Un jardin, ça se partage !Clés pour comprendreFocusReportages

11 octobre 2010

Venus de Suisse et d’Amérique du Nord, les jardins collectifs et autres potagers communautaires – qui se confondent bien souvent ! – connaissent aujourd’hui une véritable explosion. Souvent havres de biodiversité et tournés vers le bio, ils ont pour avantage de concrétiser les idées généreuses et – trop souvent – désincarnées sur le développement durable. Ils créent également de nouvelles formes de partage et de rencontre, voire contribuent à alimenter un laboratoire d’innovations sociales prometteuses…

« Nous avions envie de tester concrètement l’idée de décroissance. La mettre à l’épreuve du quotidien et vivre en meilleure cohérence avec nos idées. Pour y arriver, travailler la terre nous semblait une étape indispensable. »

Ils s’appellent Olivier, Pascale, Bruno, Pierre, Lucie… Depuis près de deux ans, ces curieux de tout ce qui touche de près ou de loin à l’écologie manient régulièrement râteaux, fourches et grelinettes pour entretenir un superbe lopin de terre niché sur les hauteurs de la vallée mosane. Entretenir ? Le mot est faible, tant ce terrain, situé dans le village de Couthuin, regorge de légumes, de fruits et de fleurs plus chatoyants les uns que les autres.

« Notre première production date de 2009. Mais nous sommes en recherche perpétuelle, en éternels essais et erreurs, et ouverts à ce que nous lisons ou entendons à gauche et à droite. Avant la création de notre « potager coopératif », certains d’entre nous avaient déjà une expérience maraîchère, d’autres pas ou très peu. L’essentiel, aujourd’hui, c’est de s’amuser, de partager de bons moments entre amis. Et, bien sûr, de diminuer notre dépendance envers les circuits commerciaux. »

Combien sont-ils, en Wallonie comme à Bruxelles, en ville comme à la campagne, à se sentir pousser des ailes de maraîcher ? Des milliers, probablement. En quelques mois de travail, l’asbl Le début des haricots, chargée de mission pour la Région wallonne – lire l’article ci-dessous -, a dénombré une centaine de potagers/jardins partagés à Bruxelles et près de cent cinquante en Wallonie, dont près d’un quart sont de création récente. Nul doute, néanmoins, qu’une grande partie des potagers « collectifs » existants, mais aussi  » communautaires », « familiaux », « d’insertion », « pédagogiques » ou « didactiques », restent encore à répertorier (1).

Des racines historiques

Le phénomène du partage de terre n’est évidemment pas neuf. Il a connu de multiples facettes aux cours des dernières décennies. On ne compte plus, par exemple, les CPAS, les hôpitaux et les institutions sociales les plus variées qui ont mis sur pied des activités de travail de la terre pour leurs résidents ou leurs bénéficiaires. Ces activités peuvent constituer de simples passe-temps ou, lorsqu’elles sont encadrées par du personnel spécialisé, de véritables tremplins vers l’insertion sociale et professionnelle de leurs pensionnaires ou leurs usagers.

Si l’on remonte plus loin dans le temps, on se souvient comment le patronat et le clergé s’étaient accordés, au début du XXe siècle, pour confier un bout de friche aux ouvriers afin de les « détourner des tentations du cabaret »… « En lui attribuant un coin de terre, il est demandé à l’ouvrier de bien travailler celle-ci, de respecter les dimanches et jours fériés, et de faire des efforts pour se créer, à l’aide du produit de la terre, un livret de caisse d’épargne », expliquait un journal namurois, en 1902, cité dans l’ouvrage sociologique et historique de Philippe Delwiche (Du potager de survie au jardin solidaire, éditions namuroises / Nature & Progrès, 2006, 255 pages). Dans la foulée de la révolution industrielle, le jardin ouvrier avait permis « un ré-enracinement dans la terre et une réappropriation des savoirs ancestraux que les anciens ruraux avaient perdus », ajoute-t-il.

Aujourd’hui, les choses ont changé, mais partiellement. Il ne s’agit plus, loin de là, d’endormir l’ouvrier, de l’embrigader dans la dynamique capitaliste, ni de casser dans l’œuf ses velléités d’organisation collective et syndicale. Il s’agit, au contraire, pour une nuée de citoyens très variés, de se réapproprier leur alimentation et, plus largement, de peser davantage sur leurs choix de vie grâce à la production de fruits et légumes sur des parcelles peu ou prou gérées en commun.

« Notre alimentation, nos modes de transport, nos loisirs : tant d’aspect de la vie moderne sont devenus formatés, standardisés, insipides, observe Kari Stevenne, l’un des initiateurs de deux jardins partagés à Bruxelles – le Jardin de la rue Gray et celui de Tours et Taxis – et l’une des chevilles ouvrières du Début des haricots. Se plonger dans un jardin potager, c’est tourner le dos à une forme d’abrutissement, ressentir la vie autrement : physiquement et tactilement. C’est, aussi, donner un nouveau sens à ce que nous mangeons : de simples radis retrouvent soudain une histoire ! On ne mange plus uniquement pour assouvir sa faim ! »

Le refus de la mondialisation

Pour le reste, l’explication du succès des jardins potagers serait à peu près de la même nature que le besoin de retour à la terre du début du XXe siècle, son instrumentalisation par le capitalisme en moins ! Car, s’il est une facette étonnante de ce phénomène d’explosion des jardins et des potagers collectifs, c’est bien qu’il ne concerne pas uniquement les villes.

« Une génération entière a perdu le contact avec la terre, commente Gregory Bodson, de l’asbl Le Début des haricots. Les enfants de cette génération, habitués à s’alimenter via les commerces, sont en train de redécouvrir le plaisir de se reconnecter avec des éléments naturels. Et de citer une liste de facteurs qui, depuis quelques années, convergent vers l’évidence du jardin, particulièrement dans sa dimension environnementale et sociale : « le ras-le-bol de l’alimentation industrielle et de la malbouffe, la nécessité de recréer du maillage écologique, l’intérêt pour les économies d’énergie et de ressources naturelles, sans oublier la recherche d’une nouvelle cohésion sociale et de proximité. Certains groupes sont très conscientisés sur les enjeux écologiques », ajoute Grégory Bodson. « D’autres le sont moins et veulent simplement mener à bien des activités de bon sens, pragmatiques. Mais, consciemment ou pas, tous souhaitent quelque part arrêter de subir passivement la mondialisation… »

Même lorsque ces jardins communautaires sont subdivisés en parcelles « exploitées » d’une façon privative par des individus ou des familles, la création ou le renforcement du lien social est évidemment l’une des particularités de l’activité potagère. On échange les trucs et astuces du jardinier amateur, les semences, les productions maraîchères. On s’épanche, aussi, sur la poussée dentaire du petit dernier ou les résultats scolaires du grand ado…

Mais la simple convivialité entre voisins de parcelles ou, comme dans le cas de Couthuin, entre amis de longue date peut aussi se muer en véritable laboratoire d’expérimentations sociales. Celle-ci s’ajoute alors à la double dimension d’économie financière et de production saine et bio, présentée par ces potagers collectifs. Un exemple ? A la rue Gray, à Ixelles/Etterbeek, un groupe de jeunes jardiniers improvisés n’a pas seulement réussi à transformer une friche de quelques ares en mini-réserve naturelle luxuriante, riche de dizaines d’espèces botaniques quasiment disparues autrefois de la Région bruxelloise. Il est aussi parvenu à créer une dynamique de quartier, brassant des populations qui habituellement se parlaient peu. Au point que l’école voisine et la grande surface locale, séduites par l’expérience de ces innovateurs – notamment l’ouverture d’un compost de quartier, disponible pour tous -, se sont directement inspirées de certaines réalisations afin de les reproduire dans leurs propres murs.

« Ce lopin de terre, autrefois envahi par les immondices sauvages, est devenu un véritable jardin social, s’enthousiasme Timothée, l’un des animateurs bénévoles de la rue Gray. Les uns viennent ici pour étudier, d’autres pour bavarder, se promener en silence ou improviser un barbecue entre voisins ou amis. J’ai connu une jeune fille qui, après un échec scolaire, s’est forgé ici un nouveau projet de vie. A Tours et Taxis, c’est un ancien toxicomane qui a retrouvé du sens à sa vie en accueillant et guidant les visiteurs. » Un seul regret, à méditer : « Faute de temps, nous n’arrivons pas à faire connaître tous ces bénéfices aux autorités communales et aux associations actives dans la lutte contre le décrochage et la réinsertion… Ce serait pourtant bien nécessaire. Si vous saviez la solitude mentale qu’on peut croiser ici, à Bruxelles… »

Philippe Lamotte
Article publié dans la revue Valériane (n°85, sept-oct 2010) de Nature & Progrès

(1) Dans une ville comme Bruxelles, on compte près de vingt-trois hectares – soit plus de onze cents parcelles – plus ou moins officiellement mis à la disposition des particuliers pour la production de fruits, légumes et autres végétaux. Le plus souvent, il s’agit de sites « sauvages » implantés d’une façon non-organisée, mais certaines organisations tiennent des registres précis. C’est le cas, par exemple d’Infrabel – 367 parcelles, soit 7,6 hectares – ou de Bruxelles-Environnement (IBGE) – 247 parcelles, soit 2,8 hectares. La dynamique des jardins partagés n’y est pas forcément très répandue…

A ce sujet, lire aussi sur Mondequibouge.be : « La magie du collectif »

4 commentaires sur “Un jardin, ça se partage !”

  1. [...] Extraire: Venus de Suisse et d’Amérique du Nord, les jardins collectifs et autres potagers communautaires – qui se confondent bien souvent ! – connaissent aujourd’hui une véritable explosion. Souvent havres de biodiversité et tournés vers le bio, ils ont pour avantage de concrétiser les idées généreuses et – trop souvent – désincarnées sur le développement durable. Ils créent également de nouvelles formes de partage et de rencontre, voire contribuent à alimenter un laboratoire d’innovations sociales prometteuses… Lire l’article: http://www.mondequibouge.be/index.php/2010/10/un-jardin-ca-se-partage/ [...]

  2. [...] Plus d’articles sur Monde qui bouge : « Un jardin, ça se partage ! » [...]

  3. [...] – « Un jardin, ça se partage! » [...]

  4. Lienard dit :

    Invitation – Bienvenue et merci de faire passer…
    Croiser les thèmes “femmes “ et “écologie” vous intéresse ? Vous vous occupez d’un groupe qui pourrait y réfléchir de manière collective et partager son expérience avec d’autres ? Le jeudi 16 mai, nous vous attendons à Bruxelles pour une journée très concrète sur les femmes face aux défis écologiques. Nous y parlerons des jardins collectifs, de l’alimentation durable, des projets de quartiers durables… Nous aurons une présentation commentée d’interviews filmées de plusieurs femmes d’Europe qui agissent au niveau local et des ateliers où partager des projets et des réflexions.
    En prime, l’exposition de photographies « Les ELLES vertes » à (re)découvrir, les perles « vertes » de la bibliothèque Léonie La Fontaine et de la librairie Entre-Temps de Barricades, etc etc.

    Le jeudi 16 mai 2013 de 8h30 à 17h30
    Journée d’étude et d’ateliers « Les ELLES vertes – Femmes et défis écologiques »
    L’Université des Femmes en partenariat avec Amazone et Le Monde selon les Femmes vous propose d’explorer des interactions entre mouvements écologistes et féministes et de réfléchir ensemble aux ressources que les femmes mobilisent face aux défis écologiques actuels.

    Programme (voir affiche/programme en attache)
    Matinée d’exposés / échanges présidée par Antoinette BROUYAUX, coordinatrice d’Associations 21, plate-forme d’associations pour le développement durable :
    - Face aux défis écologiques, les femmes s’émancipent, Claudine Lienard, coordinatrice de projets à l’Université des Femmes
    - Les femmes face à la marchandisation de la terre, Sophie Charlier, chargée de mission au Monde selon les Femmes et chercheure au GRIAL (Groupe de Recherche Interdisciplinaire sur l’Amérique latine)
    - Elles, actrices de la rénovation des quartiers à Bruxelles ? Myriam Hilgers, Direction de la Rénovation urbaine du Ministère de la Région de Bruxelles-Capitale
    - Femmes et Eco-citoyenneté active en Europe, Isabelle Trinquelle, EU Project Consultant-Mediterranean Centre of Environment
    Temps de midi : Lunch – Possibilité de visite de la Bibliothèque Léonie La Fontaine et projection de documentaires – Possibilité de parcourir l’exposition de photographies « Les ELLES vertes » aux cimaises d’Amazone (étages 1 à 3)
    Après-midi d’ateliers :
    - L’alimentation durable, opportunité ou frein à l’émancipation des femmes ? avec Vinciane Cappelle d’Amazone avec l’asbl Rencontre des Continents
    - Les jardins collectifs valorisent les savoirs des femmes avec France Huart de l’Université des Femmes avec le GAFFI
    - Label Entreprise écodynamique, label à faire avec Aïcha Belghiti et Claudine Lienard de l’Université des Femmes
    - Expériences de luttes de femmes pour la sécurité alimentaire avec Sophie Charlier du Monde selon les Femmes
    Clôture :
    - Synthèse des ateliers, Valérie Lootvoet, directrice de l’Université des Femmes
    - Allocution de clôture, Evelyne Huytebroeck, Ministre de l’Environnement de Bruxelles-Capitale
    - Drink
    Présence de la Librairie Entre-Temps du Centre culturel Barricade

    La journée d’étude s’inscrit dans le cadre de l’événement « Les ELLES vertes » organisé par l’Université des Femmes en partenariat avec Amazone et Le Monde selon les Femmes.

    Soutiens publics : Cette activité est organisée dans le cadre des activités d’éducation permanente subsidiées par la Fédération Wallonie-Bruxelles et a reçu le soutien de la Ministre bruxelloise de l’Environnement.

    Lieu : 10 rue du Méridien 1210 Bruxelles
    PAF : 15 € (entrée, repas et farde documentaire) – 8 € Etudiant-e-s, OMNIO
    Informations et réservation : 02 229 38 25 – info@universitedesfemmes.be
    http://www.universitedesfemmes.be (Les ELLES vertes : http://www.universitedesfemmes.be/061_seminaires-feminisme.php?idsem=126http://www.universitedesfemmes.be/061_seminaires-feminisme.php?idsem=126 )

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