« Ne pas parler d’effondrement à nos publics, c’est participer à un déni global »Clés pour comprendreFocus

31 juillet 2020

Anouck Barthelemy est formatrice au sein de l’association liégeoise Education Environnement. Au cours de ses formations, elle croise philosophie et rapport à la nature (1). En pleine crise Covid-19, elle laisse gambader son regard sur les discours effondristes, soulignant la nécessité d’aborder les crises environnementales avec les publics rencontrés en animation et en formation. Pour elle, « le récit qui est à changer est le récit du rapport de l’Homme au vivant ».

Depuis quelques années, la collapsologie (2) et les discours sur l’effondrement sont de plus en plus répandus, surtout dans le secteur environnemental. L’éducation relative à l’environnement (ErE) doit-elle parler d’effondrement à ses publics ?

« Il faut en parler mais de manière constructive car nous avons besoin de trouver des réponses à nos questionnements, de donner un sens à nos actions au quotidien et de mettre en perspective notre rôle de citoyen. »

Clairement oui. Parce que c’est un discours récurrent aujourd’hui. Nous vivons à une époque dans laquelle le mot « crise » est omniprésent. On parle d’effondrement du vivant, de notre système social et économique, de grands bouleversements climatiques voire, dans les discours les plus pessimistes, de la fin de l’humanité. Ces discours sont pour le moins anxiogènes ! Or, en ErE, souvent, on a tendance à valoriser la pensée positive parce qu’on sait très bien que donner des mauvaises nouvelles tout le temps, c’est contre-productif. Mais ne pas parler du réchauffement climatique ou de la perte massive de biodiversité, c’est participer à un déni global. Je pense donc qu’il faut en parler mais de manière constructive car nous avons besoin de trouver des réponses à nos questionnements, de donner un sens à nos actions au quotidien et de mettre en perspective notre rôle de citoyen. Et c’est important dans le contexte actuel qui fait émerger le danger d’une radicalisation de nos sociétés.

En quels termes en parler ?

« Le gros travail à faire est d’explorer le concept d’effondrement, de voir ce que chaque personne met concrètement derrière ce mot-là. »

Je pense que le mot effondrement n’est pas le mot le plus adapté, parce que c’est fort connoté. Les mots qui me viennent quand je pense effondrement, c’est mort, destruction, chaos, violence, panique, fin… Le mot effondrement génère des émotions très négatives, de l’anxiété, de la colère, et ça peut amener à répondre soit par de la violence, soit par une paralysie totale parce qu’on est complètement angoissé. Parler effondrement, c’est aussi s’imaginer qu’on est dans un système complètement figé et qui ne bouge pas, c’est s’imaginer que le système va crouler d’un coup et qu’on va se retrouver dans une sorte de trou noir. Mais ce n’est pas le cas, car nous sommes dans un monde dynamique et qui bouge tout le temps. Je préfère donc parler de transformation, de métamorphose ou de changement. Le gros travail à faire est d’explorer le concept d’effondrement, de voir ce que chaque personne met concrètement derrière ce mot-là. Il y a donc tout un questionnement auquel répondre ensemble : qu’est-ce qu’il y a derrière ce concept-là ? Qu’est-ce que ça veut dire pour moi, pour les autres ? Qu’est-ce que cela suscite chez moi ? etc.

Comment les acteurs de l’ErE peuvent travailler avec le monde scolaire autour de ces questions d’effondrement, de changement, et des émotions suscitées ?

« Comment faire ? En mobilisant une pédagogie active valorisant l’expression des ressentis, le développement de l’esprit critique et la mise en évidence de pistes d’actions concrètes, en lien avec des structures existantes. »

Aujourd’hui, les adolescents sont de plus en plus concernés en engagés autour des questions environnementales. Ils ont peur pour l’avenir et sont demandeurs de changements. Et je pense qu’ils ont aussi besoin de pouvoir en parler dans le milieu scolaire pour exprimer leurs émotions mais aussi pour dépasser celles-ci et développer un regard critique, pour être mieux armés face au flot continu de chiffres et d’informations anxiogènes et pour pouvoir agir. Comment faire ? En mobilisant une pédagogie active valorisant l’expression des ressentis, le développement de l’esprit critique et la mise en évidence de pistes d’actions concrètes, en lien avec des structures existantes.
Travailler avec les écoles, c’est aussi élargir notre public et toucher plus de personnes avec nos actions de sensibilisation. Et une réflexion sur l’effondrement peut aussi s’appliquer de manière plus large au secteur « jeunesse » via les maisons de jeunes, dans des projets artistiques, etc. Car je pense que l’ErE est essentielle à l’heure actuelle et pour l’avenir et qu’elle peut s’infiltrer dans quasiment tous les domaines.

Parle-t-on différemment d’effondrement ou de crises environnementales selon les publics et les âges ?

« Pour moi, c’est la clé : changer la relation qu’on a par rapport à la nature. »

Les portes d’entrée sont variables. Mais je crois que la question qu’il faut se poser, c’est aussi « Qu’entend-t-on par environnement ? ». Toute notre culture, toute la philosophie occidentale est fondée sur le fait qu’il y a une séparation entre l’Homme et la Nature. La Nature est projetée à l’extérieur du monde des Hommes et est perçue comme un stock de ressources inertes mise à disposition de l’humanité. Il y a donc quelque chose à travailler au sujet de la représentation de la nature et de l’environnement. De plus en plus, on se rend compte que tout le vivant est interconnecté. Qu’on est tous constitués d’êtres vivants (bactéries, virus, etc.) et qu’il n’y a pas un environnement lointain sur lequel agir. Pour moi, c’est la clé : changer la relation qu’on a par rapport à la nature.

C’est donc inviter à une reconnexion avec la nature ?

Oui, c’est parce qu’on est déconnecté du monde vivant qu’on le détruit. Or, tous les êtres vivants sont interconnectés. Nous coexistons tous et nous avons tous besoin les uns des autres et ce, de manière interspécifique. Il y a un travail énorme à faire à ce niveau-là. On peut amener les gens à prendre conscience de ça et c’est assez intuitif, finalement.

Une question centrale est aussi celle des récits. Comment construire ces récits de demain, ces imaginaires ?

« C’est le récit de la place de l’être humain dans la nature qui me semble intéressant à revisiter. (…) il s’agit de changer de regard et de donner la parole aux autres vivants pour qu’une histoire s’écrive en collaboration avec eux. »

Il faut aussi se demander « De quoi parle-t-on quand on parle de récits ? » On parle d’imaginer des récits d’avenir car les récits, les histoires, permettent de toucher notre cerveau émotionnel, d’imaginer de nouveaux possibles pour l’avenir pour tenter, ensemble, de construire ce monde de demain. Or, écrire le récit, pour moi, ce n’est pas seulement écrire le monde que l’on veut demain car le monde de demain est en construction permanente et l’histoire s’écrit dans le présent. Ce n’est que par après que l’on peut l’interpréter.
Pour moi, le récit qui est à réinventer est le récit du rapport de l’Homme au vivant. On s’est toujours raconté des histoires. Les récits racontés étaient des traditions orales, des mythes, puis on est passé par la philosophie et les religions pour comprendre le monde dans lequel on vit et savoir où se situe l’homme par rapport à tout ce qui l’entoure. Ces récits ont fait naître des croyances, tellement ancrées qu’elles ont amené à un notre modèle de société. C’est sur ce récit qu’on peut travailler, en montrant l’interconnectivité du vivant et sa diversité, en s’intéressant aux modes de communication, à l’entraide, à la coopération qui existent dans la nature et le vivant. C’est le récit de la place de l’être humain dans la nature qui me semble intéressant à revisiter.
L’anthropologie est intéressante à creuser pour voir que d’autres personnes pensent différemment la relation au monde naturel et que ça a des impacts réels et concrets. Chez les animistes, par exemple, la rivière ou la forêt est considérée comme une personne et elle a des droits, elle n’est pas une simple ressource naturelle que l’on peut exploiter. Changer notre relation aux non-humains, c’est entreprendre une refonte totale de notre rapport au monde. Cela implique de déboucher sur une nouvelle éthique, sur une nouvelle manière d’être avec le vivant, dans laquelle le monde naturel ne sera plus considéré comme un ensemble de ressources inépuisables. Au contraire, comme l’exprime le philosophe Baptiste Morizot (3), il s’agit de construire des dialogues avec le vivant ; il s’agit de changer de regard et de donner la parole aux autres vivants pour qu’une histoire s’écrive en collaboration avec eux.

Comment appliquer cela dans notre société, où le capitalisme est bien vissé, où nous sommes loin des cultures animistes, par exemple ? Cela demande une révolution totale.

« L’exemple du Covid-19 est parlant (…). C’est aussi un problème de société, ce n’est pas qu’un problème de santé. »

Oui et je pense que c’est déjà en cours. Ce qui est intéressant à faire, c’est d’ouvrir le champ de toutes les disciplines et de tous les possibles. L’exemple du Covid-19 est parlant : le gouvernement n’a convoqué que des épistémologistes et des spécialistes de la santé. On a occulté tout le reste, on n’a pas convoqué les sociologues, les anthropologues, les psychologues… Alors que fondamentalement, c’est aussi un problème de société, ce n’est pas qu’un problème de santé. La crise environnementale est, elle aussi, un problème de société et de choix de société, c’est une situation qui a été créée culturellement à cause de nos représentations sur le monde et sur la nature. Le réchauffement climatique ne doit donc pas être abordé que du point de vue des climatologues. Il faut ouvrir le champ et les horizons, donner le point de vue de sociologues, d’anthropologues, de psychologues…

Cela rejoint l’idée de complexité prônée par le secteur de l’ErE…

« Une révolution de la pensée doit être mise en place. C’est donner les clés aux personnes pour comprendre que l’incertitude existe. »

Avoir une pensée systémique est important. Et c’est aussi apprendre à penser critique. Une révolution de la pensée doit être mise en place. C’est donner les clés aux personnes pour comprendre que l’incertitude existe, c’est ce que le système complexe montre. On ne sait pas vers quoi on va mais on n’a jamais su où on allait parce qu’on ne sait pas lire dans l’avenir. Il faut accepter qu’il y a de l’incertitude, que les systèmes bougent et que nous faisons partie de ces systèmes-là. Et dans l’incertitude, des choses géniales et insoupçonnées peuvent émerger aussi.

Dans le cas du Covid-19, chaque personne développe des réactions différentes, des peurs plus ou moins présentes… Cela interroge aussi les rapports sociaux, le « faire société ».

« Dans notre travail aussi, il y a un espace de parole qui doit être là pour accueillir ces émotions. »

Avec le Covid, on a créé tout un discours qui fait que l’autre devient dangereux uniquement parce qu’il existe. C’est très important de laisser la place aux émotions, pour ne pas qu’elles se cristallisent. Surtout avec les enfants, il y a un travail important à faire d’expression, de laisser parler. Dans notre travail aussi, il y a un espace de parole qui doit être là pour accueillir ces émotions. Toutes les émotions peuvent être accueillies. Mais il est essentiel de poser le cadre des échanges grâce une pédagogie adaptée. Il ne s’agit nullement d’entreprendre un travail thérapeutique.
Il y a aussi la notion de responsabilité. La crise du Covid-19 a révélé une infantilisation des gens avec une solution qui vient d’en haut. Et on attend une parole des experts pour résoudre un problème. C’est essentiel bien entendu mais il est nécessaire que tout un chacun soit conscient du fait qu’il participe à la constitution du monde dans lequel il vit et que notre monde est le fruit de choix et de nos actions individuelles et collectives. Nous sommes donc quelque part tous responsables.

C’est interpellant cette idée de responsabilité… Sommes-nous vraiment toutes et tous responsables de la même manière, à la même échelle ? Le philosophe Mark Alizart (4) explique que le secteur environnemental ne veut pas voir l’idéologie des dominants. Pour lui, le réchauffement climatique n’est pas une « crise » qui nous tomberait dessus, mais bien « une concession à l’idéologie des dominants ». Et selon lui, l’effondrement ne fait courir aucun risque au capitalisme, au contraire. Le secteur environnemental somme les citoyens et citoyennes d’être responsables, mais n’est-ce pas se voiler la face ?

Pour moi, le capitalisme est en train de s’effriter, parce qu’on s’est rendu compte que les ressources sont limitées. Or, il ne repose que sur l’existence de ressources illimitées. Par ailleurs, ce sont les choix que nous nous posons qui font que nous acceptons de nourrir tel ou tel système. Dans quel monde voulons-nous vivre, en tant que citoyens ? Ce Covid et le confinement ont parfois permis d’expérimenter et de découvrir d’autres choses, d’autres choix, un autre rapport au temps, d’autres modes de consommation et de ne pas s’en porter plus mal. D’avoir eu un bouleversement de vie, ça a ouvert quelque chose.

Face à un discours effondriste, le risque n’est-il pas aussi le repli sur soi, sur sa communauté et in fine, un manque de solidarité ?

« A l’heure actuelle, on n’a pas besoin d’avoir peur de l’autre mais plutôt de coopérer avec l’autre. »

En effet. Il y a cette idée qui tourne beaucoup de relocaliser. Une précaution à avoir, selon moi, avec nos publics, c’est de ne pas développer des noyaux forts renfermés sur eux-mêmes. On est dans un monde ouvert et c’est important de garder des liens avec ce qui se fait ailleurs. Consommer local, c’est quelque chose à valoriser, mais c’est important aussi d’ouvrir le regard sur le fait qu’on ne doit pas non plus vivre entre nous uniquement, parce que ça peut être très dangereux. Il y a des risques de radicalisation, avec des personnes qui auront peur de l’autre. A l’heure actuelle, on n’a pas besoin d’avoir peur de l’autre mais plutôt de coopérer avec l’autre. Donc éviter cette idée de repli sur des petites communautés et veiller à cela dans les discours que l’on porte, ça me semble essentiel.

Passer à l’action, concrètement, peut être une solution pour ne pas sombrer dans les peurs et les paralysies induites par la collapsologie ?

« Mais comment agir ? En remettant l’éthique au centre de nos comportements et de nos actions ; une éthique à l’égard des êtres humains mais aussi l’égard des autres êtres vivants. »

Oui tout à fait car nous ne pouvons pas attendre « la fin du monde » ou l’effondrement les bras croisés. Notre avenir est conditionné par les choix et les actions que nous faisons dans le présent. Mais comment agir ? En remettant l’éthique au centre de nos comportements et de nos actions ; une éthique à l’égard des êtres humains mais aussi l’égard des autres êtres vivants. Il s’agit de faire ce qui nous paraît juste, dans le respect de l’autre et du vivant et d’échanger, de partager à ce sujet.
Par ailleurs, il est intéressant de se rappeler la force de la norme sociale comme levier puissant de changement de comportement à l’échelle d’une société. Ainsi, il s’agit de poursuivre des actions « colibris » individuelles car plus nous sommes nombreux à adopter un comportement plus le groupe social va avoir tendance à rejoindre ce même comportement. Mais il s’agit aussi de découvrir les innombrables actions qui sont déjà menées au niveau collectif. S’impliquer avec d’autres pour mener des actions qui font sens pour soi est sans aucun doute l’une des meilleures manières de ne pas sombrer dans la paralysie de la peur, de faire entendre sa voix et de participer à la construction du monde de demain.
Autre chose, comme en parle Pablo Servigne, il y a deux façons d’agir dans le monde. Soit via une action extérieure en s’investissant dans le monde, soit via l’introspection. Sans tomber dans l’ésotérisme, c’est une voie qui est à mon sens également essentielle car c’est en se reconnectant à soi-même (calmer les émotions, respirer, éveiller ses 5 sens, essayer de comprendre qui on est dans notre environnement…) que l’on peut se reconnecter à l’autre et redevenir attentif et à l’écoute du monde vivant qui nous entoure!

Propos recueillis par Céline Teret
Photo : Réseau des CRIE

(1) Lire à ce sujet l’article « Philosopher l’environnement » publié précédemment sur Mondequibouge.be. Pour plus d’infos au sujet des formations « Philosophie de la nature », rendez-vous sur Education Environnement.
(2) La collapsologie est une approche pluridisciplinaire qui s’intéresse à l’effondrement possible de notre civilisation. Provenant de l’anglais collapse (s’effondrer) et du grec logos (discours), la collapsologie s’est fait connaître côté francophone par Pablo Servigne, auteur avec Raphaël Stevens du livre Comment tout peut s’effondrer : petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, paru en 2015.
(2) Baptiste Morizot est philosophe et pisteur de loup. Il est l’auteur de différents ouvrages dont le très récent Manières d’être vivant, éd. Actes Sud (2020)
(3) La philosophe français Mark Alizart est l’auteur de l’essai Le coup d’État climatique, paru en février 2020. Lire aussi son interview dans https://diacritik.com

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