Presse écrite: « les termes « développement durable » sont maudits »

19 octobre 2005

Comment le développement durable peut-il trouver sa place dans les médias? Comment y est-il traité? Ces questions ont été posées le 13 octobre dernier, lors d’un colloque organisé par le CFDD. Philippe Lamotte, journaliste au magazine Le Vif/L’Express, y a répondu.

Le développement durable occupe peu de place dans la plupart des médias. Pourquoi?

Parler de développement durable n’est pas facile, et ce pour plusieurs raisons. Primo, le développement durable est composé de trois piliers : social, environnement et économie. Or, dans les rédactions, ce sont des personnes différentes qui couvrent ces sujets et la répartition des compétences y est relativement rigide. Si on veut creuser le sujet, il faut quelqu’un qui puisse s’en sortir dans ces trois domaines, voire même s’y spécialiser.
Secundo, le développement durable est au carrefour de toutes les préoccupations locales et globales. Donc si on parle d’agriculture, on parlera du fermier de chez nous, mais aussi du paysan du Sud, de l’OMC … Cela devient très vite très complexe. Or, la place disponible dans nos pages est comptée et le temps limité.
Ensuite, les termes « développement durable » sont un peu maudits. Ils n’évoquent pas quelque chose de spontanément attractif. Enfin, le journaliste s’en méfie, car ils sont souvent utilisés de façon marketing.

Comment, dans les médias, rendre les lettres de noblesse à ce concept?

On peut continuer à le traiter partiellement, en parlant d’économies d’énergie, de pollution, de réchauffement climatique… C’est très environnemental. On peut parler du Plan fédéral, des conférences de presse de la Secrétaire d’Etat, mais ce n’est pas suffisant et nous ne sommes pas encore au noeud du problème. Pour quitter cette approche, il faut faire du développement durable quelque chose de concret dans la vie du lecteur : aller chercher d’autres expériences, petites, pratiques, locales, innovantes, apportant des solutions.
Par ailleurs, lorsque je parle de développement durable – ou que je propose ce thème à mes collègues – je le fais incidemment. Goutte à goutte, sans porte-drapeaux. Je présente de moins en moins un article sous la bannière « développement durable », j’évite ces termes ou je les amène très progressivement.

Est-il envisageable de traiter l’actu brûlante sous le prisme du développement durable?

Prenons la question de Zaventem et du survol de Bruxelles: enjeux économique, bien-être des riverains, mobilité… C’est clairement une question de développement durable. Mais il est très difficile de la traiter sous cet angle, notamment parce que le journaliste manque de sources à interroger pour analyser l’actu dans ce sens. Il lui reste alors l’éditorial ou le commentaire, bref l’analyse du journaliste lui-même.

Est-il inimaginable que les journalistes appliquent eux-mêmes une grille « développement durable » pour interpréter l’actu?

Ce serait peut-être l’idéal pour vous, mais il y a une multitude de points de vue dans la société, et le développement durable ne fait pas l’unanimité. Evitons les visions mono-maniaques. Le développement durable n’est pas une vérité révélée. Si, dans une rédaction, on devait tout aborder par le biais de ce concept, on se ferait jeter par le public et les journalistes, car les uns comme les autres ont une diversité de points de vue. Et c’est bien ainsi.

Les journalistes peuvent-ils pousser leurs interlocuteurs – notamment politiques – à parler davantage de l’impact de leurs choix sur le long terme ?

On peut amener le politique sur le long terme, le mettre face à ses contraintes. Mais attention à ne pas avoir d’attentes démesurées par rapport à « la presse ». On a tous un peu d’inertie. Par ailleurs, rappelons qu’il n’y a pas LA presse. Il y a des journaux, des rubriques, des journalistes. Tous différents et à ne pas amalgamer. Evidemment, les personnes qui se limitent aux journaux parlés ou télévisés, traitant un sujet en 30 secondes, ne verront pas souvent cette info décalée, mais c’est leur responsabilité !

4 commentaires sur “Presse écrite: « les termes « développement durable » sont maudits »”

  1. Believe MAKAYA dit :

    Bonjour,
    je suis Believe MAKAYA, étudiante congolaise (RDC) en deuxième licence (2015-2016) en communication option communication des organisations. Mon travail de fin d’études porte sur la communication sur le développement durable: nouveau paradigme de la communication institutionnelle. C’est avec grand intérêt que je découvre votre site web, et cela m’encourage de continuer mes réflexion sur les sujets se rapportant au développement durable qui me passionnent vraiment.
    L’extrême pauvreté des populations des pays du sud semble reléguer au second plan le développement durable. je suis chaque fois sidéré d’ entendre parler de croissance économique mais sans amélioration de l’indice du développement humain des population et cette croissance parlons-en; portée par l’industrie extractive qui opère de manière non durable, sans une politique RSE et c’est l’environnement et les populations environnante qui paient un lourd tribut. Triste réalité africaine!

  2. jusnelle kiyimbi dit :

    bonjour je suis jusnelle, je suis contente de lire ce que vous aviez écrit à ce sujet. je suis étudiante en deuxième licence en communications sociales de l’Université Catholique du Congo. mon mémoire a pour objet d’étude la communication environnementale. mon étude porte sur le rôle de la presse écrite en tant que dispositif socioéducatif de masse dans la promotion du développement durable en RD Congo.

    a mon avis le développement durable ne fait pas échos dans nos médias à cause de la technicité de ces termes.

  3. thomas dit :

    A noter également que depuis 2005, le développement durable dispose d’un pilier supplémentaire et transversal: la culture, au sens large du terme (patrimoine, connaissances, ressources…). Encore une compétence de plus à mobiliser.

  4. Jean-Philippe dit :

    Bonjour,
    On ne peut être d’accord avec cette fatalité de l’inertie de la presse. Ils font et surtout défont l’envie de leur lecteurs, auditeurs ou spectateurs de s’inscrire à l’attitude éthique et bienveillante. Il est essentiel comme vous le suggérez que la presse prennent aussi la focale du Dédé. Sans eux, on sera toujours dans « l’Aquoibon » dans 50 ans. Or c’est la résignation qui nous plombe toutes et tous dans l’inertie, dans la non appartenance.

    Il est grand temps que les journalistes et rédacteurs prennent leur rôle de citoyen et fassent eux aussi valoir leur pouvoir de bienveillance par rapport au Dédé.

    Nous ne sommes pas comme ils le laissent entendre qu’une bande d’indifférents négatifs et inertes.

    Jean-Philippe