Ecole et énergie : une frontière, deux initiativesGestes pratiques

2 mars 2015

A l’heure où les annonces de black-out se font plus vives, certains se mobilisent depuis des années pour qu’une consommation énergétique plus réfléchie soit possible dans les écoles. Deux initiatives pédagogiques, l’une menée dans des Lycées français et l’autre développée en Belgique, vont dans ce sens. Avec leurs méthodologies différentes, L’énergie, c’est la classe et Réussir avec l’énergie sont des actes de sensibilisation en faveur de l’environnement, de l’éducation et du portefeuille.

L’énergie, c’est la classe, projet développé en collaboration avec la région Rhône-Alpes en France a permis à une vingtaine de Lycées comprenant une section Sciences et Technologies de l’Industrie et du Développement Durable (STI2D), de créer des Agences locales d’Energie des Lycées (AEL). Ces AEL utilisent les bâtiments de l’école comme lieu d’expérimentation où les élèvent s’attèlent à la réduction de leur consommation énergétique.

Fabien Tora, professeur au Lycée Louis Aragon, raconte comment il a initié le projet en 2011 : « Je sentais que les élèves commençaient à s’essouffler avec la pédagogie classique. La réforme de la voie technologique a regroupé toutes les spécialisations du bac Sciences et Technologies Industrielles dans le STI2D qui est devenu davantage un bac à projet. » Cette initiative permet aux étudiants de première année (cinquième année en Belgique) d’avoir un rôle à jouer dans une pédagogie de scénario (1). Celle-ci se base sur le découpage des séquences pédagogiques avec les mêmes ingrédients que dans tout scénario qui se respecte : avec ses acteurs, ses objectifs (généraux et spécifiques), ses contenus, etc.

En tant qu’enseignant, avec le changement de réforme et l’attrait pour les pédagogies innovantes, ainsi qu’une relation entretenue avec la région Rhône-Alpes (2), l’idée de développer ce projet à long terme a germé dans l’esprit de Fabien Tora. Sa classe s’est structurée, puis s’est chargée de diffuser l’information et d’agir au sein de l’école, ainsi qu’à l’extérieur. Le projet a mené ses acteurs par-delà ses objectifs initiaux. Un d’eux témoigne : « Ce n’est pas un cours comme les autres où on travaille sur feuille, on est sur le terrain, on communique avec le personnel du Lycée et les lycéens. » (3)

Un projet à l’école et hors les murs

Fabien Tora compare l’école à un centre d’apprentissage dans lequel et pour lequel l’élève travaille. Mi-novembre, l’enseignant est, par exemple, « parti en exploration des différents fluides présents à l’école avec un agent technique » et des élèves, ainsi confrontés aux réalités de terrain. Ils ont également géré l’éclairage d’un couloir et évalué les déperditions thermiques d’un bâtiment ainsi que les économies réalisées lors d’une baisse généralisée du chauffage. Le professeur cite trois axes de travail : « responsabiliser, donner du sens (que l’élève se réapproprie l’établissement), décloisonner (les espaces, le temps de travail, les esprits). » Il assimile ce projet à une micro-entreprise alliant pédagogie et gestion et, considérant qu’« on est tous des usagers de l’établissement en termes d’énergie », cinq heures par semaine sont consacrées à l’AEL.

Mais les étudiants travaillent aussi hors des murs de l’école, avec des clients en situation réelle. La région, convaincue de la viabilité des projets, les a déjà financés à deux reprises. Une société a également décelé leur potentiel…

Un bailleur social issu de l’entreprise Alliade Habitat (organisme d’habitations à loyer modéré de droit privé) a proposé aux élèves d’accompagner les habitants d’une zone d’immeubles proche du Lycée, de tenir des permanences dans un appartement témoin et de réaliser trois prototypes : le premier alliant deux robinets fonctionnant simultanément, avec et sans « économiseur d’eau », et le second, constitué d’un WC en plexiglas, dont la transparence permettait l’observation du débit.

« En termes de pédagogie innovante, ce projet m’a ouvert de nouvelles perspectives», constate Fabien Tora. Cette année, une quatrième agence est née et d’autres régions sont intéressées par le projet. L’enseignant se réjouit de la création d’une « Commission Energie » se réunissant mensuellement et regroupant des personnes de terrain. Il partage également sa volonté d’une école qui, toutes matières confondues, puisse être utilisée comme un centre où ce guichet ferait figure d’exemple et imagine un lieu plus ouvert et informel, en autonomie, voire en autogestion.

Réussir avec l’énergie

Côté belge, des projets liés aux économies d’énergie dans l’enseignement en Communauté française se développent aussi. Deux « Facilitateurs Education-Energie » témoignent. Jacques Claessens, chargé de recherches au sein de la Cellule « Architecture et Climat » de l’UCL et Jean-Marc Guillemeau, formateur au CIFFUL (Centre Interdisciplinaire de Formation de Formateurs de l’ULg) forment un binôme complémentaire : « matière, manière », comme ils le nomment. Tous deux ont impulsé une politique dans leurs créneaux respectifs : si le premier est au départ ingénieur, le second est d’abord pédagogue. Jean-Marc Guillemeau insiste sur leur complémentarité et leur polyvalence : « On a un pied largement dans le champs de l’autre. »

Le travail de Facilitateur s’inscrit dans une logique de sensibilisation dès le plus jeune âge. Concrètement, le binôme aide à l’élaboration de projets liés aux économies d’énergie dans les écoles, mais aussi au développement de démarches et d’outils appropriés pour les acteurs concernés (écoles, centres d’hébergement, associations). Le programme Réussir avec l’énergie consiste à apporter une réponse concrète aux attentes de terrain en réalisant un état des lieux ciblé. Les deux Facilitateurs travaillent en collaboration avec différents structures comme l’antenne liégeoise de Besace, EG Energy, Empreintes, le CRIE de Mariemont, Scienceinfuse et COREN. Jean-Marc Guillemeau tient à souligner l’important potentiel du monde associatif, en termes d’animateurs, d’animations et d’outils.

160€ par an et par élève

Les deux Facilitateurs ont largement diffusé la démarche novatrice de l’audit participatif, c’est-à-dire un audit réalisé par les utilisateurs de l’école : ils mettent à la disposition des écoles du matériel de mesure et d’évaluation, mais également des accompagnateurs qu’ils ont formés. Dans une école, les portes étaient constamment ouvertes, et ce constat a amené Jacques Claessens à proposer l’organisation de « La journée des portes fermées ». Dans ce contexte, une banderole de sensibilisation a été créée, des joints et ferme-portes automatiques ont été installés. Le Facilitateur ajoute : « On aime que le professeur utilise l’école comme terrain d’application dans une matière qui sera la même chaque année », en assurant ainsi la pérennité du projet. Sachant qu’un élève coûte en moyenne 160 euros par an en termes d’énergie, l’importance de telles actions prend tout son sens. Des incitants sont proposés par les Facilitateurs : l’école est libre d’allouer son budget au payement de ses dépenses énergétiques ou d’utiliser le montant des économies réalisées pour d’autres projets.

Le binôme agit donc en répondant aux demandes spontanées liées à la recherche d’un soutien, mais aussi en recevant et coordonnant les appels de candidatures pour Ecole Zéro Watt (4) . Depuis quatre ans, ils organisent collectivement ce concours initié par le groupe de presse « Sudpresse ». Les Facilitateurs se sont joints à ce projet après avoir fixé certaines conditions : l’ancrage de la démarche de l’audit participatif dans les écoles et la présence d’animateurs spécialisés en éducation à l’énergie provenant d’associations. C’est aux côtés de ces derniers, du groupe de presse, des sponsors et de la Région wallonne (DGO 4), que le concours est lancé. Cette année, il se transforme en challenge : dès qu’une école, parmi les 30 sélectionnées, a économisé plus de 10% d’énergie, elle est déclarée gagnante !

Un autre public : les centres d’hébergement

Le public que le duo vise aussi à toucher est celui des centres d’hébergement. Pour Jacques Claessens, davantage de projets devraient être développés en ce sens, d’autant que les personnes concernées vivent en quasi permanence sur place. Le Facilitateur mentionne un centre d’accueil pour demandeurs d’asile de la Croix-Rouge. Sa facture d’électricité s’élevait à 120 000 € en 2013 et l’intervention du binôme a permis de la réduire de 30% en 2014. Mais surtout, des personnes peu ou pas sensibilisées aux questions énergétiques ont reçu une information préventive essentielle !

Jacques Claessens mentionne également un Village d’Enfants (5) en Belgique où ses jeunes résidents visaient les bâtiments avec leurs ballons de foot, faute d’une surface dévolue à cette activité. L’idée de construire un mur prévu à cet effet a donc émergé dans l’esprit des éducateurs : pour deux euros d’économie énergétique, une brique était délivrée pour sa construction. En 3 mois, le mur était financé ! L’idée d’un mur d’escalade a aussi été envisagée pour la face inoccupée.

Transmission d’énergie

Comme le relève Jean-Marc Guillemeau, ces initiatives menées de part et d’autre de la frontière partagent un point commun, au-delà de la thématique abordée : celui d’inclure une phase de diagnostic dans un projet citoyen. Il ajoute que les AEL développent une dimension supplémentaire en permettant aux élèves de fabriquer des outils de calcul, des prototypes et maquettes.

En Belgique, peu de projets de sensibilisation aux économies énergétiques sont développés dans les écoles secondaires wallonnes car il existe moins de demande. Jacques Claessens l’explique par différents facteurs : « L’enseignant de secondaire est plus isolé car il y a plus d’élèves et de professeurs que dans le primaire. L’instituteur a toute la journée pour mobiliser et peut décider de développer un projet durant une année scolaire. Il constate aussi qu’il faut renforcer la formation des enseignants dans les applications concrètes de l’énergie parce qu’ils ne sont pas toujours conscients que l’éclairage de la classe ou son chauffage peut concrétiser des matières théoriques vues en classe . »

Dans les deux cas, Fabien Tora et les Facilitateurs apportent leur appui et créent une passerelle entre différents acteurs mobilisés dans une optique pédagogique commune. Pas de frontière non plus du côté des projets : si l’utopie de Fabien Tora aujourd’hui « serait que l’AEL fasse force de proposition en termes de citoyenneté et de gouvernance lors de la prochaine conférence sur le climat en 2015 à Paris », le binôme réfléchit à la mise en place d’une équipe qui travaillerait dans les centres d’hébergement et dont les animateurs seraient payés grâce à une part des économies d’énergie réalisées. Appel donc aux Institutions, associations et citoyens intéressés !

Anne-France Hallet

(1) Les élèves vivent ce que le Lycée Aragon nomme « une séquence pédagogique annuelle scénarisée prête à l’avance et durant laquelle les élèves sont confrontés à des situations réelles en lien avec le Développement Durable et le territoire. »
(2) C’est notamment le concours régional Fluid’art remporté en 2006 sur « L’objet animé par la consommation de mon Lycée » ou comment rendre visible l’invisible, qui a renforcé la visibilité de l’école. Cinq ans plus tard, l’école est lauréate nationale dans la catégorie « Meilleure campagne de sensibilisation en efficacité énergétique » dans le cadre du concours U4 Energy.
(3) Agence régionale de l’Energie et de l’Environnement (Rhônes-Alpes), « Evaluation du dispositif AEL ̎Agence d’Energie dans les Lycées ̎ 2012-2013 : Synthèse des entretiens et des questionnaires « , nov. 2013
(4) http://zerowatt.blogs.sudinfo.be/
(5) ONG SOS Villages d’Enfants

En savoir plus :
Concernant le projet initié par Fabien Tora, rendez-vous sur le site web http://www.ael.rhonealpes.fr/ et si vous souhaitez vous renseigner sur le projet des « Facilitateurs Education-Energie », découvrez le site web http://www.educ-energie.ulg.ac.be/

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