Cherche, Médor, cherche !Clés pour comprendre

21 avril 2015

C’est une première dans le monde du journalisme d’investigation belge : un trimestriel « mook » (magazine – book) a le vent en poupe avant même son lancement ! Médor (c’est son petit nom) se veut transparent et indépendant. Innovant aussi, dans son processus de création, son mode de fonctionnement et sa façon de produire de l’information.

17 « co-créateurs de sens » se réunissent depuis bientôt trois ans autour de Médor, un média alternatif prévu pour novembre 2015. Ils sont graphistes, journalistes, illustrateurs expérimentés et forment ensemble une coopérative que chacun est invité à rejoindre en tant que coopérateur. Par le biais du site web « medor.coop », tout citoyen peut participer à sa manière au projet via différentes interventions financières possibles : abonnement, don, et/ou achat d’une part de la coopérative.

Avec le principe « un homme, une voix », pour le fonctionnement de cette structure, les pressions financières n’interviennent pas dans la prise de décision. Ce « mook » (magazine – book) ne se veut pas militant, il se doit de creuser les faits, des coulisses du pouvoir aux facettes cachées de la culture, au risque de mettre les « pattes » dans le plat.

Selon David Leloup, journaliste co-fondateur de Médor, ce média est le « symptôme journalistique de l’époque actuelle où le secteur des médias est obligé de muter pour survivre. Puisque nous n’existons pas encore, nous pouvons réinventer la façon de s’organiser en rédaction et tester de nouvelles façons de produire de l’information. »

Un média novateur

Médor se déclinera en différentes rubriques et articles axés sur l’investigation : enquêtes, récits, portraits, entretiens, portfolio photographique et/ou BD, sur pas moins de… 128 pages ! « Enquêter prend du temps et nécessite parfois des formats plus longs que ceux proposés par les médias traditionnels », souligne David Leloup. Le magazine sera disponible tous les trois mois sous format papier, complété par une version numérique qui servira de vitrine au titre.

À côté de ces contenus, l’équipe réfléchit au processus journalistique et à ses outils. Médor est un trimestriel qui choisit de se détacher du journalisme traditionnel avec, à l’esprit et en boucle, le slogan : « Cherche, Médor, cherche ! ». Les « Médoriens », conscients de leur rôle sociétal, cherchent ce que le public attend d’un média exigeant et de qualité, et s’engagent à se remettre en question tout au long des publications.

Médor se construit dans un contexte de désertion du lectorat, de rétrécissement des délais de production, de réduction des moyens alloués et, par conséquent, d’une baisse de qualité des contenus journalistiques. Mais Médor entend prendre le contrepied de ce climat morose où les professionnels, payés au nombre de signes rédigés, finissent par « pisser de la copie », souvent à contrecœur.

Concrètement, les « producteurs de sens » de Médor travailleront en binôme dès le départ, l’un se chargeant du visuel et l’autre du texte. Les deux se compléteront et évolueront conjointement dans ce processus de création expérimental, avec une réflexion commune en amont.

Un média belge unique

La Belgique, point de départ de toutes leurs recherches, sera mise à l’honneur et en perspective. « On se dit qu’il se passe énormément de choses en Belgique qui ne sont parfois pas du tout couvertes par les médias, notamment en termes d’investigation. On essayera de déterrer des affaires pour faire bouger la société et jouer pleinement notre rôle de quatrième pouvoir », précise David Leloup.

Ni belgicain, ni wallingant, ce nouveau média s’est dernièrement associé au journal web néerlandophone Apache.be (qui a eu, jusqu’en 2013, l’opportunité d’exister aussi en version francophone), permettant des échanges entre les deux communautés.

Un bonus « environnement » :
Médor sera publié sur papier labellisé FSC et distribué, au moins pour la ville de Bruxelles, par vélo-porteurs.

L’ADN de Médor n’est donc pas le produit d’une pure détermination biologique, mais bien celui des choix, évolutifs, de ses créateurs : investigation du plat pays, « spéléologie des faits », deep journalism plutôt que slow journalism, liberté dans le ton et les logiciels employés, enthousiasme dans l’écriture et la mise en page, fonctionnement innovant doté d’inévitables imperfections, et dignité dans les conditions de travail de ceux qui le mettront au monde.

Un média évalué

Un accompagnement, inspiré du peer review (système émanant du monde scientifique) et assuré par deux « parrains », sera instauré. L’un d’eux sera toujours désigné au sein de l’équipe existante, en fonction des affinités et du sujet. Le deuxième, fera généralement aussi partie des co-fondateurs, sauf dans le cas où les ressources et compétences viendraient à manquer en interne.

David Leloup s’est inspiré de son expérience de chercheur à l’université puis au sein d’une institution qui enquête sur les lobbies industriels européens, où ses rapports d’enquêtes étaient attentivement relus et commentés par ses pairs avant publication. Selon lui, « cela permet d’améliorer grandement la qualité des papiers, tant sur le fond que sur la forme. Un processus qualitatif qu’on ne trouve quasiment plus aujourd’hui dans la presse belge. Il ajoute qu’une relecture attentive, critique mais bienveillante, est absolument fondamentale pour “tirer” les articles vers le haut ».

Autre spécificité du processus médorien : la rédaction en chef sera tournante, avec un co-pilote devenant pilote au numéro suivant, et les réunions de rédaction auront lieu une fois par mois. Les créateurs de Médor sont également ouverts aux sujets proposés par d’autres producteurs de sens, via un formulaire disponible sur leur site web (1).

Un Médor à poil

Horizontalité et transparence semblent être de mise dans ce projet. À ce sujet, David Leloup pense que « la crise de la presse actuelle et le manque de confiance des citoyens dans les journalistes résulte, en partie, d’une incompréhension des moyens de production de l’information actuelle. »

Qu’à cela ne tienne, Médor compte se dévoiler, en offrant la possibilité au lecteur d’observer la mise à nu de son processus de création en temps réel, de découvrir les coulisses d’un média et d’avoir même accès à son business plan (disponible en ligne).

Une place est également donnée aux acteurs citoyens dans cette démarche journalistique. Pour David Leloup, un des avantages d’une nouvelle économie numérique réside dans le fait que « les lecteurs peuvent faire remonter leurs réactions et parfois certaines informations aux journalistes, beaucoup plus facilement qu’auparavant. » À ce propos, une adresse mail « jaiuntrucpourvous@medor.coop », accessible à tous, a été mise en place.

En attendant, chaque coopérateur est convié à la première assemblée générale de Médor qui aura lieu le samedi 23 mai à 14h aux Halles de Schaerbeek.

Un média d’avenir ?

Ce trimestriel devrait mordre les idées reçues dès novembre 2015 si l’engouement des citoyens est suffisant pour qu’on puisse enfin découvrir cet objet des possibles. D’ici là, les producteurs de sens travaillent déjà d’ « arrache-pattes » sur les deux premiers numéros.

À la question se savoir quel serait le regard de Médor, David Leloup répond : « Ca dépend de ce qu’on regarde… » Et, c’est peut-être là que résidera tout l’intérêt de ce futur nouveau « mook » : cadrer, sélectionner, faire le choix de sujets sur lesquels des yeux se poseront différemment, derrière les façades des lieux et paroles bien pensantes.

Pour soutenir le projet, plusieurs possibilités sont proposées sur « medor.coop » :

  • Faire un don de 5 euros ou + ;
  • Prendre une part (ou +) à 20 euros et avoir la possibilité d’assister aux Assemblées Générales en devenant coopérateur ;
  • Se pré-abonner pour 60 euros, et être remboursé si le magazine ne paraît pas.

Anne-France Hallet

(1) https://medor.coop/fr/collaborons/

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