« Altérez-vous », un café citoyen au cœur de Louvain-La-NeuveReportages

16 juillet 2014

Nos étudiants passeraient le plus clair de leur temps dans leurs bouquins ; pour le reste, ce seraient de grands insouciants et de grands « guindailleurs » qui vivraient plus de bière et de fast food que d’une saine alimentation biologique et locale… Voilà du moins l’image que le commun des mortels se fait de la vie sur un campus. Il est pourtant des initiatives qui s’efforcent de ramener les habitants de la cité universitaire aux réalités de l’alimentation et de la vie en société. En voici une qui pourrait en inspirer bien d’autres…

Le café citoyen « Altérez-vous » – une claire invitation à l’alter-mondialisme, à croire qu’un autre monde est possible – existe depuis quatre ans déjà. Lancé en septembre 2009, il entendait démontrer que sensibiliser les étudiants à une consommation responsable n’était pas utopique. « Mais comme il existait déjà de nombreuses initiatives à Louvain-La-Neuve – comme Oxfam, la Maison du Développement Durable et d’autres -, explique Sorina Ciucu, nous avons pensé à ouvrir un café parce que c’est un endroit convivial où on peut prendre facilement un verre et se rendre compte qu’on n’y trouve pas les mêmes produits que partout ailleurs… C’est comme cela qu’un processus de réflexion démarre : on nous demande pourquoi nous n’avons pas tel ou tel produit et le débat est lancé. Nous savions également que les manifestations liées à l’environnement et à l’écologie attiraient toujours le même public et nous voulions absolument proposer un lieu pour monsieur et madame tout-le-monde… »

Une coopérative à finalité sociale

En parfaite conformité avec ses objectifs, le café citoyen prit donc d’emblée la forme d’une coopérative à finalité sociale.

« Nous étions six membres fondateurs, précise Sorina Ciucu, et une dizaine de coopérateurs au départ. Nous en comptons un peu plus de septante aujourd’hui et le projet reste toujours ouvert. Celui qui le souhaite peut toujours coopérer ; la part est fixée à deux cent cinquante euros. Mais pourquoi devenir coopérateur ? Il y a quatre éléments de réponse au moins :
- pour soutenir un projet citoyen ;
- pour devenir acteur et participer aux prises de décisions de la coopérative ;
- pour s’impliquer, par exemple, dans les groupes de travail ou lors des visites chez les producteurs qui nous fournissent pour le bar et la restauration ;
- pour bénéficier d’une réduction de 10% sur les consommations.
Notre projet est bien ancré localement et le modèle de la coopérative est très sympathique, notamment en ce qui concerne la manière dont les décisions sont prises. Tout se passe de manière entièrement démocratique. Nous avons deux assemblées générales annuelles, une qui est légale et une autre qui nous permet de mieux présenter aux coopérateurs le parcours que nous avons effectué. Nous en profitons pour vivre ensemble un moment convivial, une visite ou quelque chose comme cela… Notre conseil d’administration se réunit toutes les six semaines et un conseil de direction, regroupant les co-gérants se réunit tous les mois. Des réunions hebdomadaires réunissent les trois co-gérants qui travaillent sur place et des réunions mensuelles concernent les salariés actifs en cuisine… Des bénévoles et des jobistes complètent occasionnellement l’équipe, surtout pour le bar. Voilà notre mode de fonctionnement interne, qui nous permet d’avoir toujours une bonne communication entre nous. Ajoutons à cela que nous nous efforçons de tendre à un maximum de cohérence : nous avions un crédit chez Crédal, nous achetons notre énergie chez Belpower, nous n’utilisons que des produits Ecover pour l’entretien. Jusqu’à ce que nous les fassions nous-mêmes… »

Quatre co-gérants, trois pôles d’activités

Sur la terrain, le café citoyen est géré par trois personnes : Sorina, qui s’occupe principalement de la cuisine et de la communication, Guillaume Jadot qui a la charge du bar, des animations et des contacts avec les producteurs, et Charlie Dalimier qui est responsable des concerts car « Altérez-vous » se veut aussi un véritable lieu culturel. Cette équipe de gérants est complétée par un spécialiste en gestion, comptabilité et finances, Patrick, qui travaille bénévolement dans le projet.

« Nous avons trois pôles d’activités, poursuit Sorina. Nous jouons d’abord sur la convivialité car nous pensons que c’est cela qui va attirer un grand nombre de personnes chez nous. Nous nous préoccupons ensuite de consommation responsable et de sensibilisation. Pour la consommation responsable, nous travaillons avec de petits brasseurs et des producteurs locaux ; pour la sensibilisation, nous organisons des débats et des alter talks, par exemple : après une conférence, plutôt que de faire le débat citoyen dans n’importe quel café, nous proposons de le faire plutôt chez nous, dans un café qui a des valeurs et qui les affiche ! Au début, nous pensions organiser nos propres conférences afin de toucher des personnes qui n’ont pas l’habitude d’aller par elles-mêmes à de telles activités. Nous nous sommes vite rendu compte que ce n’était pas le meilleur concept : ceux qui veulent juste venir prendre un verre – certes équitable – n’ont pas toujours envie de participer à ce qu’ils n’ont pas choisi eux-mêmes. Nous avons dû admettre que le café n’était donc pas l’endroit adéquat pour une conférence. Par contre, initier un débat auquel ne participent que les gens qui le souhaitent était possible. »

« Dans le pôle convivialité, nous avons, par exemple, les tables de conversation ou les ateliers tricot, explique Guillaume Jadot… Les tables de conversation sont organisées en collaboration avec des kots à projets : en espagnol avec le kot latino, en néerlandais et en allemand avec le babbelkot. Les gens viennent discuter, gratuitement et librement, de manière purement informelle, dans la langue de leur choix, à un moment précis. En général, une fois par semaine… En allemand, le thème de la conversation est toujours défini ; en espagnol, c’est un peu plus libre… Nous ne le faisons pas en anglais car un autre café le fait déjà. »

Une alimentation de saison, locale, bio…

« Nous avons deux publics cibles, dit Sorina : les jeunes, bien sûr, parce que ce sont eux les acteurs et les travailleurs de demain et, s’ils sont davantage dans l’idéologie aujourd’hui, leur pouvoir d’achat ne fera que croître dans le futur ; il est donc utile de les inciter, dès maintenant, à manger autrement, à acheter local et de saison, etc. Nous ciblons également les gens qui travaillent sur le campus et qui peuvent venir boire et manger chez nous car notre café, comme toute autre entreprise, a d’abord besoin de vivre.

Au début, nous avions une grande épicerie mais nous nous sommes aperçus qu’un tel projet n’était pas adapté : tout était derrière le bar et les gens avaient des difficultés à toucher les produits et à bien les voir. Nous avons remplacé cela par une petite vitrine – que nous appelons toujours « l’épicerie » – placée sur le coin du bar. Nous y proposons, par exemple, des bougies Amnesty ou des modules des Îles de Paix. Cet espace permet de sensibiliser à une idée, à un projet, et nous le conservons pour soutenir des démarches que nous apprécions. Au niveau de la restauration, nous travaillons essentiellement avec des produits de saison, locaux et bio. A nos yeux, le critère le plus important est que la denrée soit de saison, ensuite qu’elle soit locale, le critère bio ne venant qu’en troisième lieu. Le bio, vu en terme de consommation dans une ville comme Louvain-La-Neuve, devient de plus en plus une niche de marché. Or nous voulons évoluer en termes de sens et de plus-value en nous recentrant sur le local et sur la qualité. Le bio peut amener un plus dans cette optique mais il peut difficilement être posé comme une exigence de départ ; nous apparaîtrions comme trop sectaires… Nous proposons donc une cuisine faite avec les produits de petits producteurs locaux, qui ne sont pas toujours bio, comme ceux, par exemple, de la Ferme de la Baillerie, à Bousval, qui fait une agriculture durable, autonome et de qualité. Nous participons notamment à leur journée « betterave », une fois par an, car les contacts avec les producteurs sont évidemment primordiaux à nos yeux. Nous travaillons aussi avec l’AMAP de Louvain-La-Neuve, un peu moins avec le GAC… Nous sommes très soucieux de rester cohérents dans notre fonctionnement mais il n’est évidemment pas possible de trouver des producteurs locaux pour 100% des produits ; nous passons donc par Interbio, un distributeur bio, pour les œufs, certains fromages et d’autres produits car nous n’avons pas la ressource suffisante pour aller tout chercher, chaque jour, dans une ferme. Le pain nous est fourni par Agribio ; pour tout ce qui n’est pas local et qui vient du Sud – café, thé, jus de fruits… -, nous privilégions les produits équitables : Oxfam ou Ethicable… Du reste, notre cohérence réside aussi dans le fait que nous ne travaillons jamais avec des tomates, des aubergines, des courgettes ou des concombres avant les mois de mai ou de juin. C’est un défi car cela limite notre offre mais c’est justement cela qui suscite le débat avec les clients et qui nous permet de faire passer des messages. »

Une démarche originale qui change la vie sur le campus !

« Le choix des bières que nous proposons au bar est difficile, poursuit Guillaume, car il existe énormément de bières à façon, de bières à étiquettes, brassées chez de gros brasseurs. Notre volonté est de trouver et de promouvoir de vrais produits artisanaux, faits avec des matières premières de qualité et avec une philosophie qui traduise un véritable amour de la bière. Nous proposons, par exemple, les bières de la Brasserie de la Lesse qui développe un projet qui rencontre vraiment notre vision des choses… Nos clients apprécient vraiment la qualité et l’originalité de notre démarche, que ce soit au niveau de la cuisine, du bar ou des animations. Parmi les étudiants, ceux qui sont déjà dans des kots à projets ou dans des mouvements engagés adorent notre concept. Mais il y a évidemment un gros travail à faire auprès de ceux qui ne s’intéressent pas du tout au monde alternatif. »

« Dès la rentrée, nous devons rappeler au grand public étudiant que nous existons, insiste Sorina. Je suis aussi responsable du groupe communication ; nous sommes notamment présents dans l’ »autre pack », le pack alternatif que reçoivent tous les étudiants. Nous « sponsorisons » aussi différents kots à projets ou différentes animations… Nos animations et nos concerts touchent aussi beaucoup le public estudiantin mais les étudiants ne sont pas les plus fréquents à manger ; ils viennent plutôt prendre un verre, à la rigueur une soupe… Nos tarifs sont calculés sur nos coûts et ne cherchent pas spécialement à s’aligner sur les budgets étudiants. Proposer du bio n’est pas nécessairement plus cher puisque nous nous fournissons directement chez les producteurs. C’est surtout le coût de la main-d’œuvre qui est important : notre éthique nous interdit évidemment de rémunérer au noir, ce qui est pourtant courant dans l’Horeca, et nous employons également une personne qui vient du CPAS dans le cadre de la réinsertion socioprofessionnelle. Le côté éthique de notre projet, c’est donc bien cela qui fait toute la différence par rapport à d’autres cafés… »

« Nous connaissons bien les fermes des producteurs avec lesquels nous travaillons et la manière dont ils produisent, enchaîne Guillaume. Nous avons noué d’excellentes relations avec eux. Nous allons proposer des visites des producteurs – avec, au préalable, des goûters de terroir – auxquelles nous allons convier notre public ; un circuit plus complet pourrait même nous permettre de passer par les brasseries… Nous savons que certains de nos clients sont déjà allés visiter spontanément des fermes ou des brasseries dont ils avaient découvert les produits par notre intermédiaire. Les gens ont un gros besoin d’être rassurés par rapport à leurs choix et de savoir d’où vient la nourriture qu’ils consomment, comment elle est produite. Or raffermir les liens permet d’accroître la confiance. Peut-être se rendront-ils même compte que maintenir un agriculteur en activité peut aussi dépendre d’eux et de leurs choix… ».

Des concerts ! Et d’autres projets…

Bien sûr, « Altérez-vous », c’est également des concerts ou des scènes ouvertes tous les vendredis soirs. « Pour les concerts, explique Charlie Dalimier, je suis à la recherche de petits groupes belges pas très connus mais néanmoins de qualité. Je piste actuellement un groupe canadien qui va faire une tournée en Belgique et qui a besoin d’un nombre suffisant de dates pour avoir des financements. Une semaine sur deux, nous proposons des scènes ouvertes, surtout des jam sessions où des musiciens qui ne se connaissent pas peuvent monter sur scène pour jouer ensemble. Pour le reste, la scène ouverte accueille tout qui veut dire des contes ou s’essayer à l’humour, par exemple… Mais, pour l’instant, c’est surtout la musique qui prime. Avis aux amateurs ! Toutefois, comme notre espace est plutôt réduit et relativement bas de plafond, nous pouvons difficilement accueillir ce qui est trop puissant d’un point de vue sonore : rock, métal… Cela mis à part, nous explorons tous les styles : musiques du monde, jazz, blues, folk, etc. »

« Nous pensons aussi à mettre en place des « assiettes impro », explique Sorina Ciucu ; il s’agirait de mini-saynètes destinées à interpeller ceux qui viennent juste manger pendant le temps de midi. Midi est un temps court et intense où les gens n’ont guère le temps de lire les revues que nous mettons à leur disposition. Nous voulons donc que quelque chose se passe en deux ou trois minutes maximum, sur un sujet précis, comme quand il y a eu la crise du lait ou celle de la viande de cheval dans les lasagnes, par exemple… Cela introduirait les sujets dans les conversations de nos clients sans trop perturber pour autant leur temps de repas. Bien sûr, nous aimerions ne pas nous limiter aux seules questions alimentaires. Mais jusqu’où s’aventurer dans les questions plus politiques, c’est une chose dont nous devons encore débattre entre nous… »

Autre principe auquel tient beaucoup l’équipe d’« Altérez-vous » : depuis l’ouverture, l’eau plate, l’eau du robinet est entièrement gratuite ! Cette habitude est plutôt courante en France mais rare en Belgique. « Altérez-vous » a ainsi voulu prendre clairement position sur le fait que le libre accès à l’eau doit rester un droit pour chacun d’entre nous. « Privatiser l’eau et forcer le citoyen à acheter très cher un bien aussi commun nous paraît un grave problème, affirme Sorina Ciucu ! »

Dernière chose : si une telle aventure vous tente, l’équipe du café citoyen ne rechigne pas à transmettre son expérience. Tout au contraire ! « Beaucoup de gens nous demandent comment créer un café tel que le nôtre, dit Sorina. Nous travaillons à intégrer notre expérience dans une réponse complète et globale que nous pourrons proposer à tous. Nous aimerions même que tous ceux qui sont intéressés par la démarche viennent faire un petit stage chez nous pour vivre notre fonctionnement. Nous connaissons au moins six personnes, dans différentes villes de Belgique, qui sont déjà partantes… »

Dominique Parizel
Article paru dans la revue Valériane de Nature & Progrès, n°106, mars/avril 2014

En savoir plus :

« Altérez-vous » café citoyen – Place des Brabançons, 6A à 1348 Louvain-La-Neuve – 010 84 40 03
La carte très détaillée et la liste des activités sont disponibles sur le site Internet : www.alterezvous.be

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