos : Pierre, du collectif « Paysan-ne-s en quête de terre »

(1) www.cyclopaysannpdc.net
(2) http://lutteaeroportnddl.wordpress.com/
(3) lire à ce sujet : http://www.bastamag.net/article2385.html
(4) hébergements pour cyclistes : www.warmshowers.org
(5) http://tractovelo-ndl-2011.blogspot.com/

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