Une exigence de démocratieClés pour comprendre

2 avril 2012

Tout s’est tramé en coulisses. En 2010, la nouvelle de l’implantation de l’industrie du gaz de schiste au Québec est tombée aussi lourdement qu’une pluie de briques, village après village. Récit d’une mobilisation citoyenne.

En l’espace de quelques mois, les populations concernées sont entrées dans la spirale d’un grand vertige : de la surprise à l’indignation, à l’inquiétude, à la colère, à la recherche de voies de sortie. Les citoyens apprennent qu’au cours des années précédentes, tout le territoire de la vallée du Saint-Laurent a été bradé, à 10 sous l’hectare, à des compagnies pétrolières et gazières majoritairement étrangères. Sans faire de bruit, le Québec Inc. est entré dans le « shale game », le « gaz play » : on y joue au gaz de schiste, on mise, on risque, on spécule… sur les richesses collectives qu’on s’approprie allègrement. Et l’argent de ce jeu de Monopoly, c’est aussi celui de nos épargnes, de nos fonds de retraite, via la Caisse de dépôt et placement par exemple.

Sans études des impacts socio-écologiques, dont ceux liés au cycle du carbone et aux circuits souterrains des gaz et de l’eau contaminée, sans caractérisation des milieux concernés, sans analyses économiques globales permettant la comparaison avec d’autres choix énergétiques possibles, le mégaprojet de développement du gaz de schiste, morcelé en des milliers de puits, a été imposé à la population du Québec dans l’improvisation et la précipitation. Le déficit démocratique du processus de prise de décision était flagrant : aucun débat public, tout s’est joué du côté des instances politico-économiques. Quand les municipalités et les citoyens ont appris la nouvelle, il était trop tard. Les lois et règlements sont verrouillés en faveur des compagnies, via la Loi sur les mines et autres dispositions aliénantes qui soustraient en fin de compte les activités gazières et pétrolières au principe de précaution. Le régime politico-législatif en place ne laisse aucun véritable recours.

Alors, il ne restait plus qu’une chose à faire : se mobiliser et revendiquer un moratoire en espérant qu’un temps d’arrêt permettrait de clarifier la situation et de revoir les décisions et les engagements prématurés qui concernent des affaires publiques aussi importantes : il s’agit de nos territoires, de notre eau, de notre santé, de notre sécurité, de nos choix économiques… C’est ainsi que s’est mis en branle un extraordinaire mouvement de mobilisation citoyenne, d’une ampleur sans précédent au Québec, qui a réussi à modifier en peu de temps le cours des choses et à imposer un débat majeur sur nos choix énergétiques et, plus encore, sur les modes d’utilisation de l’ensemble des ressources collectives.

L’ampleur de cette résistance sociale s’explique sans doute par l’étendue du territoire visé et par le fait que l’industrie s’installait en milieu habité. Toutefois, il faut bien reconnaître que l’importance de ce mouvement résulte aussi du fait que s’est développée une certaine maturité sociale au sein de la population québécoise, au fil des débats qu’ont soulevés diverses problématiques de développement industriel ou d’occupation du territoire au cours des dernières décennies, en particulier la construction de la centrale du Suroît, l’exploitation de mines d’uranium, notamment à Sept-Îles, l’occupation du Parc du Mont Orford, l’industrialisation de l’élevage porcin, l’invasion de la mine d’or à Malartic, le projet de port méthanier Rabaska, le harnachement de la rivière Romaine, le mode d’implantation inapproprié de certains parcs éoliens et, plus récemment, la réfection de Gentilly 2. Une dynamique citoyenne a pris forme, dans la résistance certes, mais aussi dans l’affirmation de revendications pour un développement socialement et écologiquement responsable, ancré dans un processus de décision démocratique. Cette prise de parole collective, cette forme de prise de pouvoir, correspond à un point de non retour. Comme le souligne Louis-Gilles Francoeur, la société civile, « désormais mobilisée et crédible » (1), amène le gouvernement à délaisser ses tentatives de court-circuiter les processus décisionnels démocratiques en annonçant ses intentions d’aller de l’avant, avant même qu’un processus de consultation n’ait eu lieu. Certes, tout n’est pas gagné, loin de là. La vigilance doit être constante.

L’histoire du gaz de schiste est celle de la dynamisation d’un vaste chantier d’apprentissage collectif, d’ordre écosocial, qui concerne les liens étroits entre les questions sociales et les enjeux écologiques. Elle est aussi celle de la montée de la revendication collective d’une démocratie participative, qui peut prendre chez certains acteurs les couleurs de l’écosocialisme (plus ou moins consciemment) et qui gagnerait de toutes façons à s’inscrire dans une philosophie politique qui lui donnerait plus de sens encore. Dans cet article, nous mettrons en évidence la contribution de la mobilisation contre le projet de « développement » du gaz de schiste à la critique politique et au cheminement vers une forme de gouvernance participative qui prenne en compte le bien commun et le bien-vivre des populations sur leur territoire.

Sauve-et-Batellier-Une-exigence-de-democratie

Lucie Sauvé (Chaire de recherche du Canada en éducation relative à l’environnement, UQAM) et Pierre Batellier (Coordonnateur, Direction du Développement durable, HEC Montréal)
Article publié dans Nouveaux Cahiers du Socialisme, No 6, « Écosocialisme ou barbarie » (sous la direction de Brouillette, V., Guay, N., Levy, A., Martin, E. et Poulin, R.) Automne 2011, p. 224-236

(1) Louis-Gilles Francoeur, « Notre démocratie détournée ? » Le Devoir, 22 juin 2011

En savoir plus :

Blog du regroupement citoyen « Mobilisation gaz de schiste de Saint-Marc-sur-Richelieu (Québec) : http://mobilisationgazdeschiste.blogspot.com/

Plus d’articles sur Monde qui bouge :

- « Quand les étudiants font le printemps »

Laisser une réponse