La résistance du petit commerce face aux grandes enseignesFocusReportages

11 août 2014

Mons, 94 000 habitants, n’échappe pas au phénomène des mégacentres commerciaux. En moins d’un an, la Cité du Doudou a enregistré une chute de 20 % du nombre de commerces dans le centre-ville. Et l’arrivée, en 2015, d’une enseigne Ikea ne fait pas que des heureux.

« Mons va devenir une ville-musée, sans commerce ni vie sociale, peste Alexandre Bertrand, économiste et militant associatif. Plusieurs centres commerciaux encerclent déjà la ville, dont les Grands Prés, un complexe installé juste derrière la gare. Les commerces qui subsistent dans le centre sortent totalement de l’offre généraliste, celle qui est la plus demandée. Ils sont soit très haut de gamme, soit distributeurs de produits low cost. »

Entre juillet 2013 et janvier dernier, l’Association du management du centre-ville a enregistré une baisse de 20 % du nombre de magasins. « C’est une chute affolante, commente son président Jean-Luc Calonger. Maintenir des commerces au centre, c’est un véritable enjeu de société. La fuite des commerces en périphérie est l’une des résultantes de l’étalement urbain. On pouvait le faire dans les années 60-70, mais plus maintenant en pleine crise économique. D’autant que l’étalement s’oppose au développement de transports en commun, à la conception de villes durable. »

A Mons, l’hémorragie des commerces du centre pourrait encore s’accélérer avec l’extension des Grands Prés, qui comptera 22 boutiques supplémentaires, ainsi qu’un magasin Ikea, très attendu dans la région. « C’est incroyable la force d’Ikea, fulmine Alexandre Bertrand. Quand il annonce l’ouverture d’un magasin, on voit toute la classe politique se transformer en porte-parole de la marque suédoise. » Mons n’a pas fait exception. Le 21 juin 2012, lors de la conférence de presse d’Ikea annonçant son arrivée à Mons, Elio Di Rupo en personne avait fait le déplacement, alors qu’il était déjà Premier ministre (1).

Prix bas et délocalisations

Selon l’association Mons-Equitable, qui regroupe une dizaine de militants pour de meilleurs conditions de travail au Sud et le maintien de commerces de proximité au Nord, Ikea cumule toutes les dérives des multinationales. « Elle détruit des emplois par ses délocalisations, regrette Roland D’Hoop. Elle encourage un consumérisme irresponsable. Avec ses prix bas, elle banalise auprès du public des produits qui ne peuvent pas être fabriqués dans le respect les normes sociales et environnementales. »

Les conditions de travail indignes que la firme impose à son propre personnel font également bondir les syndicats qui notent qu’en Russie, les travailleurs prestent des semaines de 60 heures. En Irlande, ils ne peuvent pas se syndiquer. Et en Turquie, les employés affiliés à une organisation syndicale sont victimes de mesures de rétorsion.

Voir et lire aussi :
> Ikea Mons, le bonheur est-il vraiment dans les prés ? Au travers des témoignages de commerçants montois, ce court reportage pointe les répercussions qu’aura l’ouverture d’un nouvel Ikea sur les commerces de proximité. Très intéressant et, pourquoi pas, à utiliser comme outil de sensibilisation.
> Ikea : un modèle à démonter (O. Bailly, J.M. Caudron, D. Lambert, éd. Luc Pire, coll. Voix durables, 2006), un ouvrage qui pointe les faux-semblants de la boîte suédoise se prétendant respectueuse de l’environnement et des travailleurs.
> A propos d’autres projets de centres commerciaux, à proximité de Bruxelles cette fois, lire aussi sur Mondequibouge.be Centres commerciaux montres et A l’assaut des métacentres commerciaux

Le 19 juin dernier, l’Alliance mondiale UNI (le syndicat international du commerce) a d’ailleurs organisé une journée d’action dans les 361 magasins Ikea du monde entier pour alerter l’opinion.

La ville de Mons se réjouit quant à elle de la création de 350 emplois par cette enseigne qui accueillera, espère-t-elle, 2 millions de visiteurs par an. « Mais la clientèle n’est pas extensible, raisonne Alexandre Bertrand, celle qui viendra à Mons n’ira pas ailleurs. Les magasins d’ameublement literie et décoration d’intérieur seront fragilisés. Le secteur Horeca se heurtera à la cantine d’Ikea qui brade ses prix. Jean Lhostte, un expert en marketing que nous avons rencontré, estime que pour 350 emplois créés, 500 au moins seront détruits suite à la fermeture de petits commerces. »

De son côté, Ikea estime au contraire que 15 % de cette vaste clientèle visitera le centre-ville. Ce serait donc tout profit pour Mons. « C’est une illusion, tranche Jean-Luc Calonger. On connaît le cas d’Ikea Arlon qui ne draine personne vers la ville. La seule issue pour le centre, c’est le développement d’un commerce indépendant et spécialisé. »

C’est aussi l’avis d’Alain Devalck, le gérant d’une coquette librairie située dans une rue piétonne proche de la Grand-Place. « Je ne crains personne, pas même les grosses enseignes de librairie, sourit le commerçant. Je suis spécialisé dans le polar et je propose aussi des livres d’occasion. Par contre, c’est évident, je ne gagnerai rien avec l’arrivée d’Ikea. Leurs clients ont une addiction à la voiture. Déjà les miens, si vous saviez, ils se gareraient directement dans mon magasin s’ils le pouvaient. »

Jean-François Pollet
Article publié dans Imagine demain le monde (n°103, mai/juin 2014)

(1) Léa Glin, dans un mémoire présenté à l’Université de Rennes, en France, et consacré à l’implantation d’Ikea à Pacé, dans la banlieue de la capitale bretonne, constate que l’ouverture d’un magasin a valu une telle popularité au maire en place qu’aux élections suivantes, il a été réélu dès le premier tour à plus de 60 % des voix.

Photo credit : CNCD

En savoir plus :

3 commentaires sur “La résistance du petit commerce face aux grandes enseignes”

  1. José Diaz dit :

    Ikea ne fait que surfer sur un taux de renouvellement du mobilier effarant. Dans le taux de renouvellement de n’importe quel produit, il y a évidemment une contribution de l’obsolescence programmée, mais aussi celle d’un consommateur que pourtant rien n’oblige à y participer. C’est une question de choix personnel: la maison de ma soeur est une succursale Ikea; moi je suis passé à la récup’-réparation-adaptation-création de meubles depuis plus de 20 ans (ma fille dort dans mon ancien lit acheté d’occasion voilà 45 ans, et retapé – amélioré – depuis). C’est tout le fonctionnement d’une société qui est reflété par son mobilier: mon beau-frère préférera obtenir une augmentation de salaire à convertir en nouveau meuble, je serais plus attiré par une réduction du temps de travail qui me laisse le loisir de le fabriquer. Quant aux enfants, en général ils préfèrent se retrouver avec un meuble conforme à leurs souhaits, même s’il y a finalement une bonne distance entre le fruit de l »imagination et sa concrétisation.

  2. Pieters Félix dit :

    Bonjour,

    Concernant les 3 futurs grands centres commerciaux à Bruxelles (Docks Bruxsel, Néo et Uplace), quelqu’un aurait-il des informations concernant le nombre de personnes potentielles qui se rendraient dans ceux-ci. Et également quelques informations d’actualité par rapport à ceux-ci? où en sommes-nous exactement?

    Merci

  3. Céline dit :

    Bonjour,
    Merci pour votre message. Je vous conseille de prendre contact avec Inter Environnement Bruxelles (IEB) qui suit ces dossiers et saura certainement vous tenir au courant de l’évolution de ces projets : http://www.ieb.be/-Contact-
    Céline pour Mondequibouge.be

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