Viva for Life : opération d’utilité publique ?Clés pour comprendreReportages

20 décembre 2019
Viva for Life, faut-il encore présenter cette opération lancée par la RTBF en 2013 ? Elle a pour objectif de récolter des dons afin d’aider les associations luttant contre la pauvreté infantile. Il y a pourtant des questions qui méritent d’être mises en lumière : Viva for Life est-elle apte à mettre en évidence ce problème sociétal ? Le public est-il sensibilisé, informé, éduqué sur ce qui est censé être au centre de l’attention : la précarité infantile en Belgique francophone ?

Selon le rapport « pauvreté » de la Fédération Wallonie-Bruxelles : « La pauvreté reste un sujet de préoccupation prioritaire partout en Europe qui est pourtant une des régions les plus riches du monde. 78 millions de personnes y sont menacées de pauvreté. En Belgique, 15 % des enfants seraient exposés au même risque. » Viva for Life, dont la 7ème édition se déroule du 17 au 23 décembre 2019, tente tant bien que mal d’apporter sa pierre à l’édifice :  « L’objectif : faire de cette 7ème édition une nouvelle réussite et battre le record de dons de 4.929.220 euros établi l’an dernier à Nivelles au profit de la petite enfance vivant dans la pauvreté. »

C’est en 2013, dans les bureaux de VivaCité, la radio généraliste et familiale de la RTBF, que nait l’opération Viva for Life. Cette opération annuelle a pour concept l’enfermement de trois animateurs durant 6 jours et 6 nuits dans un studio de verre sur une place publique. Tout au long de la semaine, animations, défis, 144h de direct radio, émissions quotidienne sur la Une, chaine tv de la RTBF, ainsi que des showcases musicaux sont au rendez-vous. Pourquoi ? Récolter un maximum de dons pour lutter contre la pauvreté de la petite enfance.

Grâce aux dons récoltés, Viva for Life finance un grand nombre d’associations et divers projets du secteur de l’enfance. Ces associations peuvent alors augmenter leur capacité d’accueil, renforcer la qualité de leurs interventions, investir dans du nouveau matériel, etc.

Viva for Life, un charity-business ?

Certaines questions valent cependant la peine d’être mises en lumière au sujet de l’opération Viva for Life. La réelle problématique qu’est l’augmentation de la pauvreté infantile au fil des années est-elle vraiment mise en valeur à travers les défis, les animations, les émissions, les reportages aux témoignages larmoyants, les showcases, ainsi que le mythique enfermement des trois animateurs dans le cube de verre ? Plus qu’une opération caritative, un véritable charity-business[1] ?

Questionnée sur le « show » auquel elle se voue, la réponse de Viva for Life est claire : « De nos jours, pour sensibiliser les publics et récolter des fonds sur un sujet aussi peu connu, on ne peut pas ne pas le médiatiser. Il faut se montrer très percutant et se démarquer (justement) sur la forme… »

Ce qui est sûr, c’est que l’émotion est au rendez-vous mais est-ce assez pour conscientiser le public à cette problématique ? Pour Christine Mahy et Jean Blairon, actifs dans le secteur de la lutte contre la pauvreté et auteurs d’une analyse critique sur Viva for Life[2], ce n’est pas certain : « Seules des mesures structurelles peuvent changer la donne ; l’élan caritatif et l’émotion « partagée » (ou vendue) ne changent que la représentation que les donateurs se donnent d’eux-mêmes. » , « Tout se joue sur l’émotion, le sentiment, parfois de façon étonnante : la « fête » et les « nuits mémorables » sont-elles en résonance avec la situation que l’on prétend changer ? » , « [...] des opérations caritatives qui vendent une émotion qui censure in fine la réalité qu’elles prétendent révéler ? »

Si Viva for Life nous rappelle et nous informe -brièvement- de la réalité de la pauvreté, ce n’est que de courte durée. Dès la fin de l’opération et le montant du chèque dévoilé, l’émotion et l’euphorie s’estompent rapidement, laissant place au jour de Noël et au Nouvel An. De quoi vite nous changer les idées.

Quel rôle pour la RTBF ?

La Radiotélévision Belge Francophone (RTBF) est un service public. Ces missions, comme elle le précise sont les suivantes : « La RTBF se veut être un moteur d’expression et d’épanouissement pour tous, par tous et partout. Ses missions se définissent autour de deux axes : les besoins et attentes des citoyens belges francophones et sa volonté d’informer, de divertir et d’éduquer. »

Viva for Life récolte des fonds, finance les projets d’associations mais finalement aborde-t-elle judicieusement la question de la pauvreté infantile en Belgique ? Problématique qui rappelons-le est l’objet même de cette opération. Le public est certes diverti, mis en action via toutes sortes de défis, mais est-il correctement éduqué, informé sur les causes, les conséquences, les solutions durables ? Comprend-t-il cette sérieuse problématique qu’est la précarité de la petite enfance ? Le divertissement, quant à lui, est véritablement mis à l’honneur chez Viva for Life, il n’y a aucun doute. L’émotion (qu’on se le dise, propice aux dons) est privilégiée au détriment d’une véritable réflexion liée à l’enjeu de l’opération.

L’Etat, assez présent ?

Depuis 2013, 300 projets ont été financés grâce aux dons recueillis par Viva for Life. Y a-t-il pour autant une diminution de la pauvreté de la petite enfance ? La générosité, les dons, la solidarité durant la période de Noël sont des gestes à prendre en considération, mais combattent-ils la pauvreté au jour le jour et à long terme ? Les moyens qui permettraient de réduire significativement cette pauvreté infantile sont d’ordre politique et structurel.

Le GSARA, association d’éducation permanente qui réalise des campagnes de sensibilisation et tente d’agiter la pensée critique, s’interroge et craint un certain revirement de situation : « Dans le contexte de politiques de rigueur et d’austérité, n’assistons-nous pas à un transfert progressif de la responsabilité publique sur le dos de donateurs ? Le « civic crowdfunding » est-il un moyen de trouver des recettes complémentaires aux aides en diminution ou sert-il à dédouaner les États de leurs responsabilités ? Les contribuables pourraient vouloir à terme décider de la gestion de leurs contributions au bien commun et préférer des dons aux impôts. Est-il à craindre qu’une charité structurelle et autosuffisante remplace un jour l’idée d’une redistribution sociale par l’État ? »

Également questionnée sur le rôle de l’Etat, Viva for Life se défend en ces mots : « Aujourd’hui, malgré les efforts importants consentis par les pouvoirs publics au niveau régional, fédéral, et même européen, la pauvreté continue de progresser dans notre pays et dans notre communauté. [...] L’opération Viva for Life est mise sur pied dans cette optique, avec l’ambition de mobiliser les entreprises, les associations, les donateurs… et les pouvoirs publics bien entendu. Cette action portée par Vivacité est complémentaire à celles menées par les pouvoirs publics, et est un signal fort de la RTBF pour susciter une prise de conscience sur l’ampleur du problème. »

Du côté des bénéficiaires de ces dons, l’avis est partagé. L’asbl Passages est une association qui propose aux enfants de moins de 4 ans et à leurs parents un lieu d’échange, de jeu. Subventionnée pour la 3ème fois par Viva for Life, l’association est ravie de ces financements qui lui permettent principalement de renforcer le personnel afin d’accueillir davantage d’enfants. Josette Charles, coordinatrice de l’asbl, émet toutefois quelques réserves : « Bien entendu ces subsides ne sont pas suffisants… Par ailleurs, je pense que ce n’est pas à la population qu’il faut demander de pallier le manque de conscientisation des pouvoirs publics. »

Elle poursuit : « C’est malheureusement un peu dommage de devoir en arriver à un tel show médiatique. Ce qui est néanmoins positif, c’est que Viva for Life permet de parler de la précarité de ces enfants, de ces familles. »

Même si l’intention est louable, les dons et la générosité pour Viva for Life ne sortiront pas les enfants de la pauvreté. En Belgique, 1 enfant sur 4 vit dans la pauvreté, c’est donc une problématique de taille. La comprendre est essentiel. La combattre aussi. Il y a 10 ans d’ici, Bernard De Vos, Délégué général aux droits de l’enfant, publiait un rapport sur la pauvreté infantile. Il y a peu, un nouveau rapport est sorti. Bernard De Vos partage ce constat alarmant : « La pauvreté, malgré les plans et les louables intentions politiques en la matière, est bien loin d’avoir reculé. Dix ans après, rien n’a changé. Dix ans plus tard, c’est en réalité bien pire. » Des paroles qui annoncent la couleur…

Safia Choujaâ

Sources :

[1] Ce mot désigne souvent l’utilisation d’actions caritatives à des fins d’image ou de promotion des ventes par des sociétés privées n’ayant pas de finalité caritative.

[2] https://www.cbcs.be/IMG/pdf/bye_bye_pauvrete.pdf

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