Qui sont les exclus du numérique ?Clés pour comprendre

3 janvier 2019

La « fracture numérique », terme relativement récent, rassemble les inégalités liées aux nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (TIC). Inégalités sources d’exclusion sociale pour les personnes qui ne peuvent accéder et contribuer à l’information et aux réseaux. C’était le sujet d’une conférence-débat proposée au grand-public par la Commission des aînées de l’ACRF-Femmes en milieu rural.

Près de 20 % des ménages belges n’ont pas de connexion internet à domicile. Et 13 % n’ont jamais utilisé d’ordinateur. Un∙e belge sur deux ne sait pas payer ses factures ni remplir des formulaires en ligne. Un belge sur cinq ne sait pas utiliser un courriel ni faire des recherches sur Internet. Comment fait-il ou fait-elle pour payer son électricité ou s’adresser à la mutuelle ? Comment répondre aux diverses sollicitations, invitations, événements dont on entend parler au quotidien?

Fini les guichets ?

Depuis quatre ans, l’UCL mène avec la VUB (1) une recherche en vue de réfléchir sur les politiques publiques mises (ou à mettre) en place pour lutter contre la fracture numérique. « Tout se digitalise », dit Périne Brotcorne, chercheuse-assistante à l’UCL, notamment les services administratifs qui se mettent en ligne. Or beaucoup de personnes, et pas seulement les personnes âgées, sont loin d’être à l’aise dans l’utilisation de l’ordinateur, même si elles y ont accès ! Depuis une dizaine d’années ont déboulé, dans la vie de tous les jours, les téléphones mobiles connectés (smartphone), les tablettes et quantité d’objets et de services qui tendent à résoudre petites et grandes nécessités de la vie courante. »

Inégalités numériques

« La fracture numérique ouvre un nouvel espace d’inégalités », avance Périne Brotcorne. La plus étendue est l’inégalité dans l’accès : 62 % des personnes entre 55 et 74 ans n’ont jamais utilisé internet et les femmes y sont majoritaires. Une éducation faible ou une situation de non-emploi, des revenus modestes sont aussi des facteurs d’exclusion numérique. Et là aussi on retrouve davantage de femmes.

Mais quelles sont les causes de cette inégalité d’accès aux technologies numériques ? Les 55-74 ans invoquent leur contenu « nocif » pour 12 % ou « pas nécessaire » pour 44 %. Le coût trop élevé du matériel ou de la connexion est dénoncé par 44 %, et bien sûr, le manque de compétences pour 55 %. Quant au smartphone, ce petit téléphone qu’on voit dans les mains de 92 % des 16-24 ans (et souvent cause de conflit familial), 32 % des plus âgés en possèdent un. Reste à savoir s’ils utilisent d’autres fonctions que les appels téléphoniques…

Pour quoi s’en sert-t-on ?

Possession et accès sont une chose, mais que fait-on avec l’ordinateur, le smartphone ou la tablette pour citer les appareils les plus courants ? Entre 2009 et 2017, le courrier électronique et la recherche d’information sur les biens et services n’ont guère évolué (plus ou moins 90 % des internautes les pratiquent en moyenne), mais la participation à des réseaux sociaux a monté en flèche, passant de 25 à 75 % !

Le problème majeur dans l’usage est de l’ordre de la compétence. Comment se débrouiller avec cet ordi qui fait des trucs sans qu’on les lui demande, nous envoie des infos qu’on ne comprend pas ? Idem pour le smartphone que les enfants nous ont offert bien gentiment avec une explication vite fait. Quant à la tablette, il semble que les plus âgés s’y débrouillent plus facilement. Mais, reconnaît Périne Brotcorne, en cas de précarité ou de solitude sociale, où trouver de l’aide ? Certes, certaines personnes n’ont pas envie de se former. Ou n’ont pas trouvé un lieu accueillant et compréhensif pour apprendre sans se sentir nul∙le ! À moins qu’elles n’hésitent devant le coût d’une formation ?

« Il n’est pas correct de mettre la responsabilité de se former sur les personnes, dit Périne Brotcorne. L’inégalité numérique est un reflet de la société puisque ce sont les plus précarisés et les moins diplômés qui ont des difficultés, qui n’ont pas accès à la culture, à l’habitat, à la vie sociale et citoyenne, à l’emploi… C’est au collectif de s’adapter et de ne pas aller si vite. D’autant plus que les technologies avancent tout le temps. On doit se former de manière permanente car sans cesse sortent de nouvelles versions de logiciels. Même les intellectuels ont du mal. C’est un coût pour tout le monde de s’adapter. »

Question subsidiaire : Les innovations scientifiques et technologiques sont-elles un réel progrès quand elles excluent une part importante de la population ?

Illettrisme du XXIème siècle ?

L’idée reçue que les jeunes utilisent le numérique les doigts dans le nez est loin d’être prouvée, même s’ils ont une pratique intuitive et une débrouillardise que leur envient les aîné·e·s. Un centre de formation aux TIC comme Interface3.namur, qui accueille tous publics -avec une vigilance particulière pour favoriser l’accès des femmes, souvent en retrait par rapport aux métiers du numérique-, relève régulièrement le manque de connaissance des ados. Ils n’ont souvent que des pratiques usuelles courantes mais insuffisantes pour une maîtrise correcte du numérique.

À l’autre bout des âges, la sotte réflexion que l’informatique ne serait pas pour les « vieux » n’est pas plus valable. En réalité, l’apprentissage est une dynamique complexe dans laquelle il y a une interaction étroite entre les compétences numériques et les compétences génériques que sont la lecture, l’écriture et l’expression orale et écrite. De plus, certain∙e∙s plus que d’autres, par tempérament, ont du mal avec la technique. Mais, comme on dit, il faut faire « avec », avec la dématérialisation accrue des services d’intérêt général dans tous les domaines de la vie quotidienne numérisée ! En conséquence, tout le monde doit se former tout au long de la vie. Mais, dénonce par ailleurs la conférencière, on évolue « vers un manque de plus en plus grand de liberté de choix ». Une enquête de la Ligue des familles révèle que 40 % des personnes se plaignent qu’il existe trop peu de possibilités de régler des choses par voie téléphonique ou via un guichet avec l’administration et néanmoins, 60 % des personnes affirment vouloir suivre une formation internet et informatique pour être ou rester dans le coup. Car un effet de l’exclusion numérique est le déficit de participation sociale avec un éloignement de la sphère du travail, de la culture, et une aggravation de la pauvreté dans ses différentes composantes révélées à souhait par le Forum de lutte contre la pauvreté.

A contrario, pour peu qu’une politique d’intégration soit bien pensée, l’usage des TIC est vecteur de compétences transversales, reconquête de l’estime de soi, reconstruction de l’identité, revalidation sociale, en quelque sorte, redonnent une maîtrise de sa vie et un pouvoir d’agir.

Vers une pratique d’e-inclusion

Comme Périne Brotcorne, pour qui l’inclusion numérique est de l’ordre d’une responsabilité politique, nous pensons qu’il faut trouver des solutions adaptées aux besoins des plus fragiles, à savoir une stratégie active d’e-inclusion en matière d’équipement, d’accès personnel aux machines et à la formation pour aller vers l’autonomie du plus grand nombre. Comme, entre autres, les Espaces Publics Numériques (EPN) en Wallonie pour tout public, le Plan Mobilisateur TIC (PMTIC) qui assure des formations gratuites en informatique pour les demandeurs d’emploi, et autres initiatives locales s’adressant aux jeunes comme aux aînés. Mais ces formations et accompagnements seront d’autant plus efficaces si les services en ligne sont conçus pour tous et qu’est assurée la formation continue des intermédiaires sociaux et éducatifs (CPAS, enseignants, fonctionnaires).

Enfin, il faut coordonner les acteurs de l’e-inclusion à l’échelle locale pour que l’outil internet et la communication qu’il permet entre tous soient utilisables, quel que soit l’âge, la situation sociale ou les compétences de ceux et celles qui font l’effort d’apprendre et d’en faire un levier de développement personnel et citoyen.

Godelieve Ugeux
Article publié dans Plein Soleil n°835 (octobre 2018), la revue de l’ACRF – Femmes en milieu rural

(1) Universités de Bruxelles francophones et néerlandophones

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