Madame coud, Monsieur répareClés pour comprendreReportages

4 mars 2016

Sur le terrain des stéréotypes de genre, explorons celui des loisirs créatifs, du bricolage et autres activités de savoir-faire et de DIY (Do it yourself). Pourquoi les femmes semblent-elles préférer la couture et les hommes la mécanique ? Et comment lutter contre ces stéréotypes, notamment lorsque l’on organise des ateliers de savoir-faire ?

Les hommes participent aux ateliers de type réparation, mécanique ou faisant appel aux nouvelles technologies. Les ateliers de couture, tricot et petits bricolages créatifs, eux, sont la plupart du temps fréquentés par les femmes (ou quand présence d’hommes il y a, c’est bien souvent pour venir déposer ou rechercher mesdames). Ce constat émane de différents organisateurs d’ateliers de savoir-faire. Il n’est pas appuyé d’études formelles sur le sujet. Il s’agit simplement d’une réflexion quasi unanime qui a surgi au détour de discussions (1).

Du vélo aux techniques solaires… quelle mixité ?
Parmi les activités organisées par l’asbl bruxelloise Les Ateliers de la rue Voot, il y a des ateliers et formations « vélo » (entretien, réparation, mécanique) ainsi que des formations « techniques solaires » (auto-construction de panneaux solaires, maintenance et réparation de chauffe-eau solaires thermiques). Coup de sonde auprès de Marie Bailly, coordinatrice développement durable, pour établir une bref état des lieux de la mixité dans leurs ateliers.
« Concernant la fréquentation de nos ateliers participatifs vélo (à la carte), on retrouve une certaine mixité, bien que la présence des hommes soit majoritaire. Pour la formation théorique et pratique vélo (4 soirées sur un mois), cette année nous comptabilisons 7 filles et 18 garçons inscrits. Cependant, l’année passée, en 2015, la présence féminine était plus marquée, avec notamment une formation à 90% de femmes ! Nous remarquons chaque année une augmentation de femmes cyclistes, allant de paire avec l’augmentation du cyclisme à Bruxelles. Ces femmes souhaitent être autonomes dans leur mobilité et participent dès lors aux ateliers mécaniques. Au sujet de la formation en techniques solaires, c’est un constat qui ressort dans nos rapports d’activités : il y a une majorité écrasante d’hommes participant à cette formation. En 2015, 20 hommes et seulement 3 femmes. Lorsque nous interrogeons les participants sur leurs motivations à suivre la formation longue en techniques solaires, le « plaisir d’apprendre et de faire » arrive en tête de liste (35%). »
Plus d’infos sur : www.voot.be

Dès la petite enfance

Alors, pourquoi cette dichotomie homme-femme ? Ecartons d’emblée la différence biologique : non, les femmes ne savent pas génétiquement mieux manier les aiguilles à tricoter et les hommes le tournevis ! Ces différences sont plutôt le produit d’une construction sociale et culturelle, qui s’installe « dans nos têtes » (et nos corps!) dès la naissance et se renforce tout au long de la vie… « On ne naît pas femme, on le devient » écrivait Simone de Beauvoir.

Des livres pour enfants aux jouets genrés, l’image formatée fille-garçon se poursuit, ensuite, sur les bancs de l’école : « Les filières scolaires préparent à cela. Les formations techniques, de type plomberie ou maçonnerie, ne sont fréquentées que par des garçons », explique Claudine Drion, de l’ONG Le Monde selon les femmes. D’où l’intérêt de développer et promouvoir des initiatives luttant contre ces clichés. La campagne Girls day, Boys day en est un exemple. Elle invite les élèves à poser leurs choix scolaires et professionnels en fonction de leurs intérêts personnels et de leurs compétences… et non en fonction de leur sexe.

A l’école, toujours, il est loin le temps où les jeunes filles apprenaient à coudre. Certes, notre fibre féministe nous scandera que c’est tant mieux… Mais pourquoi ne pas conserver quelques cours de savoir-faire, du tricot à la mécanique, à destination de toutes et tous, filles et garçons confondus ? La Finlande, dont le système scolaire est souvent pris pour exemple, le fait et ça marche (2). Mettre la main à la pâte permet aux élèves d’apprendre autrement que par l’unique et sacro-sainte transmission de savoirs. L’occasion, également, d’étouffer certains stéréotypes à la source : « Toi aussi, mon grand garçon, tu vas apprendre à coudre ! », « Toi aussi, jeune fille, tu peux mettre les mains dans le cambouis ! »

Stéréotypes « home made »

De même à la maison, d’ailleurs : initions les garçons au même titre que les filles au plaisir de cuisiner ou à la réparation de son vélo. Histoire de ne pas entretenir des stéréotypes encore très prégnants.

Françoise Bartiaux, professeure et maître de recherches à l’UCL et au FNRS (3), a mené une recherche sur les rôles de genre dans les pratiques de bricolage en général et, plus spécifiquement, dans les rénovations énergétiques. Elle relève plusieurs études montrant combien ces activités restent des tâches majoritairement masculines. En Belgique, les femmes passent 5 minutes par jour à la construction et la réparation, contre 24 minutes pour les hommes. Dans la part qu’ils prennent dans le travail ménager, les hommes semblent se réserver les tâches les plus plaisantes, comme le jardinage, le bricolage ou autres activités se rapprochant des loisirs. Dans sa recherche, la sociologue constate que « 81% des hommes et 70% des femmes trouvent tout à fait ou plutôt acceptable que ce soit à l’homme de bricoler dans la maison. Les hommes sont donc plus affirmatifs que les femmes. » Dans cet univers masculin du bricolage, « les femmes ont deux prérogatives : suggérer le projet – avec plus ou moins d’insistance – et valoriser le travail accompli par le mari ». La participation des femmes passe aussi par le nettoyage pendant le projet. (4)

Sans oublier (et là nous sortons de la recherche menée par Françoise Bartiaux), que pendant que monsieur bricole, madame prépare certainement à manger et/ou s’occupe des enfants, des tâches qui, si elles n’étaient pas réalisées, ne permettraient pas ou moins facilement de bricoler, réparer ou effectuer des rénovations dans la maison.

Women only
Des ateliers de savoir-faire estampillés « accès réservé aux femmes » ? C’est l’idée des Ateliers Lady. De l’électricité à la plomberie, en passant par la menuiserie, les dames y trouveront une série de cours payants, dispensés sur place (à Forest) ou à domicile (Bruxelles et Wallonie).
Christophe Nocent est l’initiateur des Ateliers Lady et « professeur » de bricolage. Lorsqu’il évoque ses ateliers, les termes « indépendance », « confiance » ou encore « pédagogie » teintent son langage. « Souvent, à un gamin de 10 ans qui veut prendre une foreuse en main, on lui dit : c’est pas de ton âge. Alors qu’à une petite fille, on dit : c’est pas pour toi. Proposer des ateliers pour les femmes, c’est leur permettre de se lâcher, d’oser poser des questions et expérimenter, dans des domaines habituellement destinés aux frères ou aux pères. Les femmes qui suivent mes cours arrivent en général avec une certaine appréhension. Et une fois qu’elles ont l’outil en main, elles s’étonnent : c’est tout ? Le public est très varié : tous âges – souvent plus de 30 ans – et tous milieux sociaux. Les participantes viennent avec des parcours et des raisons différentes. Tantôt, elles ont toujours eu envie de bricoler mais n’en ont jamais eu l’occasion. Tantôt, elles doivent apprendre à bricoler par nécessité, pour des raisons financières. »
Plus d’infos : www.lesatelierslady.be

Vers des activités de savoir-faire mixtes ?

Alors, comment faire face à ces stéréotypes ? On a évoqué les réflexes à avoir à l’école et à la maison. Il y a aussi la pub qui, très souvent, véhicule une image de la femme comme étant un peu potiche et peu encline à bricoler, réparer, bidouiller. Ou de l’homme viril qui, rarement, touillera dans ses casseroles, voire jamais ne tricotera.

La sociologue Françoise Bartiaux pointe elle aussi les médias (comme les magazines féminins) et invite à « des modalités plus collaboratives de mise en œuvre qui pourraient contribuer à redessiner les contours de ces territoires masculins et féminins ». (5) Des modalités plus collaboratives qui pourraient passer par des ateliers d’échanges de savoir-faire organisés par une poignée de citoyens. Les Repair Café sont un exemple d’espace qui semble plus mixte là où habituellement la réparation relève du territoire masculin.

In fine, parce que tel était notre point de départ : en tant qu’associations ou groupes de citoyens, comment remédier à cette fracture homme-femme lors de l’organisation d’activités de savoir-faire ? « Pensez à la manière de présenter vos ateliers et aux visuels qui les accompagnent. Ne sont-ils pas trop genrés ?, interroge Claudine Drion du Monde selon les femmes. Parfois, il peut aussi être utile de volontairement caricaturer le trait à l’inverse (NDRL : en créant un visuel plus « girly » pour faire venir les femmes à un atelier mécanique et un visuel plus « viril » pour les inciter à venir cuisiner ou tricoter). Pensez aussi aux horaires et aux lieux. Est-ce que l’heure à laquelle j’organise mon atelier de réparation de vélos est une tranche horaire qui arrange les femmes ? Le lieu est-il suffisamment accessible pour les femmes qui n’ont peut-être pas de voiture ou craignent de devoir s’aventurer si loin seules. Il est aussi parfois utile de prévoir une garde d’enfants. »

Autre piste possible, organiser des ateliers à double thématique. Exemple : cuisine & électricité. Cela permettrait de faire venir femmes et hommes et, une fois sur place, de s’initier aux deux techniques ou à la technique généralement plébiscitée par l’autre sexe.

Ajoutons, enfin, que casser les clichés passe aussi par la mixité au sein des équipes éducatives. Pour quand un animateur derrière la machine à coudre et une animatrice la scie en main ?

Céline Teret

Photo : Repair Café Ixelles, par Philippe Clabots

(1) Sur base, notamment, d’une réunion de préparation du magazine d’éducation à l’environnement SYMBIOSES sur le thème « Faites-le vous-même(s)! », à laquelle étaient présents des animateurs en éducation à l’environnement.
(2) Le documentaire Demain, actuellement sur le devant de la scène médiatique, évoque ce système finlandais.
(3) Pour accéder aux travaux de Françoise Bartiaux, professeure et maître de recherches au sein de la Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication de l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve (UCL) et au FNRS : www.uclouvain.be/francoise.bartiaux
(4) Tous les chiffres et éléments présents dans ce paragraphe sont issus de la publication suivante : Bartiaux F., 2015. « Rénovations énergétiques et processus de décision dans les couples : terra incognita ou no man’s land ? », in La construction du chez-soi dans la transition énergétique : entre conceptions de la performance et pratiques habitantes, C. Drozd, I. Requena Riuz, K. Mahé, D. Siret (dirs), Nantes : Ensan, pp. 7–14.
(5) idem

Un commentaire sur “Madame coud, Monsieur répare”

  1. Marie dit :

    Nous accueillons/co-organisons, un repair-café dans nos locaux.
    Lors de ma dernière visite, j’ai quand même tilté sur la présence de réparateurs hommes (uniquement) aux électros et …de deux femmes réparatrices en couture !
    Bon, les participants à la réparation, eux, sont plus mixtes et beaucoup de femmes viennent réparer leur grille-pain ou leur radio :D (et j’ai vu un motard, en couture, recoudre sa vareuse fluo ;D)

    Merci Céline pour cet article éclairant,
    Marie

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